Chapitre 5
« Félix ? Quelle garantie j'ai que Laurence n'abusera pas de la situation ? »
L'homme de la D.S.T. avait donné rendez-vous à Avril le matin suivant à la périphérie de Lille, dans un austère bâtiment avec des bureaux anonymes, où travaillaient des types qui vous regardaient des pieds à la tête, comme si vous étiez coupable d'avoir fait quelque chose de mal. Avril ouvrit grands les yeux et les oreilles, impressionnée malgré elle par l'aura qui entourait l'une des organisations les plus secrètes de la planète.
« Aucune, il n'existe pas de règles en la matière... » Répondit calmement Félix. « … Il est seul juge de votre formation et de votre niveau d'implication, qu'il est en devoir de stimuler. Il a seulement des obligations de résultat : faire de vous un agent accompli. »
« Mais il va m'en faire baver juste pour le plaisir de m'humilier ! Il va me démolir ! Ça va être l'enfer… »
« C'est possible. Vous vous croyez capable de le supporter ? »
Avril s'agita de façon inconfortable sur sa chaise.
« J'en sais rien, mais je me laisserai pas faire, c'est sûr. »
« Nous ne sommes pas des tendres, Alice. Il va falloir vous endurcir. Que vous ne vous laissiez pas faire est une bonne chose mais il ne faut pas que cela vous aveugle au point d'oublier qu'il fera tout ça dans votre intérêt. »
« Parce que vous croyez que Laurence a mon intérêt à cœur ? Il s'en moque ! Il va tout faire pour me décourager et me faire partir. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il se passe si ça s'arrête, si je choisis de m'en aller ? »
Félix eut un sourire qui se voulut apaisant devant sa mine angoissée. Les jeunes recrues avaient toujours tendance à dramatiser et à s'imaginer qu'ils pouvaient disparaître de la surface de la Terre, parce qu'ils avaient cru partager de sombres secrets d'un intérêt vital. Il était bien d'entretenir le mythe pour maintenir la pression, mais il n'était pas nécessaire d'en faire trop.
« On vous laisse partir, après avoir signé un engagement de confidentialité. Vous ne devez rien révéler de ce que vous avez vécu, vu ou entendu. Jamais. A personne. »
« Et c'est tout ? »
« Oui. »
Félix la considéra en silence un instant. La journaliste lui avait posé un nombre impressionnant de questions, signe d'une curiosité en constant éveil et d'une intense cogitation. Il comprenait mieux maintenant pourquoi elle faisait péter les plombs du taciturne et si sûr Laurence. Selon son expérience personnelle, deux caractères comme les leurs n'auraient pu être autant antagonistes et se compléter aussi parfaitement. En étaient-ils seulement conscients ? Sans doute pas. Il reprit doucement :
« La balle est dans votre camp, Alice. Je vous ai dit que je vous sentais suffisamment forte pour le faire, mais si vous avez des réticences ou des craintes, peut-être devriez-vous renoncer ? »
« Renoncer et donner raison à Laurence ? Jamais ! »
Félix inclina la tête sur le côté. Il touchait une corde sensible, à lui d'en jouer avec habileté pour amener la jeune femme dans de bonnes dispositions.
« Votre rivalité avec lui ne doit pas vous faire oublier que vous faites tout ça, d'abord et avant tout pour vous. C'est vous qui importez, ne perdez jamais de vue l'objectif que vous vous fixez aujourd'hui. Ne considérez pas seulement Laurence comme un obstacle, prenez-le comme un tremplin. Si vous parvenez à changer cet état d'esprit, alors c'est vous qui gagnerez. »
« N'empêches, vous me demandez ni plus, ni moins, de me soumettre volontairement à des séances de torture morales et sans doute physiques avec lui… »
« Si ça va trop loin, vous pourrez toujours m'adresser une réclamation, mais je vous préviens : je ne me laisse pas prendre par les sentiments facilement, alors il faudra qu'elle soit fondée et argumentée. »
Comme il voyait que la journaliste était toujours aussi inquiète, il ajouta :
« A sa décharge, Laurence est un bon instructeur. Vous apprendrez énormément avec lui, si vous l'écoutez et si vous vous pliez à ses méthodes... Le but n'est pas de vous métamorphoser en quelqu'un d'autre, Alice, c'est d'utiliser vos qualités naturelles intrinsèques pour devenir un bon agent. »
« Ces qualités, il n'en reconnaît aucune ! Il les dénigre constamment ! Je ne suis qu'une bonne-à-rien à ses yeux ! »
« Mais vous voulez lui prouver qu'il a tort, n'est-ce pas ? »
« Bien sûr ! Il n'est pas question que je me laisse piétiner par ce psychorigide qui voit les femmes uniquement comme des potiches bonnes à rester à la maison ! »
Félix essaya de dissimuler un sourire. La réponse que la bouillonnante rousse venait de lui faire était ce qu'il attendait d'elle mais il n'allait certainement pas le lui dire. Avril était un diamant brut que Laurence allait tailler avec précision. Il lui ferait découvrir son potentiel. Jeune chien fou, elle allait apprendre à canaliser son énergie… Il jubila à la pensée que Laurence allait aussi apprendre, même si ce serait plus difficile de faire changer d'avis une tête de mule comme lui… Difficile, mais pas impossible.
« Je comprends. C'est une question d'amour propre. »
« C'est ça ! Exactement ! »
« Vous savez, même si Laurence ne le dit pas, je pense qu'il sait très bien de quoi vous êtes capable, Alice. »
« Pfff… On est trop différent lui et moi. Il ne cherche même pas à comprendre. »
Félix regarda la journaliste dans les yeux.
« Au contraire, je crois qu'il ne vous comprend que trop bien… » Il hocha la tête, renforcé dans son choix. « … Je vous garantie que vous allez faire une sacrée bonne équipe tous les deux. »
Après un dernier instant de réflexion et un soupir, Alice prit le stylo et signa son engagement.
Quand elle sortit des lieux quelques minutes plus tard avec son scooter, elle passa devant un homme en imperméable gris, avec un chapeau noir et des petites lunettes, qui lisait son journal, assis sur un banc. Délaissant sa lecture, l'individu la suivit des yeux pensivement et remonta dans son automobile pour lui filer le train.
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Le commissaire Laurence arpenta le salon de son appartement de long en large avec encore plus de questions dans la tête. Gilbert, le seul et réel ami qu'il ait eu à la D.S.T., l'avait rencardé sur les activités des Quatre ces dix dernières années. Il lui avait apporté en main propre les dossiers qu'il avait pu sortir.
Le policier avait décidé de reprendre l'histoire des Quatre avec un œil nouveau. Succinctement, il nota les principaux jalons qu'il connaissait sur des feuilles et les accrocha au mur dans l'ordre chronologique, puis il prit du recul en réfléchissant.
Tout était parti à l'origine de Zoltar Szentelek, un marchand d'art Hongrois qui s'était enrichi pendant la guerre. Cet homme avait eu l'idée de rassembler ensemble des criminels recherchés par leurs différents pays pour trafiquer des oeuvres d'art acquises douteusement.
Chaque membre des Quatre avait des compétences particulières. Szentelek avait d'abord recruté Gregori Dimitrov, un Russe, ancien avocat. On connaissait peu de chose de lui, sauf qu'il était le cerveau du groupe, le stratège, celui qui concoctait les plans en détail. On le soupçonnait d'avoir monté des escroqueries de haut vol, mais jamais rien n'avait pu être prouvé contre lui. Le Russe était intouchable.
Jäger - le Chasseur, en allemand - l'homme retrouvé mort dans la baignoire, était connu pour être un traqueur impitoyable et un assassin ingénieux. Personne ne connaissait son vrai nom. C'était l'homme à tout faire, l'exécuteur des basses œuvres du groupe. Il avait probablement fait ses armes dans la Waffen-SS autrichienne, en commettant bons nombres d'exactions. Froid, méticuleux, il tuait méthodiquement pour satisfaire un besoin selon un schéma identique. C'était sa force, et à la fois, sa faiblesse, car il laissait une signature identifiable derrière lui. Avec sa disparition, Jäger venait d'écrire la dernière page de son histoire, mais avait encore beaucoup à raconter. Même mort, Laurence savait comment le faire parler.
Le troisième membre, Maxim Honkov, était un inventeur de génie et un technicien hors pair. Il mettait au point des machines et des dispositifs infaillibles. C'était aussi un faussaire remarquable : il contrefaisait tout, des billets de banque aux timbres de collection, en passant par les tableaux de maître. Honkov était un introverti discret qui avait longtemps vécu chez sa mère comme un bon fils, une couverture parfaite pour des activités totalement illégales. Malgré sa bonhomie, Honkov était imprévisible et dangereux.
Le dernier, Anton Stolz avait des prédispositions particulières pour le mime et la comédie. Il pouvait se faire passer pour n'importe qui, rien qu'en se grimant. Il allait jusqu'à faire des masques pour endosser les identités de ses victimes. Ils étaient si ressemblants aux originaux qu'aucun portrait exact du véritable Stolz n'existait. Il était l'homme sans visage du groupe, un type insaisissable.
Une femme venait parfois compléter le tableau, mais elle agissait dans l'ombre, pour faciliter les transactions. Laurence la soupçonnait à l'époque d'être la maîtresse de Szentelek mais c'était surtout un véritable fantôme qui apparaissait de temps à autres... Perdu dans ses souvenirs, Laurence considéra un moment en silence la photographie de la jeune femme, avant de se concentrer sur le parcours du groupe de criminels.
Les Quatre avaient commencé à sévir dès la fin de la guerre par du trafic d'œuvres d'art volées aux juifs. Puis les larcins s'étaient élargis à de l'escroquerie à grande échelle : vols de bijoux, d'or, de bons du trésor, de plans et de brevets, et enfin, de façon plus lucrative, vols de secrets militaires. A cette époque, Szentelek n'était déjà plus le commanditaire. Peut-être avait-il été éliminé par les membres du groupe qui voulaient prendre leur autonomie ? Le hongrois avait mystérieusement disparu de la circulation et Dimitrov avait repris le flambeau en assurant la logistique et en étoffant son carnet d'adresses.
Logiquement, le groupe avait prospéré en profitant de l'éclatement des deux blocs. Un secret était à vendre ? Les Quatre en étaient à l'origine. Les Services Secrets de tous les pays étaient en pleine mutation et peinaient à s'adapter aux nouvelles donnes internationales. Tout le monde soupçonnait tout le monde, même parmi les Alliés. Dans ce climat lourd de suspicions, avec leurs activités souterraines, les Quatre avaient toujours eu une longueur d'avance et brouillaient les pistes. Laurence avait tenté de les démasquer mais leur habileté à se cacher et à disparaître l'en avait empêché.
Il avait cependant fini par retrouver la femme. Pendant deux semaines, il l'avait suivie dans les rues de Berlin. Un soir, il l'avait abordée dans un club de jazz et lui avait payée un verre. Elle se faisait appeler Irina Linemberger et travaillait dans le secteur soviétique de la capitale est-allemande. La suite avait été évidente. Ils avaient couché ensemble et Laurence avait tenté habillement de la faire parler. Il avait espéré des confidences sur l'oreiller, mais la jeune femme était très prudente. Leur relation durait depuis quelques semaines et il n'avait rien découvert, hormis qu'elle travaillait en fait pour la Stasi, et était chargée de surveiller quelques dignitaires de l'Ouest.
Il y eut un moment où Laurence se demanda s'il n'était pas une cible qu'elle était chargée de séduire pour lui soutirer des informations mais elle ne lui avait posé aucune question. Il tournait en rond avec elle et s'apprêtait à changer de plan lorsqu'un soir, elle l'avait appelé chez lui, complètement angoissée. Elle se disait surveillée et avait peur. Il avait accouru à son appartement dès qu'il avait pu, mais il avait su qu'il était arrivé trop tard quand il avait senti l'odeur du gaz dans le couloir…
Laurence avait échappé miraculeusement au piège de l'explosion. Il était sorti des décombres, sonné, mais avait eu le temps d'apercevoir Jäger avant qu'il ne disparaisse au coin de la rue. Les membres des Quatre voulaient lui faire savoir qu'ils étaient au courant pour Irina et qu'ils l'avaient éliminée pour éviter qu'elle parle.
De retour à Paris, Laurence avait fait l'objet d'une enquête, puis d'une mesure disciplinaire : on l'avait accusé d'avoir sabordé la mission par négligence et le dossier des Quatre avait été confié à un autre agent. L'occasion de se débarrasser de lui était trop belle. Il savait que quelqu'un en haut lieu l'avait écarté parce qu'il dérangeait trop à cause de son rôle pendant la guerre. Dégoûté, il avait fini par quitter l'active quelques mois plus tard, après qu'on lui ait confié des missions mineures sans intérêts. Il n'avait plus approché les Quatre depuis.
En faisant jouer des faveurs, Laurence avait rejoint les rangs de la Police Judiciaire au 36 quai des Orfèvres où, très vite, son expertise avait été reconnue et couronnée de succès lors de sa participation active dans l'arrestation d'Emile Buisson, l'un des gangsters les plus dangereux de l'après-guerre. Franc-tireur admiré par quelques uns, détesté par la majorité des autres, il avait grimpé les échelons rapidement. Le préfet de police était ravi de compter parmi ses rangs un enquêteur aussi brillant mais l'avait prévenu de ne pas faire trop de vagues. Là encore, Laurence toucha des cordes sensibles et refusa de se soumettre aux ordres venus d'en haut. Le policier n'avait jamais fait de compromis. On le muta à Lille...
Ironie du sort, c'était à cause des Quatre que Laurence avait quitté les services secrets douze ans plus tôt. Ce serait à cause des Quatre qu'il y reviendrait aujourd'hui.
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Félix n'aimaient pas les réceptions mondaines mais quand son patron le priait de le rencontrer, il pouvait difficilement décliner. Se montrer à ce gala de charité en lieu et place de la Place Beauvau, entouré de politiciens, d'hommes d'affaires et de vedettes du show business, c'était une façon de signifier que leur rencontre n'avait rien d'officiel et que tout ce qui serait dit, resterait entre eux.
Jean Donnadieu, le Ministre de l'Intérieur était un homme fort occupé et très couru. Il serrait des mains avec nombre de sourires, adressait un mot plaisant et remerciait à tour de bras. Félix attendait son heure aux côtés de son Secrétaire de Cabinet. Sur un signe du Ministre, le Directeur du Contre-espionnage s'approcha enfin, pendant que les importuns étaient éconduits discrètement par le Secrétaire. Le Ministre avait des choses à dire sous le sceau de la discrétion.
« Alors, Félix, comment avance notre affaire ?
« Bien, Monsieur le Ministre. Nos sources nous ont informés que l'un des Quatre a été aperçu à Bruxelles, puis à Liège ces derniers jours... Ils préparaient quelque chose ensemble, mais la mort d'un des leurs a perturbé leurs plans. Nous allons en profiter. Nous les aurons cette fois. »
« Vous me tenez personnellement au courant. Ce Laurence… Je ne suis pas sûr que ce soit une très bonne idée de le faire revenir. »
« Nous nous servons de lui comme appât, Monsieur. Dimitrov a toujours semblé fasciné par l'homme qui a trompé les services secrets allemands. Il viendra et prendra contact avec Laurence. Nous serons là quand ça arrivera. »
Le Ministre prit un ton confidentiel.
« Le Président sait ce que nous devons à Laurence, mais personne ne doit connaître son véritable rôle. Si jamais cela devait être révélé au grand jour, vous imaginez le malaise ? Un homme qui a servi l'armée allemande pendant trois années ? Les gens ne comprendraient pas. »
« Nous avons envisagé ce cas de figure, Monsieur. Des mesures seront immédiatement prises. »
« Bien. Nous ne voulons pas de vagues. »
Félix hocha la tête. Le Ministre aperçut quelqu'un parmi la foule.
« Ah, Félix, si vous êtes là aussi ce soir, c'est parce que je voulais vous présenter notre hôte. Il est là, venez... »
Avec curiosité, Félix suivit le Ministre qui se présenta devant un homme d'une soixantaine d'années, accompagné d'une jeune femme qui devait avoir dans les trente ans.
« Mon cher Henri ! »
« Jean ! Quelle bonne surprise ! »
« Vous voyez ? Il m'arrive de sortir de mon bureau... Bonjour Gladys, c'est toujours un plaisir de vous voir. Je vous remercie pour votre invitation. »
« Je vous en prie, Jean, c'est tout naturel. » Répondit la jeune femme. « Vous êtes venu seul ? »
« Hélas, Marjorie vous prie de l'excuser, elle est souffrante… » Le Ministre se tourna vers Félix. « … Henri, Gladys, permettez-moi de vous présenter l'un de mes plus précieux collaborateurs, Félix Blanc-Gonnet, qui a à coeur les plus hauts intérêts de l'Etat. »
« Voici Gladys d'Orgemont, ma fille, et je suis Henri Magellan. Ravi de vous rencontrer, Monsieur Blanc-Gonnet. »
« Madame d'Orgemont, c'est un réel plaisir de faire votre connaissance. Cette soirée de gala s'annonce vraiment magnifique. »
« Merci, Monsieur. Nous avons travaillé dur pour que ce soit un succès. »
« Bravo à vos équipes, ça l'est. Le tout-Paris s'est donné rendez-vous ici, on dirait. » Intervint le Ministre. « Tout ce monde ! Et cette décoration ! Montrez-moi, Gladys, ce petit bijou là... »
Pendant que le Ministre discourait sur la beauté des lieux, Félix se tourna vers Magellan qui l'observait avec attention.
« Êtes-vous le Henri Magellan des Entreprises Sélignac ? » Demanda l'homme de la D.S.T.
« C'est bien moi. Je vois que vous nous connaissez. »
« Sélignac est un fleuron de l'industrie française dans le domaine de l'aviation. On dit beaucoup de bien de vos dernières prouesses en matière de radars. »
« Le grand public ne nous connaît pas mais Sélignac va en effet équiper l'Armée de l'Air française. Marcel Dassault a conclu un partenariat exclusif avec nous. Leurs Mirage III vont devenir les plus performants du monde en matière de détection grâce à nos appareils. »
Le Ministre revint vers eux au même moment. Gladys l'avait abandonné momentanément pour régler un problème d'intendance.
« Félix, il y a quelques temps, Henri a eu la gentillesse d'évoquer certains soucis de sécurité avec moi, et je lui ai parlé de ce que vos services proposaient pour protéger des entreprises telles que Sélignac… » Intervint le Ministre.
« Je crains que certains de mes concurrents ne lorgnent sur les brevets et sur les nouvelles technologies que nos ingénieurs développent dans nos bureaux d'étude. » Précisa Magellan.
« Vous avez eu des problèmes ? » Demanda Félix.
« Nous avons identifié des fuites, trop tard malheureusement. Je ne tiens pas à l'évoquer ici ce soir, mais pourrions-nous en discuter autour d'un déjeuner ? Je vous communiquerai le dossier à cette occasion. »
« Bien sûr. »
Un majordome s'approcha à cet instant et s'inclina légèrement en guise d'excuse.
« Monsieur ? Excusez-moi de vous déranger, mais vous m'avez demandé de vous prévenir : nous avons la personne dont vous attendiez l'appel en ligne.
« Ah oui, c'est vrai ! Pardonnez-moi, messieurs, c'est un appel important de New York. Je dois vous laisser. Gladys se fera un plaisir de s'occuper de vous dès qu'elle reviendra. »
Les deux hommes hochèrent la tête. Henri Magellan suivit son majordome et s'isola dans la bibliothèque où il prit la communication.
« Magellan à l'appareil. »
« J'ai trouvé le maillon faible ».
L'homme d'affaires reconnut immédiatement la voix sourde de son mystérieux interlocuteur.
« Je vous écoute. »
« Alice Avril, la journaliste… Elle était chez Laurence hier soir. Ce matin, elle s'est rendue au Quartier Berthier. Elle en est ressortie une demi-heure plus tard. Ce n'était pas une visite de courtoisie. »
« Qui a t-elle rencontré ? »
« Je n'ai pas de certitude mais je pense qu'elle a vu le même homme qu'hier. »
« Félix Blanc-Gonnet ? »
« Oui. »
Henri Magellan se mit à réfléchir rapidement.
« Est-elle importante pour Laurence ? »
« Ils travaillent ensemble sur les mêmes enquêtes et se voient régulièrement en dehors du cadre professionnel. »
« Est-elle sa maîtresse ? »
« Il y a bien eu des rumeurs, mais rien de concret. »
« Alors faites ce que nous avions convenu d'avance. Vous serez payé selon les mêmes termes que d'habitude. »
« Dois-je la faire parler ? »
« Récoltez le plus d'informations que vous pourrez. Je veux savoir ce qui la relie à Laurence, ce qu'elle sait, et ensuite, vous vous débarrasserez d'elle. »
« Considérez que c'est déjà fait. »
« Parfait. »
L'homme raccrocha. Magellan reposa le combiné et réfléchit à la suite de son plan. Il était temps d'attirer l'Ingénieur dans le piège pour qu'il se referme sur sa victime.
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A La Voix du Nord, trois jours plus tard, Avril était en train d'ouvrir son courrier lorsqu'elle tomba sur une lettre anonyme… Elle la lut d'une traite.
J'ai été témoin de ce qui est arrivé à Monsieur Brideloux, l'homme qui s'est soit disant suicidé dans sa baignoire. Si vous voulez en savoir plus, venez me retrouver vendredi soir à 22 heures à la Carrière de Ciment à Haubourdin, je suis prêt à vous raconter tout ce que j'ai vu. S'il-vous-plaît, ne prévenez pas la police, je ne veux pas avoir d'ennuis.
M. H.
Alice jeta un œil sur l'enveloppe. Posté deux jours auparavant, la lettre arrivait à point nommé. On était vendredi. Le rendez-vous était pour le soir même !
La journaliste se demanda si l'homme qui lui écrivait n'était pas le même que celui qui l'avait appelée pour la prévenir du "suicide" d'un des Quatre. C'était fort possible. Pouvait-elle accorder du crédit à un individu mystérieux dont elle ne savait rien ? C'était un risque qu'elle était prête à prendre car elle n'avait guère progressé dans son enquête personnelle.
Elle irait au rendez vous le soir même.
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Ce fut Marlène qui alerta Laurence le samedi soir. La jeune journaliste ne s'était pas présentée à leur rendez vous hebdomadaire entre filles. Marlène avait appelé en vain La Voix du Nord et avait fini par se rendre au journal, puis à l'appartement d'Alice. Elle ne s'y trouvait pas davantage.
Le scooter d'Avril était introuvable. Accompagné de Marlène, le policier se mit à chercher dans tous les endroits qu'Avril affectionnait, quelques petits estaminets dans le Vieux Lille, notamment Chez Denise, où la journaliste était toujours la bienvenue. Ils firent chou blanc. La patronne ne l'avait pas vue depuis quelques jours.
Inquiets, ils retournèrent au journal et cherchèrent dans son bureau sur quoi la jeune rousse travaillait. Laurence alla même sortir Jourdeuil de son lit pour l'interroger, mais le rédacteur en chef ne put les aider. Alice Avril s'était évaporée.
Laurence appela Félix pour lui demander quand il avait vu la jeune femme pour la dernière fois et lui expliqua la situation. L'agent de la D.S.T. lui promit de mettre quelques hommes sur le coup et de le rappeler dès qu'il aurait des nouvelles.
Sentant qu'il était arrivé quelque chose de fâcheux à Avril, Laurence se résolut à lancer un avis de recherche régional.
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Cela fait maintenant six jours qu'Avril a disparu sans laisser de traces. Mon expérience de ces affaires m'indique que chaque jour qui passe, voit la probabilité de la retrouver vivante, s'amenuiser. Et pourtant, de façon totalement irrationnelle, quand bien même tout me pousse à croire que nous ne la retrouverons pas, je continue d'espérer. Me ferais-je des illusions ? Suis-je en train de poursuivre une chimère ?
Il est près de cinq heures du matin. Je n'ai dormi que quelques heures comme chaque nuit depuis sa disparition. Comme chaque nuit, je suis réveillé par des cauchemars dans lesquels je me vois, impuissant, arrivant trop tard pour la sauver…
Au début, j'avais attribué cette réaction excessive à mon manque de sommeil et au stress de l'enquête qui piétinait. Mais très vite, devant la répétition de ces visions, j'ai dû me rendre à l'évidence : j'ai peur de découvrir qu'il lui est arrivé quelque chose d'irréparable.
Je me sens vulnérable. La peur, c'est une vieille amie que je côtoie depuis longtemps et que je sais maîtriser quand je suis impliqué personnellement. J'ai appris à l'apprivoiser, à jouer avec elle, à la faire taire. Mais la vie d'Avril est en jeu. Est-elle seulement encore en vie ? Est-elle déjà morte ? L'incertitude me ronge. Et la colère aussi. Envers elle, et surtout envers moi, qui suis incapable de la retrouver.
L'absence d'Avril dans ces conditions me fait-elle ouvrir les yeux sur la réalité de ma relation avec elle ? Sans doute. Je n'ai jamais voulu reconnaître que j'étais attiré par certains traits de sa personnalité. Alors même que j'écris ces mots, je me rends compte à quel point ils sont vrais : je ne suis pas prêt à concéder la possibilité que je puisse éprouver de la sympathie pour celle qui envahit mes enquêtes et me tient tête jusqu'à me rendre dingue. Et pourtant, au fil du temps, je me suis attaché à sa présence fantasque à mes côtés.
Qui l'eut cru ? En premier, pas moi, et je crois que j'aurai bien ri, si d'aventure, on m'avait dit qu'elle me manquerait. Alice Avril est un petit bout de femme entêtée, révoltée, sans-gêne, naïve, sans aucune éducation, et désespérément fleur bleue. Tout ce que je déteste... Elle est aussi généreuse, courageuse, altruiste, spontanée, tellement authentique et vivante. Elle a cette énergie incroyable, cette volonté de s'en sortir, cette ambition de réussir coûte que coûte. J'admire ses efforts. Et je masque cette admiration sous une totale indifférence ou un sarcasme à la limite de la méchanceté… Quelle mauvaise foi, mais je ne peux pas m'en empêcher, c'est plus fort que moi...
Comme moi, elle est passée par des moments difficiles qui l'ont forgée. A la différence qu'elle a gardé foi en l'être humain. Alors que moi… Il y a longtemps que je ne me fais plus d'illusions sur mes congénères. J'ai vu trop d'horreur pendant la guerre, trop de trahisons, trop de bassesses, trop de cupidité, trop de morts. L'âme humaine n'est qu'un cloaque dans lequel se complaisent les hypocrites en tous genres.
J'ai pour moi ma franchise. Je ne fais jamais de concessions. Cette attitude m'a déjà coûté cher. En me mutant à Lille après le « 36 », mes supérieurs croyaient me punir. En réalité, il n'en est rien. Je n'ai jamais été autant libre de mener les enquêtes à ma guise sans pression, si ce n'est celle que je m'impose. Je me plais ici, et pas uniquement parce que j'obtiens des résultats à faire pâlir d'envie tous les flics de France. Parce qu'il y a aussi Avril et Marlène, mes deux soleils dans une existence insipide…
Il faut que je retrouve Avril. Ou sinon rien ne sera plus comme avant, et ma vie comportera un nouveau vide. Incommensurable… Et je ne me le pardonnerai jamais.
Laurence referma le bouchon de son plume Mont-Blanc et referma le livret dans lequel il consignait ses enquêtes et ses réflexions. Il avait les yeux brûlants. D'un geste las, il se mit à les frotter, autant pour chasser la fatigue que pour effacer ses angoisses nocturnes.
Il se leva et alluma une cigarette tout en regardant les photographies posées sur la table. Prises en différents endroits, elles montraient des cachettes potentielles dans la région lilloise. Où n'avait-il pas cherché ? Qu'avait-il laissé de côté ? Il sentait instinctivement qu'il passait à côté de quelque chose mais il n'arrivait pas encore à savoir quoi. Si seulement il pouvait dormir…
Mais à chaque fois qu'il fermait les yeux, il la voyait avec ses cheveux roux, se tournant vers lui, avec ses yeux rieurs, son visage souriant et confiant. Elle comptait sur lui et il n'avait pas le droit de la décevoir.
Il se replongea dans les dossiers des victimes d'enlèvement précédents, cherchant la faille, le détail qui pouvait tout changer. Il le sentait, c'était là… Encore une fois, il fit le vide dans sa tête, mais rien, rien, absolument rien n'en sortit.
Dans un geste rageur inhabituel, il balaya les photos et arpenta l'appartement pour se calmer.
Le jour commençait à se lever. Il délaissa la cravate et enfila sa veste, prit ses clés de voiture et sortit. Il roula, fenêtre ouverte, et se rendit sur le lieu où avait été retrouvée la Vespa d'Avril deux jours plus tôt. Le site avait été passé au peigne fin, et à part des traces de lutte, il n'y avait pas un seul indice.
Peut-être qu'Avril s'était trouvée au mauvais endroit, au mauvais moment ? La zone industrielle d'Haubourdin semblait à l'abandon mais il savait d'expérience que des trafics s'y déroulaient. Avril avait-elle vu quelque chose qu'elle n'aurait pas dû voir ?
Il observa la gare abandonnée, puis les bâtiments aux fenêtres éventrées et s'imagina à la place d'un guetteur. Personne n'avait songé à aller voir de là-haut ce qu'il en était. Il se dirigea vers le premier édifice et en fit le tour pour trouver une entrée. Il vérifia de vieux cadenas rouillés qui étaient encore solides et ne put pénétrer à l'intérieur.
Il continua son inspection autour du second bâtiment. Là, il eut plus de chance et réussit à s'introduire dans l'atelier abandonné. Heureusement qu'il avait pris ses précautions : il alluma la lampe torche qu'il avait prise avec lui et s'avança parmi les décombres du toit qui commençait à s'écrouler. Il n'eut pas à aller bien loin avant d'apercevoir des traces de pas au sol parmi la poussière. Ils menaient à un escalier en fer, qu'il monta prudemment en s'assurant que la structure métallique ne s'effondrerait pas sous son poids.
Sur la passerelle du troisième étage, il s'arrêta soudain et se pencha pour toucher le sol. Une mare de sang séché attestait qu'il y avait eu un carnage à cet endroit. C'était récent. Quelqu'un avait ensuite traîné un corps sur plusieurs mètres.
Une appréhension sourde monta en lui et il suivit les traces jusqu'à une porte métallique fermée par un cadenas, neuf cette fois-ci. Il touchait au but.
Dans la pénombre, il sentit la présence de quelqu'un dans son dos. Ce fut sans doute ce sixième sens affûté lorsqu'il avait été provisoirement aveugle, qui lui sauva la vie. Un déplacement d'air, la façon dont l'écho de ses pas résonna, et il esquiva l'attaque surprise à l'arme blanche. Un corps-à-corps avec son mystérieux agresseur s'ensuivit. Dans le silence, seuls leurs ahanements et leurs pieds qui s'agrippaient au sol ou glissaient, attestaient de la brutalité de leur combat. Calmement, Laurence prit peu à peu le dessus. Il crut même qu'il avait réussi à maîtriser son adversaire, lorsque ce dernier se déroba et partit en courant. Laurence se mit à le courser.
« Arrête ! » Cria t-il. « Rends-toi ! »
L'homme continua à courir et s'engagea sur une passerelle branlante. Il ne parcourut qu'une dizaine de mètres lorsqu'elle céda d'un coup dans un grincement assourdissant de ferrailles tordues. L'homme hurla quand il sentit le sol se dérober sous ses pieds, mais il était trop tard. La passerelle se détacha et tomba dans le vide en l'entraînant dans les ténèbres...
Laurence eut plus de chance… Il avait réussi à s'accrocher à la partie encore attachée au plancher, mais sa situation n'était guère enviable. Il était suspendu par les bras à une vingtaine de mètres au dessus du sol, et la ferraille lui sciait les mains… Sa haute taille n'était pas un avantage dans ces conditions et le policier dut se balancer pour pouvoir agripper un rebord plus fermement. Pendant tout ce temps, il pria pour que le reste de la structure ne cède pas. Il fit encore un effort et il parvint à se hisser sur la plateforme, sur laquelle il resta allongé de longues secondes, à calmer les battements désordonnés de son cœur et à reprendre son souffle.
Quand il se releva, Laurence avisa une barre métallique dans un coin. Il revint vers la porte, fit levier et le cadenas finit par céder avec un craquement qui résonna sinistrement dans tout le bâtiment vide.
Le commissaire pénétra dans la pièce sans fenêtres et y promena la torche qui était tombée lors de son attaque. Dans un coin, le faisceau captura une forme inerte sur un vieux matelas. En jurant, il se précipita, submergé à la fois par l'inquiétude et le soulagement de l'avoir peut-être trouvée.
Les cheveux roux d'Avril dépassaient de sous la vieille couverture qui recouvrait son corps et Laurence eut un moment de panique à la pensée qu'il soit arrivé trop tard. Lentement, il écarta le tissu pour découvrir un visage pâle, amaigri, couvert de bleus et de croutes de sang séché. Elle ne semblait plus respirer.
« Oh non… »
Sa voix se cassa. Il toucha d'une main tremblante le visage d'Avril et sa frayeur initiale disparut quand il sentit la tiédeur de la peau de la jeune femme. Vivante, elle était encore vivante…
« Alice… Alice, c'est moi, c'est Laurence… Réveillez-vous, vous êtes sauvée… »
Il la secoua un peu. Avril n'ouvrit pas les yeux immédiatement mais y parvint finalement avec difficulté.
« Vous pouvez vous lever ? »
Les yeux dans le vague, elle essaya de former des mots mais aucun son ne franchit ses lèvres craquelées par la déshydratation. L'effort produit fut de trop et elle s'évanouit.
« Avril ? Avril ? »
La couverture glissa, révélant le corps nu d'Avril. Le sang du commissaire se glaça soudain quand il découvrit avec horreur les lacérations sur la poitrine de la jeune femme et les hématomes qui commençaient seulement à prendre une teinte verte le long de ses côtes. Elle avait été atrocement battue. Il n'eut aucun doute sur l'origine de ses blessures et sentit une violente colère monter en lui. Ceux qui avaient fait ça, allaient le payer cher. Très cher.
Avec un sentiment d'urgence, Laurence remit la couverture sur Avril et souleva la jeune femme dans ses bras. Il refit le chemin en arrière et rejoignit sa voiture. C'était dans des moments pareils qu'il appréciait d'avoir un bolide. Il se concentra sur sa conduite pour ne pas avoir à penser aux sévices qu'avait subis la jeune femme inconsciente à ses côtés et pour ne pas céder à la colère et à l'angoisse. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard.
Il débarqua aux urgences en interpellant les brancardiers qui accoururent aussitôt pour l'aider. L'infirmière voulut l'écarter mais il résista, et suivit l'équipe de soins jusque dans une salle d'observation où ils commencèrent à l'examiner.
Il y eut des exclamations quand ils découvrirent l'étendue des blessures, mais le professionnalisme du personnel reprit rapidement le dessus.
« Appelez le Docteur Phélipot ! »
« Commençons par nettoyer les plaies… »
« Je lui pose une perfusion de chlorure de sodium. Elle est complètement déshydratée. »
« Il va falloir aussi faire des radios. Elle a des hématomes partout… »
« Qu'est-ce que vous faites là, vous ? »
Ces dernières paroles s'adressaient à lui. Laurence sortit de sa torpeur alors qu'il regardait avec inquiétude les infirmières s'affairer calmement autour d'Avril.
« Qui êtes-vous ? »
« Commissaire Laurence. »
« C'est vous qui l'avez amené ? »
« Oui. »
« Et bien sortez maintenant. Elle est entre de bonnes mains. »
« Mais… »
« Nous nous occupons d'elle… Vous aurez des nouvelles. Charles ? Pierre ? »
Deux brancardiers plutôt costauds lui indiquèrent la porte. Après un dernier regard vers Avril, il sortit.
A suivre…
