Chapitre 4
Quand Laurence ouvrit la porte, il fut surpris de trouver Avril en compagnie de Félix.
« Qu'est-ce qu'elle fait là ? Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Tu nous laisses entrer ? »
Laurence s'effaça, non sans avoir lancé un regard assassin à Avril qui le soutint sans s'émouvoir. Ils s'installèrent au salon.
« C'est austère chez toi. »
« Cette déco me convient parfaitement. Qu'est-ce que vous faites là tous les deux ? »
« Alice a accepté ma proposition. »
Laurence jeta un coup d'œil vers Avril et s'esclaffa.
« Ta proposition ? Sans en connaître les tenants et les aboutissants, je parie ! Que lui as-tu raconté ? »
« La vérité. En quoi consiste notre travail, les idées que nous défendons, partout où nécessité fait loi… »
« Partout où nécessité fait loi… » Le visage de Laurence se durcit. « Alors, Avril, vous saurez bientôt que la vérité peut revêtir plusieurs visages… »
« Vous ne sauriez pas si bien dire… »
Avril sortit de sa poche la photo de Laurence en officier allemand et la lui tendit. Il se contenta de la regarder brièvement sans la toucher. Son expression ne se modifia pas. Seuls les muscles de sa mâchoire se contractèrent, attestant de sa tension soudaine, alors qu'il lançait une œillade assassine à Félix.
« Je vous sers quelque chose ? » se contenta t'il de demander froidement en se dirigeant vers le bar.
« Comme d'habitude. » Répondit Félix.
« Avril ? »
« Rien. Je ne bois pas avec un traître ! »
Les doigts de Laurence blanchirent nettement autour de la bouteille. Le commissaire serra les dents et rumina une réplique pendant que Félix faisait la grimace en voyant la tournure des événements.
« Du calme, tous les deux… Alice, ne jugez pas le commissaire selon les apparences… Swan, mets ton aversion de côté, s'il-te-plaît. »
« Félix, tu lui as confié des informations classées… »
« Elles ne le sont plus en ce qui te concerne. »
« Quoi ? Mais c'est une journaliste ! Elle va s'empresser d'aller le crier sur tous les toits ! »
« Non. Alice s'est engagée à ne rien révéler de ce qu'elle va entendre ici ce soir… »
« Tu fais une grave erreur, Félix. Si ma sécurité est menacée… »
Félix se leva tout en parlant sur un ton officiel :
« Commissaire Laurence, votre sécurité personnelle passe après celle de la nation. Aujourd'hui, j'ai reçu officiellement l'ordre de mes supérieurs de faire du démantèlement des Quatre, une priorité de sécurité nationale. J'ai besoin de votre expertise de ce groupe de criminels pour y parvenir... J'ai reçu carte blanche pour vous engager à des conditions particulièrement avantageuses pour vous, compte tenu de votre situation actuelle. Si vous ne souhaitez tout de même pas coopérer avec nos services, des informations pourraient fuiter à votre sujet, vous obligeant à répondre de vos actes devant un tribunal militaire. Devons-nous en arriver là ? »
« Tu sais très bien que je dispose d'un dossier qui me couvre et me disculpe… »
« … Dans un coffre, dans une banque à Zurich, oui, mais sans notre appui, devant une cour martiale, il devient caduque… Swan, ne m'oblige pas à en arriver là... »
Avril regarda tour à tour les deux hommes en essayant de comprendre. Jamais elle n'avait vu Laurence autant en colère. C'était comme un courant électrique qui le parcourait, une bombe à retardement dont elle entendait les secondes qui s'égrainaient… Une vague d'inquiétude pour le policier la submergea et elle se prit à souhaiter qu'il accepte la proposition de Félix.
« Tu ne me laisses guère le choix. » Grinça finalement Laurence, avec un calme forcé.
Avril relâcha inconsciemment la respiration qu'elle retenait, attirant sur elle l'attention de Laurence qui la fusilla du regard.
« Pardon… Euh… » Elle se racla la gorge pour s'éclaircir la voix. « Je prendrais bien un Gin tonic, s'il-vous-plaît. »
« Faites-le vous-même. » Répliqua t-il sèchement.
Laurence passa à côté d'elle avec raideur et décrocha le téléphone pour appeler un dénommé « Luigi » à qui il s'adressa en italien. Alice se prépara un verre en silence et l'observa à la dérobée. La conversation dura quelques minutes, puis il raccrocha et rejoignit ses deux « invités » assis sur le canapé. Il semblait plus calme.
« Bonne idée d'avoir fait appel au traiteur… » Commença Félix pour apaiser la tension.
Le policier se servit un verre de whisky et l'avala d'une traite. Puis il dévisagea Avril.
« Vous ne savez pas encore dans quel bourbier vous venez de vous fourrer, Avril… »
« Je suis assez grande pour faire toute seule mes choix, Laurence. »
« Pff ! Il a suffi que Félix attire votre attention sur moi ! Votre curiosité a fait le reste ! Il vous a manipulé avec cette photo ! »
« Je n'en ai même pas eu besoin… » Félix tourna la tête vers Avril et lui sourit doucement : « Alice est suffisamment intelligente pour saisir une opportunité quand elle se présente… »
« Vous, intelligente ? C'est la meilleure de l'année ! Sacrée Alice… »
Le policier ricana et mit tant de mépris dans son prénom qu'Avril se leva soudain et le regarda droit dans les yeux avec animosité.
« Seuls mes amis m'appellent par mon prénom, Laurence, alors nous nous en tiendrons aux civilités habituelles, vous et moi ! »
Laurence se planta en face d'elle en envahissant son espace personnel et eut un sourire mauvais.
« Non. Dorénavant, vous vous adresserez à moi en me donnant du Capitaine Laurence… Je suis votre supérieur hiérarchique et vous obéissez directement à mes ordres… »
« Ça va pas, non ? Qu'est-ce qui vous prend, Laurence ? Vous êtes devenu complètement mégalo ou quoi ? »
« Félix ne vous a pas dit qui allait vous entraîner ? »
Le dénommé Félix se pinça le nez et soupira.
« Non, pas encore. Je te laisse ce plaisir… »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? » Demanda la jeune femme en regardant Félix.
L'intéressé fit un geste vers Laurence pour le laisser s'exprimer.
« Je vais superviser votre formation, Avril. Ça me fait autant plaisir que d'aller me pendre, mais c'est ainsi… Pendant une année, sept jours sur sept, vous me verrez de six heures le matin à dix heures le soir. Je serai votre instructeur et vous me devrez obéissance en tout. Je vous dis de courir, vous courez… je vous dis de sauter, vous sautez… je vous dis de me lécher les bottes, vous me léchez les bottes…
« Mais… »
« Pas de mais ! Je dis quelque chose, vous le faites sans protester et sans réfléchir. Je vous conseille d'être docile et d'écouter, sinon je trouverai mille et une façons de vous tourmenter, croyez-moi ! Alors toujours tentée de rester parmi nous ? »
Avril eut un regard hésitant vers Félix qui attendait visiblement anxieusement la réponse de la jeune femme.
« Je ne sais même pas dans quoi je m'engage… » Commença t'elle. « … Ôtez-moi d'un doute, ce n'est pas du journalisme, n'est-ce pas ? »
« Non, Alice. » Répondit Félix. « Même si l'information est au cœur de nos préoccupations… »
« Vous êtes quoi, tous les deux ? » Demanda-t-elle en les regardant tour à tour.
« Des employés de l'état français. »
L'animosité du policier avait disparu. Alice ne sut pas si c'était un signe d'apaisement ou juste la manifestation trompeuse du calme avant une nouvelle tempête.
« Alice… » Commença Félix. « … Ce que nous allons vous révéler ce soir, doit rester strictement confidentiel. Swan répondra à toutes vos questions, et vous vous engagez à ne rien dire. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur la confiance et la loyauté. »
« Par où on commence ? » Demanda t'elle nerveusement.
« Par le début… »
« Ok… » Avril déglutit, avant de poser la question qui la tourmentait depuis plus de vingt quatre heures. « Pourquoi portez-vous un uniforme allemand sur cette photo ? »
« Parce que j'étais un soldat de la Wehrmacht, Avril. »
« C'est donc vrai ? » Demanda Avril, choquée. « C'est comme… comme ces alsaciens enrôlés de force dans l'armée allemande ? »
« Non. C'était un choix délibéré. »
Perplexe, la jeune femme jeta un coup d'œil vers Félix pour lui demander confirmation. Il hocha la tête.
« Mais comment ? Pourquoi ? »
« En janvier 1940, j'ai été choisi par le haut commandement allié pour faire partie d'un groupe d'entraînement particulier… » Commença Laurence. « Pendant plus de six mois, cinq agents britanniques et français ont ainsi été formés dans le plus grand secret pour infiltrer l'ennemi. En novembre 1940, j'ai été porté disparu au large de la Norvège. En réalité, je suis devenu le Lieutenant Werner Fischer, secrétaire particulier de l'Amiral Canaris, le chef de l'Abwehr, les services secrets allemands… »
Avril ouvrit de grands yeux et le fixa, incrédule. Laurence alluma tranquillement une cigarette et inspira.
« L'Amiral Canaris n'a jamais été un Nazi convaincu. Il aimait sa patrie, mais se méfiait d'Hitler et de ses idées de grandeur. Il n'appréciait pas non plus ses concurrents, Himmler, le chef de la SS et Heydrich, le grand patron du Renseignement à la SS. Très tôt, il a fait savoir aux alliés qu'il souhaitait avoir près de lui, un « messager », pour qu'il puisse leur transmettre des informations. Il m'envoyait de temps en temps au Vatican et je délivrais les messages en prenant les risques à sa place. Bien sûr, l'Amiral jouait double jeu et ne faisait passer que ce qu'il jugeait bon de donner aux alliés. Je me savais sous surveillance et ne prenait pas de risques inutiles. Ma position suffisait souvent à me faire découvrir des secrets que je transmettais ensuite. Je jouais gros mais jamais je ne me suis fait prendre… »
Avril le regarda, admirative et soulagée à la fois.
« Un espion… »
« Le meilleur que l'on n'ait jamais eu, Alice. » Intervint Félix. « Avez-vous entendu parler de l'attentat manqué contre Hitler ? »
« Non. »
« Un groupe d'officiers allemands de la Wehrmacht s'est secrètement constitué en 1942, en se jurant d'abattre Hitler et les principaux chefs du parti Nazi. Après de longs mois de préparation, et quelques tentatives avortées, alors que le débarquement allié en Normandie avait eu lieu, ces résistants ont fomenté un attentat contre le Führer en juillet 1944, dans le cadre de ce que l'on a appelé ensuite « l'opération Walkyrie ». Ils estimaient qu'un arrêt des combats permettrait à l'Allemagne d'instaurer un gouvernement transitoire, prêt à négocier la paix avec les Alliés, mettant ainsi un terme précoce à la guerre dans des conditions acceptables par chacune des parties. »
« Nous avons été prévenus de leurs intentions grâce à Swan… »
« Canaris était au courant depuis longtemps de l'existence de ce complot et fermait les yeux. Quand ils ont décidé de passer à l'acte, ils ont changé leur plan au dernier moment. Hitler se méfiait de tout le monde et il était trop tard pour que nous puissions aider ce groupe de rebelles. »
« Le Colonel Von Stauffenberg a été chargé de déposer une bombe près d'Hitler. Elle a explosé, ne blessant que légèrement le Führer. Les rebelles étaient persuadés qu'Hitler était mort. L'Opération Walkyrie a été lancée mais rapidement, la nouvelle qu'Hitler était vivant s'est répandue. Les membres du commando Walkyrie ont été arrêtés et fusillés pour haute trahison. L'Amiral Canaris a été arrêté. Je me suis enfui vers la Suisse sous une autre identité. Ce sont les maquisards de Savoie qui m'ont capturé. Avec à sa tête, Félix. »
« J'ai tout de suite été intrigué par cet homme qui venait de nulle part. Je l'ai pris pour un Nazi en fuite. J'ai failli le passer par les armes jusqu'à ce qu'il me dise de transmettre un message à la section D13 du SOE, le Special Operations Executive. Je me suis ensuite retrouvé avec un héros bien encombrant, à rapatrier le plus rapidement possible vers l'Angleterre… »
« Heureusement, les troupes alliées ont débarqué en Provence le 15 août. Le 28, j'embarquais à bord d'un bombardier de la Royal air Force, direction Londres…J'ai été débriefé et j'ai repris mon identité. La guerre était finie pour moi. »
Il se tut et écrasa sa cigarette. Alice le dévisagea avec un mélange d'admiration et de fierté.
« Cette photo… Si elle tombait entre de mauvaises mains… ? »
« … Pourrait valoir des poursuites à Swan. Son dossier est classé secret défense, Alice. Les révélations qu'il a faites dans les mois qui ont suivi son retour, ont permis de faire tomber de nombreux collabos et lui ont valu pas mal d'animosité en haut lieu. Comme je le disais, un personnage dérangeant. »
« Vous ne pouviez pas vous empêcher de faire des vagues, hein, c'est ça ? »
« L'hypocrisie ne fait pas partie de mes traits de caractère. »
Alice Avril eut un sourire forcé et croisa les bras sur sa poitrine.
« Mouais, et vous, en 'ami fidèle'… » Ironisa Avril en se tournant vers Félix et en mimant des guillemets dans l'air « … Vous utilisez cet argument pour faire pression sur Laurence et le forcer à revenir... Charmant comportement, bel exemple d'amitié, bravo. »
Pour la première fois, Félix parut perdre de sa contenance et répondit froidement.
« A la guerre comme à la guerre, Soldat Avril. »
La jeune femme les observa tour à tour.
« Vous êtes tous les deux des barbouzes… »
Laurence fit clairement la grimace devant le terme utilisé, alors que Félix eut un sourire indulgent.
« Tu vois, Swan ? Elle n'est pas si bête que ça, la petite… »
« Je continue à penser que c'est une erreur… Avril n'est pas faite pour ce travail. »
« Tu as bien peu foi en tes qualités de formateur. Je suis sûr que tu sauras faire ressortir ce qu'il y a de meilleur en Alice. »
« Félix ne vous a pas tout dit, Avril. Il a gardé le meilleur pour la fin. »
Il avait mis les mains dans les poches et regardait Félix froidement, la mâchoire serrée, un signe certain de colère chez lui.
« Comment ça, le meilleur ? »
« Tuer de sang froid, Avril… Assassiner au nom des intérêts de la France, au nom de la Sécurité Nationale. Vous êtes prête à le faire ? »
La jeune journaliste se mit à pâlir brusquement.
« Tuer… ? » Demanda-t-elle, la voix paniquée. « Non, non… je ne veux tuer personne, moi ! »
« Regarde-la, Félix… Elle ne supporte pas la vue du sang, ça la terrifie… Comment veux-tu qu'elle puisse prendre la décision qui s'impose quand il le faut ? »
La sonnette de l'entrée retentit au même instant, laissant la question en suspens. Le livreur sans doute. Pendant que le commissaire allait ouvrir, Félix ramassa son chapeau et passa son pardessus.
« Je vous préviens tout de suite. Tuer, c'est contraire à mes principes, alors c'est non d'office ! »
« Alice, on ne vous demandera pas d'assassiner. Il y a des gens qui sont spécifiquement sélectionnés, avec des qualités… particulières… pour remplir ces missions. Vous devez cependant être prête à tout, ne serait-ce que pour votre propre survie. Il faut parfois en arriver là quand les circonstances l'exigent, quand votre existence même est menacée. »
« Vous, vous avez dû en arriver là ? »
Félix eut un léger sourire.
« Je ne peux rien dire, désolé. »
« Et Laurence ? »
Le commissaire refermait la porte derrière le livreur et déposait les paquets sur le comptoir dans l'entrée. Félix secoua la tête d'un air désolé.
« Là encore… » Commença Félix.
« … Vous ne pouvez rien dire. » Finit Alice à sa place.
Mais elle connaissait la réponse. Elle avait déjà vu le commissaire tuer en état de légitime défense. Elle avait été soulagée quand elle l'avait vu se relever, alors que l'autre homme restait couché au fond de la tombe qu'il avait creusé pour elle et sa compagne… Elle frissonna à ce souvenir. Combien elle en avait fait des cauchemars où c'était l'autre qui se mettait debout, vivant, tout sanguinolent, et ricanait en s'apprêtant à les abattre…
« Tu ne restes pas ? »
Alice sursauta et revint à la réalité. Laurence était revenu vers eux.
« Non. Je ne vais pas m'imposer davantage. Je vais vous laisser réfléchir… » L'homme se tourna vers la jeune femme et la dévisagea avec gravité. « Vous ferez une excellente recrue, Alice. Je ne vous le proposerai pas si je n'y croyais pas une seule seconde. »
Puis, sur un dernier hochement de tête, Félix se dirigea vers la porte, accompagné par Laurence.
« Nous nous verrons demain pour les besoins de l'enquête… Bonne soirée. »
« Je te remercie de l'avoir ruinée. »
« Ne m'en veux pas. Tu sais que les ordres sont venus d'en haut. Je ne le fais pas de gaieté de cœur, en ce qui te concerne… Pour la petite, fais confiance à mon instinct, je sais ce que je fais. »
Avec un regard dubitatif, Laurence ferma la porte derrière Félix et prit un moment pour lui. Tout un pan de son existence était remonté, des souvenirs pénibles qu'il tâchait d'écarter, d'oublier, quand bien même il ne le pouvait pas. Il s'était persuadé que c'était dans une autre vie, que tout était différent maintenant, que le passé ne le rattraperait pas... Peine perdue. Quand Laurence revint au salon, il trouva une Alice qui était elle aussi visiblement secouée.
« Je pourrais avoir un autre verre, s'il-vous-plaît ? »
Il haussa les épaules avec indifférence. Elle alla au bar et se servit dans un silence inhabituel pour elle. Ce fut Laurence qui parla le premier.
« Ne me dites pas que vous avez accepté la proposition de Félix, Avril ? Rien que d'y penser, cette idée est ridicule… »
« Et pourquoi pas ? » lui lança-t-elle avec défi.
« Rien, ni personne, ne vous force à entrer dans les services secrets et à devenir Mata-Hari. Être un espion n'a rien de romantique ou de romanesque comme on voudrait le faire croire au cinéma, c'est dangereux. Cela demande de la maîtrise, de la réflexion, tout ce dont vous manquez cruellement… »
Habituée à ses goujateries, Avril releva à peine l'insulte à son intelligence et le laissa poursuivre.
« … Vous n'avez droit à aucune erreur. Un seul pas de travers et c'est votre vie qui est immédiatement en jeu. Et je ne serai plus là pour voler à votre secours. »
« Oh, mais je peux très bien me débrouiller toute seule ! Je n'ai pas besoin que vous jouiez au super-héros et au super-macho, Swan Bond ! »
« Très drôle, Avril ! Vos devriez arrêtez de vous monter le bourrichon, car je sais où toute cette histoire va vous mener : droit au cimetière ! »
« Mais qu'est-ce que ça peut vous faire puisque vous vous en fichez ?! »
Laurence se redressa de toute sa hauteur devant elle et eut un sourire sardonique.
« Pourquoi ne pas commander tout de suite votre couronne mortuaire, hein ? Vous la voulez avec des roses blanches et des lys, ou plus colorées ?... 'A Avril l'écervelée' sur le ruban, ça vous convient aussi ? »
Avril serra les poings.
« Oh, vous !... Vous êtes juste le type le plus insupportable et insensible que je connaisse ! »
« Et vous, vous êtes inconsciente et totalement barrée ! Redescendez sur Terre, Avril ! »
Il y eut un silence où ils s'observèrent pendant quelques secondes, chien et chat prêts à se jeter à la gorge de l'autre. Tacitement, ils n'avaient jamais franchi la limite invisible de leurs egos blessés, se contentant de se mesurer du regard en ruminant des insultes ou des malédictions.
Comme souvent, ce fut Avril qui perdit patience face à ce jeu de volontés. Elle inspira profondément et fit quelques pas pour se forcer au calme. Même Laurence respira de façon audible et s'occupa les mains en remettant en place les bouteilles derrière le bar. En réalité, il jetait de fréquents coups d'œil vers la jeune femme, appréhendant la suite…
« Laurence ? Pourquoi vous l'avez fait, vous ? »
La question de la jeune femme fusa dans le silence pesant. Le commissaire ne s'y attendait pas et ne répondit pas immédiatement. Il sembla se remémorer les raisons qui l'avaient poussé à faire ce qu'il avait fait. Finalement, au bout d'un moment, il répondit :
« Les circonstances étaient différentes : c'était la guerre. C'était ma façon d'aider mon pays à combattre l'ennemi. »
Alice réfléchit, puis se lança.
« Si j'en crois ce que je lis dans les journaux, les choses n'ont guère changé. Si ce n'est que l'ennemi a un nouveau visage… »
Laurence n'avait rien à redire à ça. C'était la vérité, même si elle était biaisée par les intérêts nationaux et la volonté de se relever du terrible désastre qu'avait été la Seconde Guerre Mondiale, pour ne plus jamais revoir ça. Vingt ans plus tard, les tensions entre états étaient à leur comble et la lutte pour la suprématie mondiale n'avait jamais été aussi âpre.
« Vous ne croyez pas que je peux le faire ?... » Reprit Alice. « … Que je peux aussi aider mon pays à ma façon ? »
Le commissaire retint in extremis la réplique cinglante et désagréable qui avait jaillie spontanément dans son cerveau. En vérité, il comprenait ce que la jeune femme ressentait. Il s'était posé les mêmes questions à l'âge d'Avril. Peut-être même que la décision avait été plus facile pour lui parce qu'il avait toujours rêvé de devenir un homme dont son père aurait pu être fier, s'il avait vécu… Il écarta l'image qui le hantait depuis ses dix ans et répondit avec sincérité :
« Je n'ai pas de réponse adéquates. Ce sont vos convictions personnelles qui doivent vous guider dans votre décision. »
« Mes convictions personnelles… »
« Ce en quoi vous croyez… Vous voulez changer le monde ? Peut-être est-ce plus raisonnable de le faire avec un crayon à la main, en faisant votre métier de journaliste dans une rédaction, plutôt que de courir le monde et de récolter des informations au péril de votre vie, non ? »
« C'est ce que vous croyez vraiment ? »
Laurence parut hésitant. Leur animosité avait disparu, laissant la place à une honnêteté à laquelle ils n'étaient pas habitués et qui les mettaient mal à l'aise.
« Pour vous, oui, cela devrait suffire… »
« Et si ce n'était pas le cas ? Si je ressentais ce besoin de faire mieux, de faire plus, d'aller plus loin ? Vous savez, Laurence, je ne suis partie de rien, mais j'ai tellement appris avec vous que je me sens capable d'affronter de nouveaux défis. »
Laurence secoua la tête et eut un petit rire.
« Vous êtes folle. Vous ne savez pas de quoi vous parler. Vous ne savez pas vers quoi vous allez, le mensonge, la manipulation, le fait de toujours porter un masque pour tromper son monde… Vous êtes trop droite, trop passionnée pour dissimuler ce que vous êtes. »
« Mais si c'est vous qui me montrez, si c'est avec vous que j'apprends, je sais que je suis capable de changer, de faire toutes ces choses dont vous parlez ! »
« Et devenir quelqu'un comme moi, seul, sans ami, froid, cynique, quelqu'un qui se méfie de son prochain et qui ne se fait plus d'illusions sur le monde et les êtres qui l'entourent ? Voulez-vous devenir cette personne ? »
« Pourquoi pas ? Tant que je sais qui je suis et que je reste fidèle à mes principes. Comme vous l'avez dit, c'est un masque. Il ne définit pas ce que vous êtes. »
Laurence eut un rire sans joie.
« On ne vous demandera pas votre avis, Avril. Trop souvent, vous devrez agir sur ordre contre les idées même que vous défendez. C'est là que vous vous trahissez. »
Elle s'apprêta à dire quelque chose et se ravisa soudain.
« C'est pour ça que vous êtes parti, n'est-ce pas ? Parce que vous ne supportiez plus cet écart entre vos aspirations personnelles et les impératifs de votre métier ? »
Il s'agita, soudain tempétueux, un signe certain qu'elle avait vu juste. Le temps des confidences était terminé.
« Franchement, je n'ai pas envie de vous avoir dans les pattes pendant une année ! Je préfèrerai encore m'exiler dix ans au fin fond du Congo plutôt que de devoir vous supporter sept jours sur sept ! »
« Mais ?... »
« Je ne vous formerai pas, parce que c'est de l'inconscience ! De la folie !... » Laurence commença à s'animer, en marchant de long en large. « … Je vous connais. Vous ne vous fiez qu'à vos instincts et vous réagissez avec vos tripes. Vos actions ne sont fondées sur aucune logique et vous prenez des risques inconsidérés ! »
« Peut-être, mais j'obtiens des résultats tout aussi probants que les vôtres ! Ça, vous pouvez pas le nier ! »
Elle fit quelques pas dans sa direction et chancela, prise de vertige. Elle se rattrapa in extremis sur le dossier du siège. Laurence fut immédiatement à ses côtés.
« Ça va, Avril? »
« J'ai la tête qui tourne. »
Il fit assoir la jeune femme.
« Et voilà, deux verres d'alcool et vous êtes paf… Vous avez mangé quelque chose aujourd'hui ? »
« Euh… »
Avril secoua la tête. Prise par ses recherches, elle n'avait rien avalé depuis tôt le matin. Laurence soupira et alla chercher les paquets qu'il avait laissés dans l'entrée. Puis il se dirigea vers la cuisine et revint avec des assiettes et des couverts.
« Luigi est le meilleur traiteur italien que je connaisse… »
Il la servit généreusement en lasagnes.
« … Mangez. Je ne vous laisse pas repartir dans cet état. Dieu seul sait ce qui peut encore vous arriver entre ici et chez vous. »
Obéissante, elle fit ce qu'il lui demandait en silence. Elle ne tarda pas à s'empiffrer littéralement, sous l'œil réprobateur de Laurence qui prenait son temps.
« Avril, vous pourriez arrêter de manger comme un cochon ? Vous couperiez l'appétit à un ogre ! »
« J'ai la dalle ! J'ai rien avalé de la journée, figurez-vous ! Avec toute cette histoire vous concernant, je me suis faite du souci et je me suis imaginée que… »
Avril s'arrêta net avant d'en dire trop. Elle parut soudain gênée. Il en sut exactement la raison, mais ne put s'empêcher de lui demander d'un ton brusque d'élaborer.
« Que… quoi ? »
Avril se tut et baissa les yeux, soudain honteuse.
« Je suis désolée pour ce que je vous ai dit tout à l'heure… Je ne le pensais pas. »
« Oh, si, vous le pensiez. Vous avez sincèrement cru que j'avais trahi mon pays, et surtout que je vous avais trahie. »
« Je n'aurai rien publié, vous savez ? » Se défendit-elle. « Je n'aurai parlé à personne de cette photo ! »
« Vous êtes d'une naïveté affligeante, Avril ! Vous ou quelqu'un d'autre, quelle différence ? Félix est un maître dans l'art du chantage et de la manipulation. Si je n'avais pas décidé de coopérer, il avait sans doute prévu de l'envoyer à d'autres journaux ! »
La jeune femme l'observa, indécise, et demanda d'une petite voix.
« Vous allez retourner à Paris, n'est-ce pas ? »
« J'ai d'abord une enquête à boucler. »
« Je pourrais venir avec vous ensuite ? »
« Pas question. »
L'appétit soudain coupé, Avril baissa la tête et reposa sa fourchette. Il voulait la décourager, mais elle n'abandonnerait pas aussi facilement. Tout son avenir se jouait avec cette histoire.
« Et Marlène ?… Qu'est-ce qu'elle va devenir, Marlène? Vous lui proposerez de venir avec vous ? »
Laurence éclata soudain de rire.
« Vous voyez cette tête de linotte dans les services secrets ? Marlène est adorable, mais ne sait pas tenir sa langue. »
Le sourire disparut aussi vite qu'il était apparu.
« Marlène s'en remettra » affirma-t-il avec une soudaine tristesse.
Avril sut qu'il ne parlait pas seulement de sa secrétaire. C'était tellement Laurence d'occulter ses sentiments et de les faire disparaître sous le tapis. Ils étaient dissimulés à la face du monde, mais existaient pourtant bel et bien sous l'armure.
Pour alléger l'atmosphère qui s'était soudain alourdie, elle changea de sujet…
« C'était qui le type mort dans la baignoire ? L'un des Quatre ? »
« Désolé, Avril, mais c'est une enquête qui est désormais du ressort du Renseignement Intérieur. Je n'ai rien à vous dire. »
« Allez, vous pouvez faire une exception… On va travailler ensemble. »
« Non, vous et moi, c'est terminé. Et n'essayez pas de vous persuader du contraire, vous ne serez jamais un agent de la D.S.T. »
« Vous savez que vous êtes impossible ? »
Comme il lui adressait un faux sourire et ne disait rien, Avril se leva, excédée, et rassembla ses affaires.
« Très bien ! Je vais aller trouver Félix et nous allons parler. Lui, au moins, pense que je peux réussir ! Lui, au moins, me fait confiance et me traite en adulte responsable ! »
La journaliste se dirigea promptement vers la porte, suivie par un Laurence désabusé.
« Avril… »
« Non, j'en ai marre de vos Avril ! J'ai envie d'avancer dans ma vie ! J'ai le droit de penser à moi, de vouloir le meilleur et d'être ambitieuse ! »
Réellement hors d'elle, Avril sortit en claquant la porte et n'entendit pas le « Alice ! » alarmé que Laurence lui lança en vain...
A suivre…
Je vous préviens tout de suite que la suite mettra un certain temps à être publiée. Elle n'en est qu'au stade expérimental, clairsemée d'embûches, maniée et remaniée. Merci pour vos commentaires qui m'encouragent à poursuivre l'aventure.
