Chapitre 3
Avril ne parvenait pas à trouver le sommeil, et pour cause : les mêmes questions sans réponses n'arrêtaient pas de tourner dans sa tête et en appelaient de nouvelles. C'était un cercle sans fin.
Elle avait observé la photographie à la loupe pour découvrir qu'il en manquait une partie. L'ombre d'un autre personnage apparaissait légèrement sur le sol en retrait. A bien y regarder, ce qu'elle avait pris pour une saleté à droite de l'image n'était-elle pas un bout de manche appartenant à quelqu'un ? Difficile à dire. La seule alternative était de demander à Félix le lendemain.
Mais pour cela, il lui fallait accepter l'offre de l'homme. Elle ne savait rien de lui, et la seule personne qui aurait pu lui répondre à ce sujet, était justement celle qu'on lui avait conseillé d'éviter.
Avec réticence, elle dut admettre qu'elle n'avait guère envie de se confronter à Laurence de toute façon. C'était la première fois que cela arrivait. En analysant ce qu'elle ressentait, elle était d'abord déçue mais surtout elle se sentait abusée dans sa confiance. Elle avait beau se répéter qu'elle ignorait tout de son passé au fond, c'était tout de même ce sentiment de trahison qui demeurait.
Seul un ami pouvait vous trahir de la sorte. Malgré le perpétuel déni dans leurs relations, malgré leurs caractères antagonistes et venimeux, devait-elle considérer Laurence comme un ami ? Si c'était le cas, elle n'avait rien vu venir. Cet aveuglement la perturbait sérieusement et soulevait une autre question : que ressentait-elle pour lui en vérité ?
C'était un véritable casse-tête. Incapable de s'endormir, elle finit par se lever, s'habilla et alors qu'il faisait encore nuit, elle retourna au journal. Il fallait qu'elle s'occupe l'esprit ou elle allait devenir folle. D'autant qu'un nouveau sentiment avait jailli en elle : la peur. Pas pour elle, mais pour le commissaire. Son intuition lui criait qu'une machination se mettait en place contre lui.
Dans l'atelier voisin, les rotatives tournaient. Le bruit régulier des presses lui parvenait assourdi. La vie d'un journal ne s'arrêtait jamais. Elle s'isola dans les archives pour réfléchir quelques instants à sa ligne de conduite jusqu'à ce qu'une nouvelle question vienne la tarauder : où chercher ? Elle n'avait pas suffisamment d'éléments pour avancer. Laurence n'était à Lille que depuis deux années, précédemment il avait fait carrière au Quai des Orfèvres, muté sur sanction disciplinaire, lui avait dit un jour Marlène. Mais avant ? Elle n'avait aucun élément. A part la photographie.
Elle eut un geste de frustration. Si cette photographie était réelle, comme l'affirmait Félix, comment un jeune homme dont le père était anglais et la mère française, pouvait-il se retrouver en uniforme d'officier allemand ? Elle fut frappée par un doute. Et si Swan Laurence n'existait pas ? Et si c'était une personnalité d'emprunt pour cacher un criminel de guerre allemand ? Ses idées s'embrouillaient et ses inclinaisons romanesques prenaient le dessus. Et si ?... Et si ?... Cette fois, elle poussa un cri de rage qui attira un de ses collègues qui la prenait déjà pour une originale.
Elle s'en moquait, elle avait d'autres chats à fouetter que de s'occuper de sa réputation ! D'une façon ou une autre, elle ne savait pas comment, mais elle trouverait !
oooOOooo
« Bonjour commissaire ! » S'écria Marlène en entrant dans le bureau. « Vous êtes bien matinal ! »
« Les criminels n'attendent pas, Marlène. »
Laurence posa le rapport d'enquête sur la mort du Chasseur sur son bureau. La veille, il avait interrogé la concierge et les voisins de l'immeuble, mais personne n'avait rien vu, rien entendu. A croire qu'il ne s'était rien passé.
« Je suis passée prendre votre journal… » Elle le lui donna. « S'il n'y avait pas eu cet individu qui m'a tenu la jambe pendant près de dix minutes, je serai arrivée plus tôt ! Quel malotru ! Vous savez ce qu'il a fini par me demander ? »
« Non… »
« Si je couchais avec vous ! »
Estomaqué, Swan Laurence leva les sourcils et parut gêné.
« Ah oui ?… »
« C'est tout ce que vous trouvez à dire ? J'étais tellement soufflée par son insolence que je n'ai même pas pensé à gifler ce… ce… mufle! Ahhh ! »
Marlène était visiblement hors d'elle, ce qui arrivait rarement. Laurence eut un geste apaisant à l'encontre de sa secrétaire.
« A quoi ressemblait-il, cet inconnu ? »
« Il portait un imperméable gris, un chapeau noir, des petites lunettes, avec derrière, un air vicelard dans les yeux ! Rien que d'y penser, je me sens salie… »
La jeune femme frissonna. Laurence adressa un sourire rassurant à sa secrétaire.
« Vous ne devriez pas vous préoccuper de ce que les gens pensent, Marlène. Vous êtes au dessus de ça. Franchement, ce sale type ne mérite pas votre attention. N'y pensez plus. »
« Oui, vous avez sans doute raison, Commissaire. »
Marlène retourna à son bureau sans apercevoir la grimace de Laurence et son froncement de sourcils. Cet individu avec son air louche qui posait des questions, ne lui disait rien de bon. La mort du Chasseur, le retour de Félix n'étaient pas de très bons signes non plus. Il se tramait quelque chose. Peut-être le surveillait-on ? Il allait faire désormais attention quand il sortirait et serait sur ses gardes.
Le policier déplia La Voix du Nord et commença à parcourir le journal. Aucun article sur le meurtre du Chasseur. Avril avait tenu sa langue. C'était pour le moins étrange, d'autant que la présence de Félix avait éveillé la fouine en elle. Au bout d'un long moment de silence, Laurence releva la tête et consulta sa montre.
« Toujours pas d'Avril en vue ? Je suis surpris… »
« Vous l'attendiez ? »
« Non, d'habitude, elle rapplique à la première heure pour me tirer les vers du nez… Enfin, je ne vais pas m'en plaindre… » Le commissaire se leva. « Marlène, je vais à un rendez-vous. Je vous appelle dans une heure. Vous me direz où en est l'autopsie. »
« Bien, Commissaire. »
Quand Laurence passa la tête par le petit guichet des archives, il ne s'attendait pas à trouver Avril assise par terre, au milieu d'un fatras de journaux étalés partout sur le sol. Elle avait poussé son bureau dans un coin pour faire de la place. Peut-être allait-elle repeindre le plafond qui en avait bien besoin ?
« Alors, Avril, vous avez décidé de faire des travaux dans votre trou à rats ? »
Avril ne l'avait même pas remarqué et sursauta, tellement elle était concentrée sur ce qu'elle lisait. Elle lui accorda à peine un regard et ne répondit pas. Il poussa la porte et s'avança vers elle au milieu du désordre.
« Ça ne vous plaît plus l'ambiance intimiste et l'odeur poussiéreuse ? Vous voulez changer de décor ? »
« Vous n'êtes pas obligé de venir ici si ça ne vous plaît pas. »
Avril se releva lentement en grimaçant. Galant, Laurence lui tendit la main, mais elle l'ignora complètement.
« Vous faites des recherches ? » Lui demanda-t-il.
« Ça ne vous regarde pas. »
« On s'est encore levé du pied gauche ce matin ? »
L'ironie de sa remarque de la veille n'échappa pas à Avril qui haussa les épaules sans répondre. Laurence se mit à lire les gros titres des journaux. Tous parlaient d'événements de la Seconde Guerre Mondiale. Il la dévisagea un instant.
« Vous vous passionnez pour l'histoire maintenant ? »
« Je m'intéresse à tout, Laurence. Qu'est-ce que vous voulez ? »
« L'homme qui était avec moi hier dans l'appartement ? Il est venu vous parler ? »
« Ce ne sont pas vos affaires. »
Nullement démonté par son attitude hostile, Laurence la considéra avec un regard moqueur.
« Avril ? Vous me faites des cachoteries maintenant ? »
Elle l'ignora.
« Bon, si vous n'avez rien d'autres à dire, vous pouvez partir. Moi, j'ai du travail par-dessus la tête et pas de temps à perdre avec vous. »
« Vous êtes sur une piste ? Votre appel anonyme d'hier vous a filé un nouveau tuyau ? Si c'est le cas, vous devez… »
« … vous en informer, je sais… Au revoir, Laurence. »
Elle se rassit par terre et replongea dans la lecture de son article. Laurence eut une moue dubitative et tourna les talons sans ajouter un mot. Il était surprenant que la journaliste ne s'intéresse pas à l'enquête en cours, mais il n'allait pas être le premier à la mettre sur la voie. Finalement, cette situation lui convenait parfaitement.
« … Et fermez la porte en partant, merci. »
Avait-il rêvé ou le ton de la jeune femme était froid et distant ? Elle l'avait même ignoré, ce qui était une première à sa connaissance. Ce n'était définitivement pas le genre d'Alice Avril, grand pitbull qui ne lâchait rien devant l'éternel. Il se tramait définitivement quelque chose…
oooOOooo
Le rapport d'autopsie confirma que les causes de la mort du Chasseur n'avaient rien de naturel, et que l'homme s'était bel et bien noyé, mais certainement pas dans sa baignoire… L'homme avait les poumons emplis d'eau de mer.
C'était une mise en scène. Le corps avait été déplacé et installé chez lui pour faire croire à un suicide. Apparus avec la rigidité cadavérique, de légers hématomes aux poignets, ainsi qu'à la nuque, attestaient que Jäger s'était débattu pour échapper à son agresseur. Sa mort avait du être lente et horrible.
Muni de ses résultats, Laurence essaya de joindre Félix par téléphone, mais tomba sur son adjoint qui l'informa que son supérieur avait fait un saut à Paris et ne serait de retour que dans la soirée.
De son côté, Avril eut plus de chance et parvint à parler à Félix. Le rendez-vous fut fixé à dix-neuf heures chez le commissaire. Quand Avril demanda pourquoi chez Laurence, Félix lui répondit qu'elle aurait toutes les réponses le soir même.
A suivre…
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