Chapitre 6

Le rapport du médecin est hélas sans équivoque. Avril a été torturée et battue à plusieurs reprises.

Il n'y a pas de mots pour décrire l'indignation et la colère qui m'habitent. Je préfère penser à elle, à la façon dont elle va devoir gérer cette situation. J'ai décidé qu'elle ne serait pas seule. Je serai à ses côtés. Je vais l'aider.

Avril est hors de danger à présent, mais le médecin refuse encore que je l'interroge. Elle doit se reposer. Je n'ose imaginer le chaos psychologique dans lequel elle se trouve. Je referai une tentative aujourd'hui. J'ai besoin de savoir comment elle va, de la voir de visu, de m'assurer que je vais la retrouver…

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Quelques heures plus tard, Laurence se rendit à l'hôpital. Après avoir salué l'agent qu'il avait fait placer en faction devant la porte, il pénétra dans la petite chambre anonyme, accompagné d'une infirmière.

« Mademoiselle ? Le commissaire Laurence est là… Il veut vous poser des questions… »

Il n'y eut pas de réponse. Avril tournait le dos aux entrants et ne réagit pas. D'un geste, le commissaire pria l'infirmière de sortir et prit une chaise qu'il déplaça pour qu'Avril le voit.

Laurence inspira un grand coup en découvrant le visage tuméfié de la journaliste, son œil droit gonflé, à peine ouvert et les fils au dessus de son arcade sourcilière gauche. Mais le pire, c'étaient les yeux de la jeune femme : vides, immobiles, sans vie. Elle regardait le ciel par la fenêtre, sans le voir.

Le policier approcha sa chaise d'elle et dans un élan inhabituel de tendresse, lui prit la main et la serra doucement en murmurant :

« Avril ? Vous m'entendez ? »

Elle ne posa pas ses yeux sur lui immédiatement et quand elle le fit, elle ne sembla pas le reconnaître. Laurence s'humidifia les lèvres, incertain avant de commencer à parler.

« Avril, je sais que vous avez vécu l'enfer. Vous n'êtes peut-être pas prête à en parler, mais j'ai besoin de votre témoignage, pour coincer ceux qui vous ont fait ça. En parlant, vous allez m'aider mais vous allez aussi vous aider… »

Avril secoua la tête violemment et parla enfin d'une voix blanche. Elle semblait totalement terrorisée.

« Allez-vous en, Laurence… »

« Il faut me parler, Avril… »

« Non, non, je n'ai pas envie d'en parler ! »

« Du calme. Vous ne risquez absolument rien. Vous savez que vous pouvez me faire confiance. Je peux aisément comprendre ce que vous avez vécu… »

« Non, non, je ne crois pas, non ! »

« D'accord, je me suis mal exprimé… » Il hésita. « Ecoutez, j'ai lu le rapport du médecin, il est factuel et ne laisse pas beaucoup de place à l'imagination… »

Avril secoua la tête en évitant son regard et essaya de rentrer sous les couvertures. Il se ne se méprit pas sur sa réaction.

« Essayer d'ignorer ce qui est arrivé ne le fera pas disparaître. Je peux tout entendre. J'ai déjà traité d'une affaire similaire… »

Ces paroles prononcées sur un ton professionnel lui semblèrent soudain vide de sens et il essaya de se mettre à sa place. Sa voix s'adoucit.

« … Faites-moi confiance, Alice. Parlez-moi. Je suis là pour vous aider, en tant qu'ami. »

Le visage de la journaliste se tordit et elle commença à pleurer en hoquetant.

« Pourquoi ? Pourquoi on m'a fait ça ? Dites-moi que c'est un cauchemar… Dites-moi que je vais me réveiller… »

Avril se releva péniblement et chercha à s'asseoir. Laurence l'aida et elle tomba dans ses bras, à la recherche d'un peu de réconfort. Il la serra contre lui, pour atténuer ses sanglots déchirants. Inconsciemment, il se mit à la bercer comme s'il s'agissait d'un enfant, tout en lui prodiguant doucement des mots de réconfort de sa voix grave. Au bout d'un long moment, elle finit par se calmer.

Laurence recula avec réticence quand elle s'écarta de lui. Les ravages causés par les coups et le chagrin l'émurent profondément et il leva la main pour caresser la joue de la jeune femme sans la quitter des yeux. Jamais ils n'avaient été aussi proches qu'en cet instant. Avril réveillait incontestablement son instinct de protection. Elle non plus ne le quittait pas des yeux. C'était comme si elle se retenait à ce regard grave comme à un fil pour ne pas être emporté par la folie et le désespoir qui l'entouraient.

« Parlez-moi, Alice, s'il-vous-plaît… »

La douce familiarité était venue spontanément et il ne la renia pas. Il continua sur le même ton persuasif.

« … Vous êtes en sécurité avec moi. Vous pouvez me faire confiance. Nous nous sommes tellement acharnés l'un contre l'autre que cela rapproche… » Il sourit doucement. « … Appuyez-vous sur moi… Quand je vois combien vous avez souffert… »

Alice avait perçu son ton à la fois outré et menaçant. Elle chercha la vérité dans son regard. Ce qu'elle y lit lui fit plaisir, mais aussi un peu peur.

« Vous ne pouvez pas… vous m'avez toujours dit… »

« Oui, je suis en colère… très en colère… Vous savez comment je suis, n'est-ce-pas ?… Je ne lâcherai pas, je ne les lâcherai pas et je ne vous laisserai pas tomber… Personne ne devrait subir ce que vous avez subi. Personne… pas même une journaliste fouineuse et impossible… »

Le dernier petit commentaire arracha un faible sourire à Avril. Elle baissa la tête.

« Vous ne m'aurez plus sur le dos, c'est promis. Je vais m'en aller… »

Laurence s'alarma soudain devant ce propos qui ne ressemblait pas à Avril mais tâcha de ne pas paraître inquiet devant la manifestation de son chaos psychologique. En revanche, il dut étouffer un élan de colère. Ces salauds allaient le payer cher, très cher…

« Et vous allez partir où ? » Demanda-t-il en s'efforçant de masquer son trouble.

« Je ne sais pas encore. Mais je ne resterai pas ici… Là où tout me rappelle… »

Elle eut un violent frisson. Son visage se tordit à nouveau et elle recommença à pleurer. Immédiatement, Laurence la prit dans ses bras en l'assurant de sa présence.

« Ça va aller, Avril, je suis là… Ça va aller… Je ne vous laisserai pas tomber, promis... »

Grâce à son soutien patient et à ses paroles de réconfort, elle se calma à nouveau, et spontanément, elle commença son récit. Le visage tendu et les poings serrés, Laurence sortit plus tard de la chambre, littéralement révolté. Bien qu'il ait fait preuve de professionnalisme dans sa façon d'aborder les questions, il avait vécu le calvaire d'Avril avec émotions. Jamais auparavant un témoignage ne l'avait autant retourné. Cette empathie n'était pas quelque chose à laquelle il était habitué mais il savait désormais que personne ne toucherait plus un cheveu de la jeune femme sans qu'il riposte avec violence.

oooOOOooo

« Et maintenant, Stolz... »

Félix jeta les photos du cadavre de la friche industrielle sur la table devant Laurence. Le policier ne le leur accorda pas même un regard. Il les avait déjà vues quand l'homme avait finalement été identifié, ce qui n'avait pas été simple. Le patron du contre-espionnage commença à arpenter son bureau.

« Cette histoire commence à prendre un tour inattendu, tu ne trouves pas ? »

« Félix, tu n'es pas en train de suggérer que je suis derrière tout ça ? »

« Ce serait la conclusion logique…si Avril n'avait pas été aussi sauvagement maltraitée… »

L'homme de la DST vit Laurence serrer la mâchoire et fixer un point sur le bureau devant lui. Le policier n'en disait rien mais Félix avait senti la colère sourde de Laurence dès qu'il était entré dans la pièce et il en soupçonnait la raison. Au-delà de leur antipathie manifeste, la journaliste et le policier partageaient bien plus qu'ils ne voulaient l'admettre.

« … La présence de Stolz soulève naturellement des questions qui ramènent toutes systématiquement vers toi. D'une façon ou d'une autre, tu es au cœur de cette affaire... »

Laurence resta silencieux. Le policier était parvenu à la même conclusion dès qu'il avait su que son agresseur était un autre membre des Quatre.

«… Pourquoi s'en prendre à Avril, sinon pour t'atteindre et t'attirer dans un piège ? »

Laurence secoua la tête. Il y avait des zones d'ombres qu'il ne parvenait pas à cerner.

« Ça n'a pas de sens. Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas il y a douze ans ? »

« Je doute que les Quatre t'aient perdu de vue toutes ces années mais tu ne représentais plus un danger pour eux. La seule explication rationnelle, c'est que tu as dû faire récemment quelque chose qui a attiré leur attention… Tu as démantelé un trafic ? Empêcher une transaction ? Arrêter un de leurs contacts ?... Tu vois un lien ? »

Laurence secoua la tête.

« À part Jouve, je ne vois aucune affaire que j'ai traitée, susceptible d'être liée aux Quatre. »

« Tu m'as dit que le documentaliste faisait des recherches, c'est ça ? »

« Cet imbécile avait compilé un dossier sur moi et je l'ai récupéré. »

« Qu'y avait-il à l'intérieur ? »

« Mes interactions passées avec les Quatre justement, plus des réflexions abracadabrantes sortis d'un cerveau malade… Ce type voyait des complots partout… »

« Rien sur ton passé dans la Wehrmarcht ? »

« Non. Connaissant le bonhomme, il m'aurait fait chanter, si ça avait été le cas… » Laurence secoua la tête. « … Jouve savait où chercher et quoi. Je suis sûr qu'il agissait pour le compte de quelqu'un. »

« C'est possible. Tu savais qu'il avait été remercié environ dix mois avant sa mort ? »

« Non, je l'ignorais. »

« C'était un incapable notoire qui cherchait les embrouilles avec tout le monde. »

« C'était surtout un taré de mythomane qui se faisait passer pour un agent de terrain. »

« Intéressante réflexion, pas dénuée de sens... Peut-être qu'il agissait justement ainsi, parce qu'il se savait en mission… »

« Je vais creuser son passé... » Laurence se leva. « … Et je vais trouver, Félix. »

Le directeur du contre espionnage le considéra en silence.

« Tu vas régler des comptes, Swan ? »

Laurence ne répondit rien, confirmant implicitement ce que Félix pensait du revanchard policier.

« Sois prudent... » Le fonctionnaire se rassit avec indifférence. « … Je n'aimerai pas avoir à annoncer ta disparition à ta petite journaliste… »

« Ce n'est pas ma petite journaliste… »

Félix releva la tête et le dévisagea de manière significative, mais Laurence soutint son regard sans rien trahir avant de se détourner et de sortir.

oooOOOooo

Avril ouvrit les yeux en entendant le cliquetis métallique et découvrit une inconnue à ses côtés.

« Bonsoir Mademoiselle Avril. Je suis Isabelle, votre infirmière de garde. Tout va bien ? »

« Quelle heure est-il ? » Demanda Alice d'une voix ensommeillée.

« Minuit et demi. Je vais juste changer votre perfusion et après, vous pourrez tranquillement vous rendormir. »

Avril s'assit dans le lit, encore déboussolée...

« Mais, normalement, c'est pas prévu… »

« Ne vous inquiétez pas. Ma collègue l'a fait la nuit dernière. Vous ne vous en rappelez plus parce que vous dormiez. »

« Ah bon ? »

Alice se frotta les yeux. Elle avait du mal à dormir. Elle était sûre que personne n'était venu la nuit d'avant, ni les autres nuits…

« Vous faites des cauchemars récurrents, c'est ça ? » Demanda l'infirmière.

Avril hocha la tête et observa la femme qu'elle ne connaissait pas.

« C'est quoi votre nom ? »

« Isabelle Vernay. »

Alice jeta un œil vers la lumière dans l'entrebâillement de la porte du couloir. Laurence lui avait dit qu'un agent serait en permanence posté là pour sa sécurité, nuit et jour. Où diable se trouvait-il ?

« Il est passé où le policier sensé garder ma chambre ? »

« Parti se chercher un café. Lui aussi a droit à une pause mais il ne voulait pas vous laisser seule. Il va revenir dans deux minutes… » Elle termina de poser la petite poche en plastique. « … Voilà, j'ai presque terminé... »

L'infirmière allait porter la main au réglage du goutte à goutte quand Avril la repoussa violemment. Avec un cri, l'infirmière heurta le mur derrière elle et tomba. Avril en profita pour arracher sa perfusion et se leva pour quitter la chambre.

La journaliste avait malheureusement sous-estimé son état de faiblesse et s'étala de tout son long. L'infirmière sauta sur elle et réussit à l'empêcher de se relever.

« Petite sotte, tu croyais pouvoir m'échapper ! » S'écria celle qui immobilisait Avril au sol.

La fausse infirmière sortit une seringue emplie d'un mystérieux produit de sa poche. Dopée brièvement par l'adrénaline, Alice parvint à dégager son bras et appela à l'aide en hurlant. Les deux femmes luttèrent mais Alice était trop faible pour lui opposer une quelconque résistance. Avec désespoir, elle vit s'approcher inexorablement l'aiguille de son bras…

« Lâchez-la tout de suite !... » Cria soudain un homme. « … Lâchez-la ou je tire ! »

L'infirmière releva la tête et découvrit l'agent en faction qui la mettait en joue avec son arme. Elle obtempéra et laissa tomber la seringue.

« Ce n'est rien, Monsieur l'agent, elle fait une crise d'hystérie. Je voulais simplement la calmer… »

« Non, c'est faux ! Elle voulait me tuer ! Laurence m'a mise en garde ! »

« Vous, l'infirmière ! Lâchez-la et levez-vous lentement, sans faire de gestes brusques ! »

Avec sa main libre, il lança des menottes sur le lit.

« Ecartez-vous de Mademoiselle Avril et passez ça… » Continua-t-il sans se laisser influencer.

« Je vous assure, Monsieur l'agent… »

« … puis accrochez-vous aux barreaux… »

La femme se mordit les lèvres, visiblement prise au piège… Alice rampa au sol vers le policier, loin de son assaillante.

« Ça va, Mademoiselle ? »

« Oui… Merci… »

Ce qui était totalement faux, Alice tremblait des pieds à la tête, en état de choc…

« Attachez-vous… » Exigea le jeune agent à la fausse soignante.

Quand ce fut fait, le policier rangea son arme et s'accroupit aux côtés d'Alice.

« Elle vous a fait du mal ? »

Alice secoua la tête. Au même instant, une infirmière apparut avec le médecin de garde que la jeune femme reconnut. Voyant qu'elle était entre de bonnes mains, le policier s'éclipsa pour appeler son supérieur.

Alice fut transférée dans une autre chambre sous la surveillance du jeune agent. Quand le commissaire déboula une demi-heure plus tard, il trouva Avril consciente, mais sous sédatif.

« Avril ? Ça va ? » Demanda-t-il avec inquiétude.

« Laurence ?... » Elle lui fit un grand sourire béat. « Y m'ont donné un truc… Chais pas c'que c'est… mais ça fait un effet bœuf… »

Le débit de paroles d'Avril était singulièrement lent et elle semblait complètement à l'ouest.

« Oui, je vois ça… » Dit-il, rassuré.

« Vous devriez essayer… ça vous décoincerait du cul… »

Surpris, Laurence leva les sourcils devant les propos imagés d'Avril, qui se mit à rire doucement devant sa plaisanterie.

« Bon… Si ça va, je… On se retrouve tout à l'heure ? »

Elle tapa sur la couverture.

« J'vous garde une place au chaud. »

Laurence secoua la tête, amusé.

« C'est ça, Avril, faites donc… » Il s'apprêta à franchir le seuil. « … Ça risque d'être long. Vous feriez mieux de dormir… »

« Oh non, pas sans vous… »

Cette fois, Laurence revint sur ses pas en souriant et ne résista pas à l'envie de la taquiner.

« C'est dommage que je ne puisse pas vous enregistrer. J'aurai aimé voir votre tête au moment où vous vous entendez parler… »

« Qu'est-ce que j'ai dit ? » Demanda une Alice plus que confuse.

« Laissez tomber, Avril… Dormez ! »

Laurence referma la porte. Une Avril shootée était bien plus divertissante qu'une Avril normale, mais la réalité le frappa. Demain, elle retomberait dans sa dépression et les événements de la nuit seraient encore un nouveau traumatisme pour elle.

Il avisa le jeune agent qui était intervenu à temps et l'avait averti.

« Bravo Julien, vous avez fait du bon boulot. »

« Merci, Commissaire. »

Le jeune homme savait combien Laurence était avare de compliments et eut un large sourire.

« Il va falloir le travailler ce concours d'inspecteur… Venez me voir qu'on en discute. »

« Bien, commissaire. »

Du coin de l'œil, il vit le jeune homme se redresser, fier comme un paon, mais oublia bien vite son intervention pour se concentrer sur l'interrogatoire de la fausse infirmière. Sur le chemin de l'hôpital, il s'était forcé au calme, surtout inquiet pour Avril, même si on l'avait assuré que la journaliste n'avait rien.

Le policier pénétra dans la chambre où la femme mystérieuse se trouvait. Assise sur le lit, toujours menottée, elle attendait patiemment, sans paraître inquiète. Ils se jaugèrent du regard pendant quelques secondes et Laurence reconnut cette détermination tranquille : c'était une professionnelle. Elle avait des yeux à qui rien n'échappait, une façon de se tenir sur ses gardes, tout en feignant d'être détendue, et en ne cachant pas que ce qu'elle voyait, lui plaisait…

« Isabelle Vernay, n'est ce pas ? » Demanda Laurence, imperturbable.

La femme ne répondit rien.

« Ce n'est évidemment pas votre vrai nom, mais quelle importance ? Isabelle Vernay… I.V… Ou devrais-je dire IV comme le chiffre 'quatre' en latin ?… »

Il vit le regard de la femme changer, alors qu'un rictus légèrement moqueur venait étirer ses lèvres. Lorsqu'elle parla, ce fut d'une voix rauque, pas dépourvue de charme :

« Vous avez une cigarette, Commissaire ? »

Galant, le policier lui en offrit une et la lui alluma, acceptant implicitement le rapport de séduction dans lequel elle voulait l'entraîner.

« J'ai un message pour vous de la part de Dimitrov. »

« Il veut me rencontrer. »

« C'est exact. »

« Où ? »

« Cette information vous sera notifiée ultérieurement. »

« Pourquoi s'en prendre à Avril ? »

« Pour être sûr d'attirer votre attention et vous rappeler que vous n'êtes à l'abri nulle part… » La femme eut une moue dépitée. « Vous me décevez beaucoup, Commissaire… Cette fille est d'un quelconque… »

Laurence la laissa dire sans trahir d'émotions. Il se contenta de mettre les mains dans ses poches et parla tranquillement.

« La seringue et la poche de perfusion sont parties au laboratoire. Je suppose qu'on va y trouver un agent anesthésique en dose létale… Avril se serait endormie et ne se serait jamais réveillée. Quoi de plus banal qu'un accident ? Une infirmière du service aurait été reconnu coupable de négligence et vous n'auriez pas été inquiétée… »

La femme garda le silence.

« Vous savez combien ça va chercher la tentative de meurtre avec préméditation ? C'est la perpétuité. Comme vous n'en êtes certainement pas à votre coup d'essai et qu'on a désormais les moyens de vous tracer, je suis sûr qu'on va faire d'autres découvertes surprenantes. Et là, c'est la veuve qui vous attend… Il serait regrettable qu'un si joli cou perde sa tête... Vous avez toujours envie de porter le chapeau à la place du commanditaire ou vous voulez parler pour trouver un arrangement ? »

Elle se contenta de tirer sur sa cigarette, impassible. Laurence ne se départit pas de son calme pour autant.

« Très bien… Ah, j'oubliais ! Vu le caractère particulier de cette affaire, elle risque de ne plus être de mon ressort très longtemps. Je ne pourrais alors plus garantir le respect de vos droits. Peut-être reviendrez-vous à des considérations plus sages ? »

Cette fois, elle fit une moue légèrement ironique.

« Vous devriez vous méfiez-vous de vos amis, Commissaire, ils ne sont pas toujours ce qu'ils semblent être. »

A ces mots, le policier la dévisagea et sut qu'il avait replongé dans les intrigues et les jeux d'espions. Quelque chose en lui trouva l'idée excitante, en même temps que tout son être se révoltait contre elle. Il en avait toujours été ainsi. Cultiver ce double paradoxe l'avait mené à changer de vie quand il avait compris qu'il ne pouvait plus continuer à l'entretenir.

Il n'avait rien perdu de ses réflexes acquis chèrement cependant. Il reconnut la manœuvre de la femme et se mit doucement à rire. Il bouillait intérieurement mais il réussit à ne rien trahir de la rage qui l'animait, le masque revenant spontanément.

« Votre tentative pour semer le doute ne prend pas avec moi. Je ne m'appuie que sur les faits. Pour l'instant, ils ne parlent pas en votre faveur... » Il ouvrit la porte. « … Lambert, Tourneur… Vous me l'embarquez. Un petit séjour en cellule devrait vous donner l'occasion de réfléchir à ma proposition, mais vous êtes prévenue, le temps y passe vite... »

Les policiers s'exécutèrent. Laurence les suivit, alors qu'ils escortaient la femme entre eux.

« On se reverra, Commissaire. » Lança-t-elle, avant de disparaître.

Il l'ignora et s'arrêta devant le jeune agent.

« Julien, vous pouvez rentrer vous reposer, je prends le relais auprès de Mademoiselle Avril. »

« Bien, Commissaire. »

Alice dormait quand il pénétra dans la chambre. Il régla la veilleuse sur le minimum, enleva sa veste et s'installa dans le fauteuil. Pendant quelques secondes, il observa le visage paisible d'Avril dans le sommeil. Malgré la fatigue, malgré la tension nerveuse, il se mit à réfléchir et une théorie ne tarda pas à germer dans son esprit…

oooOOOooo

Alice était aux prises avec de grands rideaux opaques qu'elle écartait inlassablement en marchant… Plus elle avançait, plus les rideaux sombres se dressaient devant elle en ondulant sous l'effet d'un vent qu'elle ne sentait bizarrement pas. Désorientée, elle s'arrêta et tourna sur elle-même pour trouver un passage, mais elle ne vit rien d'autre que cette masse de tissus qui s'agitaient en tous sens. Elle leva la tête vers le ciel. Il faisait si sombre au dessus d'elle qu'elle ne voyait pas d'où les colonnes tombaient. Il n'y avait pas de son, aucun bruit, mis à part celui de sa respiration. Elle appela à l'aide et sa voix lui parut étonnamment assourdie. N'ayant d'autre choix que d'avancer, elle reprit sa marche en avant dans l'inconnu, jusqu'à ce qu'elle aperçoive une silhouette sur sa droite. Immédiatement, elle obliqua et se dirigea vers elle. En vain, il n'y avait personne, elle avait dû rêver…

Elle reprit son chemin, avançant sans savoir réellement ce qu'elle cherchait, une sortie ou une autre personne… Lorsque le phénomène se reproduisit… Et cette fois, elle crut voir Laurence…

Elle appela le commissaire et pressa le pas dans sa direction. Elle marcha, marcha, écartant toujours ces rideaux. Alors qu'elle allait s'arrêter, dépitée, elle revit la haute silhouette du policier, et l'appela encore plus fort, mais l'ombre fugitive disparut… Un sentiment d'angoisse la submergea et elle se mit à courir vers lui en criant son nom… Les rideaux s'agitèrent encore davantage, et bientôt Alice se retrouva prisonnière des tissus qui s'enroulaient autour de son corps frêle, les franges la retenant comme s'il s'agissait de griffes, la serrant de plus en plus étroitement… L'angoisse atteignit des sommets et elle se mit à appeler à l'aide de façon déchirante, mais sa voix était couverte… Les rideaux l'étouffaient...

« Avril… Avril... Bon Dieu ! Avril, réveillez-vous ! »

Alice ouvrit les yeux en criant et en pleurant. Elle ne prit pas conscience tout de suite qu'elle était réveillée et continua à scander frénétiquement le nom de Laurence. La lumière jaillit en l'éblouissant soudainement, la faisant cligner des yeux violemment...

« Avril, ça va ? »

La voix de Laurence… Il était là, près d'elle... Désorientée, elle se jeta dans ses bras en éprouvant un soulagement sans précédent et en sanglotant.

Laurence faillit être déséquilibré, tellement elle le serrait avec force. Avril avait vraiment dû vraiment avoir peur.

« Ça va ? »

Alice secoua la tête négativement contre son cou et refusa de le lâcher quand il fit mine de reculer. Il resta donc comme ça, indécis sur ce qu'il convenait de faire, supportant le poids d'Avril suspendue à son cou.

Très vite, son dos déjà malmené quelques jours auparavant par ses acrobaties, se rappela à son souvenir. Il serra les dents avant de finalement lui dire sur un ton moins engageant :

« Avril, il va être temps de vous reprendre, ce n'était qu'un cauchemar… »

Comme elle ne répondait pas, il insista :

« Désolé, mais c'est une question de vie ou de mort pour mon dos… »

Et il la détacha sans ménagement. En la regardant, il en oublia immédiatement ses propres douleurs, pour ne plus voir que celles de la jeune femme. Les yeux rougis par les pleurs, le visage exprimant une détresse incommensurable, Avril était l'image même du désespoir et de la souffrance… Bouleversé malgré lui, il ravala son envie de la secouer...

« Oh, Alice… » Dit-il doucement.

Sans la quitter des yeux, il posa sa main sur la joue de la jeune femme et son visage exprima une telle empathie qu'elle eut un choc. Les masques étaient tombés… Il était vraiment là pour elle…

« Laurence ? » Murmura t elle.

À quel besoin répondit-il à cet instant en l'entendant prononcer son nom sur un ton aussi incertain ? Le policier aurait bien été en peine d'apporter une réponse à cette question, si ce n'est qu'il sentait obscurément qu'Avril avait besoin d'être rassurée.

Lentement, Laurence se pencha en avant et effleura les lèvres d'Alice, comme s'il testait dans un premier temps la réaction de la jeune femme. Méthodiquement, il se mit à explorer leur douceur en prenant son temps, générant cette sensation électrique singulière qui enflammait les sens et appelait d'autres baisers... Le souffle tremblant, Alice accepta ses caresses velours et y répondit avec la même retenue empreinte d'un désir nouveau.

Encouragé, il s'enhardit, insista davantage, et Alice, vaincue, rendit les armes. Elle ne put retenir un gémissement quand leurs langues se mêlèrent et exécutèrent un tendre ballet affolant. Pas un seul homme ne l'avait déjà embrassée de cette façon à la fois douce et impérieuse, en prenant, tout en donnant. A ce son, Laurence sembla retrouver ses sens et rompit brutalement l'enchantement en se reculant, le souffle légèrement court. Désorientée, Alice ouvrit les yeux pour le dévisager avec surprise.

Elle eut le temps de voir la même confusion teintée de désir et de regrets dans ses yeux, juste avant qu'il se reprenne et détourne le regard, gêné.

« Pardon... je n'aurai pas dû... » Il se racla bruyamment la gorge, troublé. « … Abuser de la situation dans ces conditions n'est pas convenable… »

Encore émue par l'intensité de leurs baisers, Alice secoua immédiatement la tête en baissant les yeux à son tour.

« Non !... » Elle eut un petit sourire embarrassé et rougit. « … Merci, ça m'a fait du bien… »

Laurence lui jeta un coup d'œil perplexe, puis se leva pour mettre de la distance entre elle et lui. Plus perturbé par son geste qu'il n'aurait voulu l'admettre, il ne se faisait plus confiance quand il était proche d'elle.

« Je… euh… J'ai réfléchi… pendant que vous dormiez... Et j'ai pris ma décision. Quand toute cette histoire sera terminée, je ne retournerai pas à Paris. »

« Vous ne reviendrez pas dans les Services Secrets ? »

« Non. »

Alice hocha la tête et eut un grand sourire, parce que ça voulait dire qu'il resterait et que tout redeviendrait comme avant…

« Vous devriez vous rendormir maintenant… Je vais rester à veiller sur vous. »

« Je n'ai plus sommeil. »

« Ce sont ces cauchemars ? » Demanda-t-il en hésitant. « … Ceux dans lesquels vous m'appelez ? »

Elle hocha la tête

« C'est horrible… Je vous cherche, mais vous n'êtes pas là… C'est pas de votre faute, hein !… Marlène m'a dit que vous aviez remué le ciel et la terre pour me retrouver. »

« Si j'avais pu... »

« C'est pas vous, c'est moi... » Elle baissa les yeux. « … Si j'avais réfléchi plutôt que de me jeter dans un piège, les yeux fermés… »

Il secoua la tête et eut un petit rire amer.

« Ça, c'est bien vrai. Ce n'était pas le moment d'agir en franc-tireur. Alice, ces gens sont prêts à tout pour venger la mort de leur camarade. Qu'est-ce que Stolz cherchait à savoir ? »

« Stolz ? »

« L'homme qui vous a agressée et retenue prisonnière. »

Il sortit la photo de son tortionnaire. Alice la prit et fronça les sourcils.

« Ce n'est pas l'homme qui m'a torturé… »

« Quoi ? »

« Je ne connais pas ce type. Ce n'est pas lui qui m'a attaquée… »

« Vous êtes sûre ? Stolz est un caméléon. Il sait se grimer jusqu'à prendre les identités d'autres personnes… »

« Le type qui m'a enlevée, a la peau vérolée et des yeux qui louchent légèrement. Ça ne se maquille pas ce genre de choses ! Je l'ai suffisamment vu de près pour savoir à quoi il ressemble ! Je vous dis que ce n'est pas cet homme ! »

Laurence savait qu'Alice était observatrice. Il pouvait lui faire confiance sur ce point. Il fronça les sourcils et réfléchit.

« Vous avez vu le visage de votre tortionnaire et vous vous en êtes sortie... Ça expliquerait pourquoi on a voulu vous faire disparaître. Votre agresseur, vous pourriez faire de lui un portrait robot ? »

« Oui. Je ne suis pas prête de l'oublier… »

« D'abord Jouve et puis ce type mystérieux… En apparence, ils n'ont aucun lien avec les Quatre… C'est comme si… »

« Comme quoi ? »

Laurence inspira profondément, soudain soucieux.

« Rien... A cause de moi, les Quatre vont s'en prendre à vous, ainsi qu'à Marlène. Je vais faire doubler la surveillance. Je veux que vous soyez prudente et que vous me signaliez tout ce qui sort de l'ordinaire, c'est compris ? Plus d'initiatives malheureuses, d'accord ? »

Alice se tut et demanda d'une petite voix :

« Ils sont dangereux comment ? »

« Vous pouvez les comparer à la peste bubonique... »

« Et c'est sensé me rassurer ? » Avril leva les sourcils. « Cette femme que vous avez arrêtée ? Elle travaille pour eux ? »

« Je n'en suis plus si sûr maintenant. »

« Pour qui, alors ? »

« C'est ça que je vais creuser. »

Il retourna s'asseoir dans la pénombre, après avoir baissé la veilleuse.

« Qu'est-ce qu'elle vous a dit ? »

« Dormez, Avril. Vous en avez plus besoin que moi. »

« Ah, c'est vrai… J'oubliais que vous ne dormiez jamais. »

« Vous oubliez aussi que j'ai besoin de silence pour réfléchir ! »

Vexée, la jeune femme s'allongea, chercha sa position, puis ne bougea plus. Pendant quelques minutes, ce fut le silence entre eux. Sauf qu'Alice ne parvenait pas à fermer les yeux. Et si ses cauchemars revenaient encore ?... Elle frissonna involontairement et remua en enfonçant sa tête dans l'oreiller. Elle était tellement tendue…

N'y tenant plus au bout d'un moment, elle osa lui demander sans le regarder…

« Laurence ? »

Seul un soupir lui répondit.

« J'arrive pas à dormir. Vous voudriez pas venir à côté de moi ? »

« A côté de vous ? » Demanda-t-il, surpris.

« Oui, pour… pour me tenir dans vos bras... »

« Avril, vous n'êtes plus un bébé… »

Il y eut un silence. Alice continua à regarder le mur devant elle en sentant l'angoisse monter en elle. C'était incontrôlable… Elle se mit à trembler des pieds à la tête. De plus en plus violemment. Elle serra les dents...

« S'il… S'il-vous-plaît... »

Peut-être perçut-il son anxiété ? Toujours est-il qu'elle entendit grincer le fauteuil derrière elle, puis sentit le poids d'un corps qui se couchait derrière elle. Elle lui fit un peu de place, puis il passa un bras autour de sa taille et lui prit la main, qu'elle serra, reconnaissante.

« Merci. »

« Dormez maintenant. »

Alice ferma les yeux et se calma peu à peu, rassurée par sa présence. Elle ne tarda pas à se laisser glisser dans les bras de Morphée...

Laurence entendit sa respiration régulière et sut qu'Avril était enfin endormie. Il respira le parfum de ses cheveux fraîchement lavé et sentit une vague d'affection inconditionnelle pour cette tête de mule l'envahir. Et il dut convenir qu'il y avait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi bien en tenant une femme dans ses bras...

Sournoisement, le sommeil le prit à son tour sans qu'il s'en aperçoive...

A suivre…

Et voilà, c'est reparti pour un tour ! Compte tenu du temps de la dernière parution en décembre, je vous conseille de relire les précédents chapitres pour retrouver le fil. De nouveaux rebondissements vous attendent dans le prochain opus. Merci pour vos commentaires et votre fidélité…