Chapitre 8

« Alice, tu es sûre que tu devrais reprendre le boulot ? » Demanda le rédacteur en chef, inquiet devant la mine affreuse et l'apparence pour le moins hirsute de sa journaliste.

Avril arpenta le petit bureau de son chef de long en large, impatiente d'en découdre avec de nouvelles affaires. Elle avait besoin de se changer les idées et en avait assez de se morfondre sur elle-même en tournant en rond dans sa chambre d'hôpital.

« J'en ai marre de me faire chouchouter, Jourdeuil ! Si je ne m'occupe pas l'esprit, je vais péter un câble ! De toute façon, j'ai pas le choix non plus ! Faut bien que je mange ! »

« Et lui, là ?... » Demanda-t-il en indiquant de la tête un agent en faction devant le bureau. « … Il va rester ici longtemps ? »

« C'est pour ma protection. »

« J'aime pas ça, Alice... Un flic dans un journal, ça fait mauvais genre. »

« Te plains pas, tu l'as pas en permanence sur le dos !... » Avril soupira. « … J'en ai déjà marre qu'il me suive comme un toutou depuis ce matin ! »

Jourdeuil parut mal à l'aise. Il ne voulait pas froisser la susceptible Avril, mais elle ne pouvait décemment pas sortir dehors avec la tête qu'elle avait. A part se déguiser en fiancée de Frankenstein pour couvrir le carnaval de Lille, Alice allait faire peur aux gens qu'elle allait interviewer...

« Bon, écoute, je préfère que tu ailles sur le terrain plus tard... J'ai du travail de fond à te donner, des recherches à faire pour… » Le rédacteur en chef s'interrompit quand il vit la silhouette de Laurence approcher. « … Et merde, il manquait plus que lui… »

Alice se retourna alors que Laurence signalait poliment sa présence à l'entrée. Soudain enjouée, elle ne put s'empêcher de lui lancer un sourire éclatant, mais cela passa totalement au dessus de la tête des mauvais jours du policier, visiblement tendu.

« Déjà au travail, Avril ? » Demanda-t-il en guise de salutations.

« Être allongée dans un lit ne va pas me permettre de gagner ma croûte, et par ailleurs, je me sens parfaitem… »

« … On peut aller parler ailleurs ? » L'interrompit-il sans vraiment l'avoir écoutée.

Le policier jeta un regard neutre vers Jourdeuil, qui se sentait toujours de trop quand ces deux-là étaient ensemble. L'impression fut encore plus vive cette fois, et le rédacteur en chef passa suspicieusement de l'un à l'autre en essayant de comprendre le lien qui s'était tissé entre eux.

« … Parfaitement bien… Merci, et vous, ça va ? » Termina Alice, soudain alerte en sentant que quelque chose n'allait pas.

Laurence conserva son air revêche et préoccupé, sans toutefois exprimer oralement son impatience coutumière. Intriguée, Alice n'insista pas et lui fit un signe en le précédant vers les archives.

« Qu'est-ce qu'il y a ? » Demanda-t-elle après avoir fermé la porte derrière lui.

« Vous ne devez plus avoir aucun contact avec Félix Blanc-Gonnet. »

« Et pourquoi ? »

« Je le soupçonne de ne pas tout me dire sur les Quatre... Il est en train de jouer une partie majeure contre eux, dont les enjeux me dépassent pour l'instant. Et je n'aime pas ça. »

Avril eut un geste d'impatience.

« Mais Laurence, ça se voit comme le nez au milieu de la figure qu'il veut vous utiliser ! N'allez pas me dire que vous n'aviez rien remarqué ? »

« Je m'en moquais tant qu'il ne s'agissait que de moi, mais quand la menace plane sur vous ou sur Marlène, je ne peux plus l'ignorer... Avril, Félix s'est servi de vous de la façon la plus abjecte qui soit. »

Alice l'observa attentivement quelques secondes. Grave, inquiet, le commissaire lui présentait un aspect de lui-même plutôt rare et ça l'interpellait.

« Il a visiblement réussi à vous ébranler, sinon vous ne seriez pas là pour me mettre en garde. »

« Dans ce jeu mortel, il y a des personnes prêtes à tout pour atteindre leurs objectifs, quitte à sacrifier des innocents. Félix ne serait pas le Directeur du Contre-Espionnage s'il ne faisait pas quelques petits arrangements... Croyez-moi sur parole : avec lui, la fin justifie les moyens… Méfiez-vous de lui, Avril. »

Effleurée par le doute, la rousse commença à comprendre où il voulait en venir.

« Vous n'êtes pas en train de me dire que ce serait lui qui serait derrière mon enlèvement et… et qui a ordonné de me... ? »

Alice fut incapable de prononcer les derniers mots et déglutit comme si elle avait du sable dans la bouche. Laurence mit les mains dans ses poches et l'observa, clairement inquiet.

« C'est une possibilité, mais je n'ai aucune preuve pour l'instant. »

Alice le considéra quelques secondes en silence et croisa les bras, dans un geste machinal de protection.

« Vous allez en trouver... » Affirma-t-elle avec une conviction qui trahissait la confiance qu'elle lui portait.

« Pour ça, il faut que je retrouve l'homme que vous m'avez décrit. »

« Comment vous allez faire ? »

« Dites à Jourdeuil de publier son portrait-robot demain avec un appel à témoins. Il y aura forcément des personnes qui le reconnaîtront ou l'auront croisé et qui appelleront le commissariat pour nous livrer des infos. »

Laurence nota qu'Alice prit le portrait de son tortionnaire avec réticence. Un élan de sympathie le submergea et il fit inconsciemment un pas dans sa direction. Avec détermination, le policier se reprit immédiatement.

« J'ai également mis sur le coup mes informateurs... » Continua-t-il en se forçant à ne pas bouger. « ... J'espère rapidement avoir des retours... Et puis, j'ai trouvé ça en relisant le journal de Jouve. »

Il sortit de sa poche un bout de papier sur lequel il avait griffonné des chiffres. Elle s'approcha de lui pour lire.

« C'est quoi ? Un numéro de téléphone ? »

« Oui. J'ai appelé mais n'ai obtenu aucune réponse. On doit me fournir l'adresse à laquelle il correspond. »

« Vous croyez que c'est une piste ? »

« Possible. Ça ne coûte rien de l'explorer. On verra ce qu'il en ressort. »

Alice soupira bruyamment.

« Et ça a donné quoi l'interrogatoire de Vernay ? »

« Plus de questions que de réponses malheureusement... Je vous en dirais davantage quand j'aurai démêlé des éléments qui me semblent contradictoires. »

Sur un dernier hochement de tête silencieux, Laurence s'apprêta à partir. Mue par un pressentiment, Avril posa la main sur son bras pour le retenir encore un peu.

« Laurence ? »

« Oui ? »

« Faites attention à vous, d'accord ? »

L'espace de quelques secondes, la lueur ironique habituelle illumina le regard de Laurence et elle retrouva le policier sarcastique.

« On s'inquiète pour l'odieux commissaire qui vous rend la vie impossible, Avril ? »

« Non, pour l'ami qui m'a sauvé la vie... Soyez prudent. »

Avec un bref sourire tendu, Laurence serra doucement la main d'Alice dans la sienne pour la rassurer. Comme bien souvent désormais, ils se dévisagèrent intensément, le cœur au bord des lèvres mais n'osèrent pas trahir le fond de leurs pensées secrètes. Finalement, Laurence quitta la pièce, laissant Alice plus perplexe que jamais.

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Après une journée d'investigations qui n'avaient fait qu'exacerber ses frustrations par sa stérilité, Laurence rentra chez lui. Quand il tourna la clé dans la serrure, il eut la surprise de voir que sa porte d'entrée était en réalité ouverte. Sur ses gardes, il se débarrassa de son imperméable sur le paillasson et pénétra dans l'appartement plongé dans la pénombre.

Il ne portait pas d'arme sur lui et le regrettait en cet instant. L'intrus savait qu'il était entré et devait le guetter. S'il comptait s'attaquer à lui, il ne savait pas que Laurence l'attendait de pied ferme, tous les sens en alerte, prêt à défendre chèrement sa vie.

Etait-ce un homme de main venu finir les missions avortées de Stolz et de Spencer ? Assurément, les Quatre chercheraient à se venger et à éliminer la source de tous leurs problèmes… Peut-être était-ce Dimitrov en personne qui acceptait de sortir de son anonymat pour faire le travail lui-même ?

La lumière s'alluma soudain et Laurence cligna des yeux, ébloui. Un homme brun aussi grand que lui se tenait près de l'interrupteur dans le salon, un revolver à la main pointé sur lui.

Laurence le reconnut immédiatement et relâcha le souffle qu'il avait involontairement retenu. L'homme baissa son arme.

« Bazin ! Qu'est-ce que vous foutez chez moi ? »

« On m'a toujours dit que vous aviez un excellent whisky, Commissaire. Je suis venu vérifier par moi-même. »

L'homme s'empara de son verre, salua Laurence et but une gorgée. Le policier s'approcha de lui et n'hésita pas à lui manifester son antipathie. Petit escroc à la semaine, voleur patenté, Bazin n'était pas le plus futé de tous ses indics, mais c'était certainement celui qui avait le plus "d'antennes" chez les truands.

« Qu'est-ce que vous avez trouvé ? »

« Business is business, hein, Laurence ? Vous prenez jamais le temps de profiter de la vie ? »

« Si vous voulez profiter de la vôtre, je vous conseille de déballer ce que vous êtes venu me dire, Bazin... Et remettez mon arme de service là où vous l'avez trouvée, vous pourriez vous blesser en jouant avec... »

Bazin eut un petit rire en la retournant dans ses mains.

« Un pistolet d'ordonnance… Vous êtes nostalgique de vos années de guerre ? »

Laurence ne répondit pas et s'écarta de lui pour aller parcourir son courrier avec une indifférence feinte. Jamais il ne baissait la garde devant l'adversaire.

« Pourquoi vous le portez pas sur vous ? » Demanda le voleur, déçu par le sang-froid du policier.

« Parce que je n'en ai pas besoin pour vous botter les fesses, Bazin... »

La petite frappe eut un ricanement insolent et crânement, pointa l'arme à nouveau sur Laurence, qui ne se départit pas de son calme. Bazin visa et...

« Pan ! » S'écria-t-il, en faisant mine de tirer.

Fier de lui, le voleur eut un rire qui mourut devant la mine toujours aussi imperturbable de Laurence. Finalement, il remit l'arme dans le tiroir et reprit son verre.

« Le type, là, celui que vous cherchez... Le taureau qui louche... C'est pas un mec de chez nous... personne le connaît… Peut-être un parisien, je me suis dit ? Alors j'ai demandé à mon cousin Jimmy… Vous connaissez Jimmy ?... Non?... Ben, Jimmy, il a entendu parler de vous, commissaire… Et pas qu'en bien ! »

Laurence secoua lentement la tête en se retenant de passer l'importun par la fenêtre… Sachant parfaitement qu'il irritait le policier, Bazin lui adressa un grand sourire impertinent.

« Jimmy, il connaît tout le monde ! Alors je lui ai demandé et vous savez quoi ?... Il a rien trouvé !… Nada ! Que dalle !… Comme si le mec n'existait pas ! »

Laurence soupira de façon audible. Cela confortait la thèse que Félix et ses barbouzes étaient bien derrière tout ça.

« C'est sûr ? »

« Sur la tête de ma pauvre mère… »

« Elle est morte et enterrée depuis longtemps, Bazin… »

Le voleur haussa les épaules.

« On a tous entendu parler de l'enquête que vous menez, et c'est pas joli-joli. Les théories vont bon train. Beaucoup pensent que c'est un taré qui a torturé la petite journaliste… un céréale killer, comme ils disent… »

« Serial Killer… » Corrigea Laurence, en prenant une profonde inspiration.

« Ouais, comme vous dites... »

« Autre chose ? »

« Ouais… Vous auriez pas des chips par hasard ? Le whisky sans rien dans le ventre… »

Bazin fit une grimace de dégoût éloquente et se leva, puis sans se gêner, ouvrit un des placards du salon. A quelques mètres de lui, cette fois, Laurence se préparait à sortir le guignol manu militari de son appartement...

« Euh... c'est quoi, ça ? » Demanda l'indic, intrigué, en s'écartant pour montrer l'intérieur du meuble au propriétaire des lieux.

Laurence fronça les sourcils en apercevant un étrange engin bardé de fils électriques qu'il n'avait jamais vu… Il n'eut pas le temps de faire un geste, ni de mettre Bazin en garde quand il comprit... Une boule de feu éblouissante et une détonation formidable furent les dernières choses dont il se rappela…

oooOOOooo

La nouvelle tomba immédiatement au commissariat, les pompiers ayant été dépêchés sur place pour empêcher l'incendie de se propager. Il fallait s'occuper d'évacuer tous les résidents et de veiller à la sécurisation des lieux.

Tricard apprit la nouvelle alors qu'il allait se coucher, fit rapidement le lien avec Laurence quand il eut connaissance de l'adresse et prit immédiatement l'initiative de s'occuper lui-même des opérations. Soucieux, il prit tout de même le temps d'appeler Marlène, qui prévint à son tour Avril...

Morte d'inquiétude, la secrétaire fut la première à rejoindre sur place Tricard, impuissant tant que les pompiers n'avaient pas maîtrisé l'incendie au troisième étage, celui de Laurence. Avril accourut de son côté, toujours accompagnée par son cerbère en uniforme.

Alarmée, Alice comprit immédiatement la situation et chercha machinalement des yeux la Facel Vega dans la rue plongée dans la pénombre. Parfois - rarement - Laurence la laissait dehors, mais le plus souvent, elle "dormait" dans son box, à l'abri des regards envieux des voleurs. La peur au ventre, accompagnée de Marlène, elle se rendit devant le garage à une centaine de mètres et tenta de l'ouvrir… En vain. Il était impossible de savoir si la voiture était là ou pas. Marlène, le visage grave et tendu, tâcha de se rassurer :

« Il n'est peut être pas chez lui… »

Tout aussi désemparée, Alice fut cependant moins délicate.

« Espérons qu'il soit chez l'une de ses maîtresses... »

Marlène hocha énergiquement la tête. Cette pensée était beaucoup moins épouvantable que la possibilité que le commissaire soit… Mon Dieu, elle n'osait pas le formuler… La secrétaire déglutit et ravala sa peine avec un gémissement à peine audible.

Folles d'inquiétude, les deux jeunes femmes tombèrent finalement dans les bras l'une de l'autre pour tâcher de se réconforter. Alice, qui apercevait encore les flammes qui sortaient de l'appartement, se mit à pleurer, incapable de retenir ses larmes alors qu'elle prenait conscience de l'étendue de sa perte...

« Alice, il faut y croire… » Lui souffla Marlène.

Mais même le ton de la secrétaire n'était pas convaincu. Avril secoua la tête et essuya ses yeux d'un geste rageur.

« Pas lui… Pas lui… Il a pas le droit... »

De quoi ?... De mourir ? Alice imagina de façon totalement surréaliste Laurence planté en face d'elle, les mains dans les poches de son costume bleu, en train de lui faire ces réflexions avec le ton sarcastique et le sourire ironique habituel qu'il employait… À cette vision, elle se mit à sangloter de façon encore plus pitoyable, submergée par le chagrin…

« Oh, Alice… Non, Alice… »

Marlène commença à consoler son amie tout en pleurant à son tour et en se disant que le sort était bien trop cruel.

La secrétaire s'était bien aperçue que Laurence avait été fou d'inquiétude quand la bouillante journaliste avait disparu. Dormant peu, il avait vécu des heures sombres et crispées avant de miraculeusement la retrouver, puis difficiles quand Alice avait été à l'hôpital. A chaque instant, Laurence avait été là pour elle, l'accompagnant, la protégeant avec une attention nouvelle. Alice s'était accrochée à son sauveteur comme à une bouée et avait partagé son malheur... Leurs liens s'étaient indéniablement renforcés, faisant place à une affection réelle. Loin d'être jalouse, Marlène accueillait cette nouvelle avec sérénité, presque avec plaisir. Si ses deux amis pouvaient parvenir à s'entendre, c'était tout le mal qu'elle leur souhaitait…

Mais il n'était plus là… Qu'allaient-elles devenir toutes les deux sans lui ?

Elles décidèrent de ravaler leurs larmes en s'efforçant d'être optimistes et finirent par rejoindre Tricard et Glissant, arrivé entre temps. Le légiste serra les deux jeunes femmes dans ses bras pour leur signifier son soutien. Tricard tenta aussi de les rassurer maladroitement. Surtout Marlène pour qui il éprouvait manifestement de l'affection et qui s'était remise à pleurer comme une madeleine…

L'attente fut interminable. Ils restèrent dehors tous les quatre à attendre des nouvelles de moins en moins rassurantes. Personne n'avait vu le commissaire parmi les habitants de l'immeuble qui avaient été évacués, choqués. L'inquiétude de Marlène et d'Alice grimpa d'un cran.

À ce stade, tous les témoignages des voisins convergeaient : ils avaient entendu une explosion. Les premières constatations des pompiers allèrent en ce sens et le gaz fut bientôt mis en cause.

Les soldats du feu finirent par circonscrire l'incendie. Puis la mauvaise nouvelle tomba quand le capitaine des sapeurs prit à part Tricard :

« Les gars ont trouvé un corps dans l'appartement d'où est parti le feu. À part les personnes qui ont reçues des éclats de verre, aucun blessé grave n'est à déplorer. Les voisins ont eu de la chance. »

Mais pas l'occupant des lieux…

Tricard accusa le coup et prit une profonde inspiration, choqué, en réalisant que son enquêteur vedette était probablement mort... Bizarrement, il repensa à la première fois où il avait fait la connaissance de Laurence. C'était alors un type tellement parisien, arrogant, méprisant et antipathique que le divisionnaire avait voulu le renvoyer sur le champ… Le commissaire avait démêlé l'affaire avec une facilité si déconcertante qu'il avait bien été obligé de le garder… Qui aurait cru qu'il le regretterait aujourd'hui ? Tricard dut se reprendre, déglutit et prononça difficilement :

« Merci... Vous avez fait du bon boulot. »

Le pompier partit rejoindre ses hommes. Le visage sombre, désespéré, le divisionnaire se tourna vers le petit groupe qui attendait avec angoisse à l'écart. Alice comprit avant même qu'il ouvre la bouche et sentit le gouffre s'ouvrir sous ses pieds.

« Non !... NON !... LAURENCE ! »

Incapable de se contenir, la jeune rousse s'élança vers l'immeuble encore fumant. Timothée Glissant la captura au passage alors qu'elle se débattait en hurlant le nom de l'homme qu'elle aimait et en sanglotant de façon déchirante…

oooOOOooo

Ce furent des minutes difficiles où chacun laissa exploser sa douleur...

Les yeux emplis de larmes qu'elle ne cherchait plus à retenir, Marlène trouva refuge dans les bras de Tricard, tout autant ému et chagriné qu'elle.

Alice se débattit comme un beau diable pour échapper aux bras de Glissant, puis devant la futilité de ses efforts, elle cessa soudain de s'agiter en vain. Violemment, elle sanglota contre l'épaule du légiste, puis comme un pantin désarticulé, sans forces, la rousse se laissa glisser au sol malgré le soutien impuissant de Glissant. Elle gémissait désormais comme un pauvre petit animal blessé, totalement étrangère à ce qui se passait autour d'elle.

Tout ce qu'elle savait, c'est qu'il y avait à présent un trou dans sa poitrine, un vide insurmontable dont elle prenait tout à coup conscience de la façon la plus cruelle.

Elle aimait Laurence ! C'était une révélation bien tardive et brutale pour celle qui ne voyait le commissaire que comme un associé contre le crime jusqu'à peu, et qui détestait tout ce qu'il représentait de machisme et de sexisme. Elle réalisait qu'elle l'aimait d'un amour vibrant, intense, qui lui avait fait accepter ce qu'il était, malgré tous les défauts qu'elle lui trouvait. C'était un amour tempétueux, exaltant, soumis aux aléas de leurs humeurs respectives, finalement à leur image, parce qu'il balayait tout sur son passage avec une force irrésistible…

C'était aussi un amour fragile, incertain, où les nombreuses peurs d'Alice – certaines tout à fait légitimes, d'autres totalement irrationnelles – l'avaient retenue de se déclarer ouvertement à lui. Et pourtant… Elle avait senti les mêmes hésitations prudentes chez Laurence. Sans doute pensait-il – avec raison – qu'ils n'étaient pas faits l'un pour l'autre ? Elle le revoyait à ses côtés, attentif et protecteur, inquiet et grave, avec ce regard teinté d'une affection nouvelle qu'il se refusait cependant à vocaliser. Lui aussi avait changé, acceptant silencieusement l'évolution de leur relation. Et quand il l'avait embrassée après son agression, elle avait su qu'il éprouvait de nouveaux sentiments pour elle… Tous les espoirs avaient été permis parce qu'ils s'étaient singulièrement rapprochés par la force des événements…

Mais d'espoir, il n'y aurait plus. Alice l'aimait d'un amour devenu stérile qui ne grandirait pas, ne se développerait plus et ne s'enrichirait pas… Cet amour naissant avait été coupé net dans son élan et c'était cette absence d'avenir qui la faisait le plus souffrir, la laissant seule, désemparée, perdue…

On la releva sans qu'elle réagisse et on lui mit de force un verre d'un alcool quelconque dans les mains. Alice n'y toucha pas et entendit vaguement quelqu'un dire elle est en état de choc… Laissée à elle-même, elle replongea avec un gémissement désespéré dans le voile cotonneux de ses sentiments pour Laurence et adressa une prière implorante à un Dieu invisible...

Faites taire la douleur, je vous en supplie, faites taire la douleur… Swan…

Quand était-il devenu Swan à ses yeux ? Sans doute depuis qu'il l'avait sauvée et l'avait assurée de son soutien ?

A un autre moment – combien de temps était passé ? - ce fut une voix masculine qui la tira de son état second. Quand Alice l'aperçut, elle se leva et se jeta sur lui en hurlant.

« Tout ça, c'est de votre faute ! C'est à cause de vous s'il est mort ! »

« Alice ! » Cria Marlène dans son dos.

Félix Blanc Gonnet n'eut pas le temps d'esquiver la jeune femme. La gifle retentit sèchement contre sa joue. Le Directeur du contre espionnage accusa le coup et fit un geste en direction de son garde du corps qui venait d'immobiliser la furie rousse... Ce dernier la relâcha.

« Il est mort, vous entendez ? Si vous ne l'aviez pas entraîné dans cette histoire, il serait encore là ! » S'écria Alice, pleine de rancœur.

Sa voix se cassa sur la fin et elle sanglota pitoyablement. Félix déglutit et la considéra gravement.

« Je suis désolé, Alice… C'était aussi mon ami… »

« Votre ami ? » Elle eut un ricanement désespéré. « … Mais quel genre d'ami est un maître chanteur ? Quel ami manipule de cette façon ?... Je vais vous dire : vous n'étiez rien pour lui, qu'un opportuniste qui s'est servi de lui pour parvenir à ses fins ! Et dire qu'il m'a mis en garde contre vous !... Vous ne m'utiliserez plus ! C'est terminé ! Terminé ! »

La rousse tourna le dos à Félix et s'en alla, suivie par Marlène. Tricard avait assisté à la scène, sidéré, et regardait à présent Félix avec des questions dans les yeux. Le Directeur du Contre-espionnage releva la tête et s'adressa au Divisionnaire.

« Commissaire Tricard, nous prenons le relais. Cette affaire relève désormais de la Sécurité Nationale. »

Tricard se mit à protester.

« Le Commissaire Laurence était sous mes ordres ! Si vous me dessaisissez de cette enquête criminelle, j'en référerais au Préfet qui la remontera jusqu'au Ministre. »

« J'ai carte blanche auprès dudit Ministre pour agir comme bon me semble… Soyez raisonnable, Tricard, et ordonnez à vos hommes de quitter l'appartement de Laurence. »

Tricard rongea son frein mais dut obtempérer, sachant pertinemment qu'il n'aurait pas gain de cause avant une réclamation officielle.

« Vous ne l'emporterez pas au paradis, Blanc-Gonnet, je vous le promets. » Murmura-t-il en partant.

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Alice trouva refuge chez Marlène cette nuit-là. Les deux jeunes femmes la passèrent dans les bras l'une de l'autre, en pleurant la majeure partie du temps leur ami disparu et en évoquant des souvenirs l'autre partie devant une bouteille de vin qui descendit rapidement...

La langue déliée par l'alcool, Alice avoua à une Marlène peinée ce qu'elle ressentait réellement pour le commissaire depuis peu. Ce ne fut pas vraiment une surprise pour la secrétaire de Laurence, même si elle le prit difficilement au départ. Heureusement, la blonde n'en tint pas rigueur longtemps à la rousse, consciente de qu'elles avaient en commun et de leur égalité devant l'absence de l'être auquel elles tenaient le plus.

Ce n'est qu'au petit matin qu'Alice finit par s'endormir, épuisée d'avoir versé trop de larmes, le corps las et endolori par le chagrin. Elle sombra provisoirement dans un sommeil sans rêves, avant de cauchemarder à nouveau…

A suivre…

RIP Swan Laurence ?… Vous avez sans doute deviné ce qu'il en est réellement, mais pas nos protagonistes qui se morfondent désespérément. Maintenant la question est de savoir qui est derrière la disparition de notre héros… L'enquête continue.

La suite, bientôt