11 avril 2034

Ma petite Lucy écrivaine

Comme à mon habitude voilà ma lettre annuelle. Peut-être te demande tu pourquoi je ne prends pas la peine de t'écrire plus souvent. Je pourrai en effet le faire. Mais je préfère économiser mes mots pour quand on se reverra. J'imagine les conversations qu'on aura alors. Je préfère alors me taire en attendant de te raconter de vive voix mes aventures. L'attente donne plus de saveur à cette lettre annuelle. Pendant un an je réfléchis à ce que je vais te dire. Je couche sur des brouillons des dizaines, des centaines de mots. Je couvre le papier de mon écriture brouillonne à tel point que les parchemins inachevés sont devenus des carnets de voyages, des livres, un testament de la personne que je suis. Un jour je te les ferai lire Lucy et alors tu pourras combler les vides et interlignes de mes lettres.

Et puis il y a une autre raison beaucoup plus terre à terre quand à mon silence pendant la majeure partie du temps. Comme tu l'as compris je vis dans un endroit reculé de tout. Je suis isolé dans la forêt amazonienne. Les hiboux ne parviennent même pas à trouver la trace du village dans l'épaisse cathédrale d'arbres. Et le peux qui y parviennent doivent sans doute être confus avec les sortilèges de protection lancés autour du village pour le rentre incartable de tout, y compris des autres sorciers. Personne ne peut arriver jusqu'à nous Lucy. Même pas les hiboux que tu m'as envoyés comme tu as pu le constater.
Quand je suis dans le village de la tribu amérindienne qui m'accueille c'est comme si j'avais disparu de la surface du globe. Je n'existe plus, je disparais totalement des radars.
Lorsque je dois t'envoyer ma lettre il me faut entre trois et quatre jours de marche et de pirogue pour arriver à m'extraire de la forêt amazonienne et un ou deux jours de plus pour rallier la ville magique la plus proche afin de t'envoyer un hibou. Si j'ai de la chance j'arrive à m'épargner ce périple. Mais pour cela il faut que j'arrive à convaincre un Ara d'amener la lettre à bon port ce qui n'est pas gagné vu le caractère têtu de ces oiseaux. C'est par ce moyen que je t'ai fait parvenir ma lettre la dernière fois. J'espère que tu n'as pas été trop surprise par cet immense Ara hyacinthe que je t'ai envoyé. Te connaissant je pense surtout que tu as dû le trouver magnifique avec sa couleur bleue comme la nuit. Je ne désespère pas de pouvoir un jour t'envoyer plus souvent des lettres grâce à l'élevage de Ara hyacinthe, cobalt et bleu qu'on fait au village dans le but de réintroduire ces trois espèces qui sont menacé de disparition. Bref je divague mais d'habiter ici j'ai enfin réaliser le cout qu'avait notre mode de vie sur la planète.
Tu te demandes peut-être pourquoi je ne transplane pas pour rallier la ville la plus proche. C'est simple, je ne peux pas. La communauté scientifique magique ne sait pas l'expliquer mais on ne peut pas transplaner dans la forêt amazonienne. Pourquoi ? Je ne sais pas. Et en vrai dire je ne me pose pas la question. Et puis au moins ça a le mérite de nous isoler encore plus et de rendre la tâche difficile aux braconniers, trafiquants et crapules en tout genre.
Si tu savais combien cela me change d'être aussi isolé. C'est une bataille de tous les jours pour se protéger de cette civilisation qui chaque jour nous menace un peu plus.

Mais toi aussi tu t'es isolée, coupée du monde non ? On m'a dit que tu vivais maintenant dans les Monts d'Arrée. Je t'imagine perché sur un rocher à regarder ton bout du monde de tes prunelles grises. Tes cheveux giflant ta joue que de temps en temps tu tentes de ramener derrière tes oreilles, le sourire aux lèvres et le cœur gonflé de joie. J'ai appris que toi aussi tu avais réalisé ton rêve d'enfant. Et pourtant le chemin a été long pour qu'on y arrive enfin.

Dis-moi Lucy tu te souviens ? Tu te rappelles de ta cinquième année ?

C'était ma dernière année. J'avais le sourire aux lèvres à l'idée de quitter Poudlard et un trou dans le cœur à l'idée de te laisser derrière moi.
Qu'allais tu devenir sans moi ? C'était sans doute prétentieux de me poser la question. Peut-être que la vraie question était plutôt qu'allais je devenir sans toi ?
Qu'allais-je faire une fois Poudlard fini ? Pour mes parents ça sera Gringotts comme mon père, le ministère de la magie comme quasiment toute la famille, ou je créerai mon entreprise comme Georges et Molly.
Ils ne me comprenaient pas. Les métiers prestigieux comme Poudlard ou le ministère je n'en voulais pas. Je n'étais pas un carriériste. Je n'avais pas l'âme d'un entrepreneur.
Le monde avait changé. Je pouvais devenir ce que je voulais. Je ne voulais pas faire un métier pour le prestige ou l'argent. Je voulais donner mon temps pour quelque chose qui me correspondait. Pour une cause en laquelle je croirai. Je ne voulais pas rester enfermer derrière les barreaux d'un métier dont je ne voulais pas.
Je sollicitais le droit de crier haut et fort que je n'étais qu'un gosse paumé qui ne savait pas quoi faire une fois Poudlard fini. Nous étions une génération qui avait le droit de se perdre, de se chercher. De prendre le temps de savoir quoi faire de sa vie.
Je revendiquais haut et fort le droit de ne pas savoir quoi faire de mon avenir. Je ne veux pas une place au placard sous prétexte que je suis le fils de, le neveu de.
Ils peuvent garder leur influence pour ceux qui le demanderont. Moi je ne mange pas de ce pain-là. Qu'ils abusent de leur pouvoir chèrement acquis pour quelqu'un d'autre. Je me débrouillerai très bien tout seul.

Dis-moi Lucy tu te souviens de nos rêves ?

C'était il y si longtemps Lucy, si longtemps et pourtant je m'en souviens comme si c'était hier.
C'était avant que tu deviennes écrivaine. Avant que tu partes t'installer dans les Monts d'Arrée là-bas si loin de l'autre côté de la Manche.
C'était avant que je devienne ethnologue. Avant que je parte m'installer en forêt Amazonienne loin si loin de l'autre côté de l'Atlantique.

A l'époque tout cela nous paraissait si loin. Nous n'étions que de doux rêveur voulant découvrir le monde. Tu voulais raconter le monde, je voulais l'explorer. Tu te voyais écrivaine-voyageuse et moi ethnologue-explorateur. Mais en attendant de réaliser nos rêves on se demandait surtout comment échapper à ceux de nos parents. Nous n'avions pas trop le choix, nous ne pouvions pas trop élever la voix. Sans doute auront-ils le dernier mot. Peut-être qu'on se retrouvera coincé dans ce placard au ministère de la magie qu'on détestait déjà.
Ils étaient nos parents, ils avaient voix de chapitre à nos vies. J'étais majeur, j'avais dix-sept ans et pourtant je craignais de ne pas pouvoir décider de ma vie seul.
Ils pouvaient abuser de leur pouvoir pour nous trouver un de ces postes qu'ils trouvaient prestigieux. Je n'avais pas de travail en vue, pas de plan de carrière, aucun chemin tracé. Eux, ils pourraient sans soucis m'en tracer un avec tous les appuis qu'ils avaient.

Mais j'avais envie de leur prouver qu'ils avaient tort. Que même s'ils ne croyaient pas en moi j'y arriverai. J'avais envie de croire en moi, en mes rêves. Je voulais tenter de devenir ethnologue. Et tant pis si je me cassais la figure en chemin j'aurais au moins tentais le tout pour le tout.
Et si mes parents trouvaient ma future carrière puérile ou irréalisable je leur prouverai qu'ils se trompaient.

Dis-moi Lucy tu te souviens du redoux du printemps ?

Tu te rappelles Lucy du redoux ? Après l'hiver vient le printemps. C'est toi qui me l'a dit un jour alors que tu contemplais les fleurs des champs qui offraient leurs corolles au soleil. Un soleil encore un peu palot dans un ciel d'un bleu pur. Nous étions là au milieu d'un champ de fleur et soudain tu t'es tourné vers moi en me disant qu'après l'hiver vient toujours le printemps, qu'il nous fallait croire en nos rêves malgré la morsure du gel qui nous fait perdre espoir. Je m'étais senti bête à ce moment-là. J'avais abandonné mes rêves derrière moi Lucy. Je ne sais pas comment tu t'en étais rendu compte mais je les avais grillagés tout au fond de mon cœur. Caparaçonnés dans leur boite de métal, je les avais oubliés.
Je m'étais laissé aller au désespoir et j'avais cessé de croire. De croire en toi, en moi, en nos rêves nés sur une balançoire sous un chêne.

Mais tes mots avaient brisé la cage. Et sous la tiédeur du redoux mon cœur glacé s'était mis à fondre. A nouveau j'avais envie de croire en l'avenir. Je me sentais revivre doucement sous la brise printanière.

Un jour je vivrais dans la forêt Amazonienne. Un jour je serais ethnologue. J'avais dix-sept et à nouveau tout me paraissait possible.

Ton cousin ethnologue Louis