Chapitre 12
Nouvellement arrivée dans le bureau d'études, Alice ouvrit l'œil et se tint sur ses gardes car elle se savait sous le radar de ses collègues majoritairement masculins qui la testaient pour savoir ce qu'elle valait.
Il y avait eu ceux qui avaient accueilli à bras ouverts cette jolie rousse, plutôt avenante, en n'hésitant pas une seconde à lui faire des avances ou des remarques à caractère sexiste. Alice marqua très rapidement son territoire en ne les autorisant pas à se montrer trop entreprenants avec elle et ne se gêna pas non plus pour en envoyer balader certains, au risque de se les mettre à dos d'entrée.
Et puis, il y eut ceux qui se montrèrent immédiatement méfiants, réservés vis à vis de la nouvelle assistante, et qui n'hésitèrent pas à lui faire des commentaires désagréables. Alice n'avait qu'une envie avec ceux de cette dernière catégorie : les remettre à leur place. Plutôt que de laisser son tempérament sanguin prendre le dessus, elle préféra manier l'humour et les faire passer pour des idiots. Ce faisant, elle mit les rieurs dans son camp. Très vite, les mal embouchés s'abstinrent de toutes remarques et la regardèrent avec froideur, sous les regards fiers des secrétaires qui voyaient en Alice leur sauveur.
Comme à son habitude, la jeune femme se fondit dans le décor avec naturel, en observant et en écoutant. Les langues se délièrent à cette occasion et bien que ses collègues féminines ne connaissaient rien d'elle, Alice apprit tous les potins qu'une telle assemblée hétéroclite pouvait créer : les conversations surprises au détour d'un couloir, les confidences près de la cafetière, les rendez-vous, qui faisait quoi, qui couchait avec untel, etc… La journaliste absorbait les informations comme une éponge, consignait tout et rapportaient à Félix ses trouvailles.
Mais le Directeur du Contre-espionnage trouvait que ce n'était pas assez. Malgré ses recommandations et les pièges qu'Alice tendaient à l'insu de ceux qu'elle surveillait, la liste des suspects restaient encore conséquente.
Un matin, ce fut Magellan lui-même qui la convoqua dans son bureau pour savoir où elle en était. Alice ne voulut point trop lui en dire et sentit que le patron de Sélignac n'était pas satisfait. Leurs rapports étaient tendus depuis leur première rencontre et la discussion confirma ce que la rousse soupçonnait : il se méfiait d'elle, mais il cachait également quelque chose.
Au téléphone, elle rapporta à Félix les propos échangés. Blanc-Gonnet lui donna rendez-vous le soir même pour faire le point. Toute la journée, Alice ne put se départir de l'idée que Magellan avait essayé de lui tirer les vers du nez, comme on disait communément. Être purement d'instinct, Alice faisait confiance à son intuition, et son intuition lui criait présentement que le bonhomme était aux abois.
Comme convenu, la jeune femme se rendit au rendez-vous. Félix Blanc-Gonnet l'attendit. Un quart d'heure passa, puis une demi-heure. Le Directeur du Contre-espionnage n'aimait pas qu'on le fasse attendre et repartit, agacé. Il laissa un de ces hommes sur place et essaya de joindre par téléphone la rousse dans tous les lieux où elle aurait pu se trouver. Au bout de deux heures, sans nouvelles d'Alice il donna l'alerte et lança des recherches.
Avril avait de nouveau disparu.
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Caché dans les buissons, Laurence attendait le moment favorable pour passer à l'action. Cela faisait trois soirées qu'il planquait dans le parc et observait les allers et venues des habitants de la maison bourgeoise, en notant mentalement les habitudes de chacun.
Il avait découvert cette adresse dans les petits carnets cryptés de Honkov. Cela lui avait pris un peu de temps pour casser le code, mais l'agent Laurence était un surdoué dans ce domaine et il y était parvenu méthodiquement.
Cet endroit était l'une des planques de Dimitrov. Décidé à mettre enfin un terme à toute cette histoire, il était résolu à faire tomber les masques ce soir.
Tout de noir vêtu, cagoulé et maquillé comme un cambrioleur, il était revenu avec un équipement spécial dans le but de pénétrer par effraction dans les lieux. Patiemment, il attendait que les domestiques se couchent.
Pourtant, une activité inhabituelle le retint d'agir. Il était près de vingt deux heures et une Mercedes venait de pénétrer dans le parc. Deux hommes en imperméable et chapeau en sortirent précipitamment en faisant claquer les portières. Les deux malfrats jetèrent brièvement des regards autour d'eux, ce qui attira l'attention de Laurence, qui les observait avec des jumelles de vision nocturne.
Ils ouvrirent alors la portière arrière et une femme élégante sortit à son tour avant de s'engouffrer rapidement dans la maison. Laurence n'eut que le temps de voir brièvement son profil sans pouvoir l'observer à sa guise.
Les deux hommes de main ouvrirent le coffre et se penchèrent à l'intérieur. Maladroitement, ils en sortirent ce qui ressemblait à un corps inconscient, et Laurence sut immédiatement de qui il s'agissait quand il aperçut la masse de cheveux en pagaille…Le policier ravala un juron en observant le manège des deux hommes qui transportaient Alice Avril à l'intérieur de la maison. Puis il soupira, fataliste. Maintenant, il avait doublement une bonne raison pour y pénétrer.
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Au travers des rideaux, il avait distingué les ombres des deux hommes qui avaient portés Avril à l'étage. Il attendit longuement encore après que les lumières aient été éteintes avant de traverser silencieusement la pelouse et d'arriver au pied du mur, là où la glycine poussait.
Il testa la solidité de la plante grimpante et commença à monter. Lentement, il atteignit le garde-corps de la fenêtre de ce qu'il supposait être la chambre d'Avril, puis découpa le carreau comme le ferait un cambrioleur. Sans bruit, il récupéra le verre et ouvrit la fenêtre.
Avril était bien là, allongée sur le lit. Le tapis étouffait les grincements du parquet sous ses pas mais il prit mille précautions avant de bloquer la porte de l'intérieur avec une chaise pour couvrir sa fuite éventuelle.
Sans bruit et en mettant sa main gantée sur la bouche de la rousse, il secoua ensuite Alice, mais sans succès.
« Avril… Avril, réveillez-vous… »
Aucune réaction. Laurence trouva le pouls de la rousse avec soulagement. Il était lent et régulier : elle avait été droguée.
Résolument, il la souleva et la prit comme un sac à patates sur son épaule. La descente n'allait pas être aisée mais il n'avait pas le choix. Il fallait qu'il la sorte de là.
Ce ne fut effectivement pas une partie de plaisir et il pesta contre elle à maintes reprises. Quand bien même il était mort, elle continuait à l'emmerder ! Qu'avait elle fait cette fois pour attirer l'attention de Dimitrov ? Quand elle serait réveillée, il ne se gênerait pas pour lui dire ce qu'il pensait de ses initiatives qui se terminaient toujours mal…
Passablement essoufflé, il la porta à couvert sous les arbres. Maintenant, que faire d'elle ? Par la simple présence d'Avril et son intervention inopinée, il venait de compromettre sa mission initiale. Après la disparition d'Avril, Dimitrov changerait de planque et il lui faudrait à nouveau identifié l'endroit où se cachait le criminel. Pour l'instant, Avril avait besoin de son aide, il fallait qu'il la mette à l'abri. Il la reprit sur son épaule et rejoignit l'endroit par lequel il était entré.
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Entre veille et sommeil, Alice eut un moment de panique alors qu'elle essayait d'échapper au lit qui se refermait sur elle et voulait l'absorber. Avec un cri de panique, elle se réveilla enfin et s'assit en essayant de calmer les battements désordonnés de son cœur. Quel horrible cauchemar !
Où était-elle ? Elle ne reconnaissait pas la chambre dans laquelle elle se trouvait. La porte était grande ouverte et de la lumière provenait du couloir. Quelqu'un s'activait dans une pièce adjacente et elle resta un moment à tenter de se rappeler ce qu'il lui était arrivé.
Elle ne s'en souvenait pas, du moins pas depuis le moment où elle avait quitté les établissements Sélignac. Elle se refit le fil de la soirée alors qu'elle était en route vers son rendez-vous. En chemin, elle s'était arrêté pour prendre du pain à la boulangerie, avait marché un peu pour rejoindre sa Lambretta, et puis… plus rien… Elle avait beau cherché, mais rien ne lui vint à l'esprit.
Elle avait la bouche pâteuse et cette sensation ne lui était pas inconnue. C'était ainsi qu'elle s'était réveillée à l'hôpital après avoir été empoisonnée à la morphine. L'avait-on droguée à nouveau ?
Elle se leva et marcha vers la porte. Là, elle hasarda un regard et vit un homme relativement grand et tout de noir vêtu qui lui tournait le dos. Un couteau à la main, il s'affairait autour de ce qui semblait être une corde. Alice ignorait s'il s'agissait d'un ami ou d'un ennemi.
Avril s'éclaircit la voix et l'individu tourna la tête vers elle. La rousse le regarda avant d'enregistrer avec un choc un visage qu'elle reconnaissait, sous la barbe poivre et sel qui l'encadrait.
Ce fut comme si elle avait reçu un coup de poing dans le plexus solaire et elle émit un gémissement de bête blessée. Choquée, elle resta à dévisager Laurence alors qu'il s'approchait d'elle avec inquiétude, en la voyant pâlir.
« Avril ?… ça va ? »
Les jambes d'Alice se dérobèrent sous elle et la jeune femme s'effondra, littéralement foudroyée. Laurence fut immédiatement à ses côtés alors qu'elle se mettait à le regarder comme si elle avait vu un fantôme, en portant des mains tremblantes à son visage.
« Mon Dieu… mon Dieu... » N'arrêtait-elle pas de répéter.
Elle le toucha révérencieusement, comme si elle n'y croyait pas.
« C'est bien vous ?… Mon Dieu, vous êtes vivant... »
« Oui. »
« Mais comment ? Comment vous avez fait ? »
« C'est une longue histoire… »
Incapable de se retenir, Alice se jeta dans les bras de Laurence et le serra contre elle. Surpris par son enthousiasme, le policier lui retourna son étreinte. Leur moment d'effusion fut bref quand la rousse se dégagea en le regardant subitement avec suspicion.
« C'est vous qui m'avez fait ça ? »
« Fait quoi ? »
« Droguée... Kidnappée… »
« Non, Dimitrov vous a faite enlever. Je vous ai trouvée avant qu'il ne soit trop tard. »
Prise dans un maelstrom d'émotions contradictoires, Alice était incapable d'exprimer le soulagement qu'elle ressentait à le voir, tellement elle était perdue... Il était là devant elle comme si c'était la chose la plus naturelle au monde, comme s'il ne s'était rien passé et qu'elle n'avait pas traversé l'enfer...
« Vous pouvez vous vanter d'avoir eu de la chance, Avril… Heureusement que j'étais là, sinon Dieu seul sait ce qui vous serait encore arrivé. »
Alice le regarda en écarquillant les yeux. Que venait-il de dire là ? Que, sans lui, sans sa présence, elle aurait pu mourir ? Elle sentit poindre une colère monumentale en elle, une rage telle qu'elle ne voyait plus rien d'autre que la souffrance qu'il lui avait infligée.
« Comment vous avez pu nous faire un truc pareil ?... » Hurla brutalement Alice. « ... Vous vous rendez compte de ce qu'on a enduré, Marlène et moi ? »
Laurence fut d'abord surpris par sa velléité à son encontre. Il leva les mains devant lui en un geste conciliant.
« Avril, calmez-vous ! Il fallait que je saisisse cette opportunité. Disparaître était la meilleure des solutions à ce moment là… »
« … La meilleure des solutions ? Vous plaisantez ? Comment croyez-vous que les gens réagissent à la disparition brutale d'un proche, hein ? »
« L'enquête nécessitait que tout le monde croit à mon assassinat… tout le monde, sans exception, pour être le plus crédible possible. »
« Alors là, vous avez bien réussi votre coup ! Quand j'ai compris que vous étiez mort, j'ai cru qu'on m'avait arraché le cœur !... » Alice secoua la tête et gronda soudain : « ... Mais vous savez pas ce que ça fait, hein ? Parce qu'un cœur et des sentiments, vous en avez pas, espèce de monstre !... »
Sous la colère, la journaliste serrait les poings comme pour se contenir. Les yeux brouillés de larmes, elle poursuivit :
« … Je vais vous dire ce que ça fait quand le gouffre s'ouvre soudain sous vos pieds et que vous êtes incapable de stopper votre chute dans les abysses !... Tout à coup, la douleur explose en des milliers d'échardes coupantes comme du verre, parce que la personne qui comptait, est partie pour toujours !… Il y a un trou énorme dans votre poitrine, comme s'il manquait un bout de vous, comme si votre cœur s'était envolé à jamais avec le disparu !... »
Laurence voulut faire un geste envers elle.
« Avril… »
« Me touchez pas !... » Cria-t-elle agressivement en s'éloignant de lui à reculons. « … Vous n'avez rien compris, hein ?... Moi aussi, j'avais pas compris jusqu'à ce que vous soyez plus là et qu'il n'y ait plus rien ici ! »
La rousse montra l'emplacement de son cœur, alors que de grosses larmes roulaient désormais sur ses joues. Les yeux brûlants, elle relevait fièrement la tête, avec une expression déterminée et farouche. Laurence la dévisagea de façon incertaine, pour une fois déstabilisé par tant de rage à son encontre.
« Qu'est-ce-que je n'ai pas compris ? »
« L'absence incommensurable et ce vide que vous ne pourrez jamais combler... la douleur implacable qui vous plie en deux et vous donne envie de mourir... Et cette colère qui monte en vous parce que ce vide et cette douleur sont insupportables… »
Si Avril savait qu'il en avait eu un bref aperçu à ses obsèques et qu'il avait refusé de succomber à l'émotion suscitée par la vision de sa mère et de la rousse, enlacées dans un élan désespéré, elle le tuerait sur place. Comme à son habitude, il se fit évasif et minimisa la situation :
« Bon Dieu, Avril, il faut que vous arrêtiez de vous mettre dans des états pareils… »
« Vous comprenez pas, hein ? Comme j'ai pu vous maudire et vous en vouloir ! Comme j'étais furieuse après vous, parce que vous n'étiez plus là, parce que vous m'aviez abandonnée… Comme je vous en veux encore au point de vous haïr, espèce d'égoïste ! »
Le visage d'Avril exprimait exactement toute la palette de ces sentiments pour lui à cet instant et il lui était difficile de l'ignorer. Il se sentit penaud et déglutit.
« Bon, ça va, Avril... je suis là maintenant... »
« Et vous croyez qu'il vous suffit de réapparaître comme ça et de claquer des doigts pour que tout soit effacé et que je vous pardonne ? »
Il refusa de céder à l'hystérie d'Avril et préféra rationaliser.
« Vous ne m'enlèverez pas de l'idée que c'était ce qu'il convenait de faire. Parfois les circonstances exigent… »
Alice explosa.
« Je vous préviens, Laurence, si vous prononcez encore ces mots devant moi, je vous étripe ! »
La rousse en était parfaitement capable ! Le policier se tut, mais tout dans son attitude têtue indiquait qu'il n'en pensait pas moins. Alice serra les dents, prête à mordre, et il se rendit compte qu'il était sans doute allé trop loin. Il eut un geste d'apaisement.
« Qu'est ce que j'aurai dû faire selon vous ? Donner signe de vie et vous mettre à nouveau en danger ?… »
« Tout, plutôt que l'enfer que j'ai vécu. »
Laurence soupira.
« Ce n'est pas de cette manière que ça fonctionne, Avril. J'avais une responsabilité envers vous parce que c'est à cause de moi que vous avez été entraînée dans toute cette histoire. Encore aujourd'hui, je me refuse à vous exposer, surtout après toutes les épreuves que vous avez traversées. »
« Mais, bon sang, Laurence, je suis pas en sucre ! Arrêtez de me traiter comme une petite chose fragile ! »
Il ne put s'empêcher de ricaner :
« Et pourtant c'est ce que vous démontrez brillamment en ce moment avec cette fébrilité à fleur de peau ! »
« C'est pas pareil, espèce de mufle ! J'en viendrais presque à souhaiter qu'il vous arrive de perdre un proche de façon brutale ! On verrait bien si vous resteriez autant de marbre ! »
Laurence accusa le coup et blêmit. Elle ne connaissait pas la portée de ses paroles et la résonance qu'elles créaient en lui. Il y a bien longtemps, il avait perdu son père dans des circonstances dramatiques, puis son meilleur ami, celui qu'il considérait comme un frère... Il avait failli la perdre, elle, et cela avait été la semaine la plus horrible de toute son existence. Il se souvenait des moments d'angoisse qu'il avait vécus. Comment pouvait-elle penser qu'il était un être insensible ? Il était temps de remettre les pendules à l'heure.
« Parce que vous croyez avoir l'apanage de la douleur, Avril ?... » Demanda-t-il sourdement, presque avec froideur, un signe certain de colère chez lui.
Il s'approcha d'elle en la dominant de toute sa taille.
« ... Vous croyez que je n'ai pas vécu des moments difficiles quand vous avez disparu, peut-être ? Que je n'ai pas bâti des scénarios dans ma tête en imaginant mille morts, au point d'en perdre le sommeil et l'appétit ?... Vous ne savez rien, Avril ! »
« La différence, c'est que vous aviez encore l'espoir de me retrouver, tandis que, moi, je n'avais plus rien du tout ! Vous étiez mort, Laurence ! Parti définitivement !... Pourquoi vous refusez de comprendre ? »
« Avril... »
« Plus de Avril, vous m'entendez ! Vous n'êtes pas mon ami ! Vous ne l'avez jamais été, parce qu'un véritable ami ne se comporte pas comme ça ! Vous n'êtes que Laurence, le flic le plus égoïste et infâme que je connaisse ! »
« Arrêtez de raconter n'importe quoi… Si vous me faites cette scène, c'est que vous tenez un tant soit peu à moi, hein ? Vous devriez être soulagée que je sois vivant, non ?... »
« Vous n'êtes pas le centre du monde, Swan Laurence, même si vous aimez à le penser ! »
« Vraiment ?... » Ricana-t-il férocement. « … A vous entendre me reprocher mon absence, c'est pourtant ce que je suis devenu à vos yeux ! »
« Espèce de prétentieux ! Ne vous donnez pas plus d'importance que vous n'en avez ! »
« Je ne vous crois pas une seconde. »
« Je me fiche de ce que vous croyez ou pas ! Vous ne représentez plus rien pour moi ! Tout est mort avec votre départ ! »
Les larmes recommencèrent à couler sur les joues d'Avril sans qu'elle cherche à les arrêter. Laurence la dévisagea en sachant pertinemment qu'elle mentait, qu'elle tenait en réalité à lui plus qu'elle ne voulait l'admettre, que si elle agissait ainsi, c'était pour se protéger… parce qu'il faisait voler en éclat son univers, en les entraînant tous les deux vers quelque chose d'inédit et de terriblement effrayant… Laurence sentit le même écho au fond de lui et il eut soudain peur de s'exposer davantage. Il se renfrogna et se ferma soudain.
« Très bien, Avril, alors vous n'aurez aucun mal à m'oublier, n'est-ce pas ? Pour ma part, je n'ai pas l'intention de m'appesantir sur la stérilité de la situation... »
Froidement, il se détourna et commença à alimenter le feu qu'il avait allumé sans plus s'occuper d'elle. Alice resta sans voix devant son changement d'attitude et le regarda faire en sentant monter en elle une nouvelle vague de fureur et de désespoir. Elle serra les poings pour se contenir, prête à quitter les lieux pour passer ses nerfs sur autre chose…
Laurence tourna la tête vers elle à cet instant et lui lança un regard calculateur, ou du moins, qu'elle interpréta ainsi... Aveuglée par la colère, elle vit rouge et se jeta sur lui impulsivement en hurlant :
« ESPÈCE DE SALAUD ! JE VOUS DÉTESTE ! »
Alice se mit à le frapper violemment de façon désordonnée avec ses poings, ses mains, ses bras, ses jambes... Tout ce qu'elle pouvait toucher, peu importe. Laurence ne chercha même pas à se protéger des coups épars qui pleuvaient sur lui.
Au bout de quelques secondes de ce traitement énergique, un énorme sanglot secoua l'impétueuse rouquine et elle cessa peu à peu de le frapper aussi fort. Laurence la serra alors contre lui pour l'immobiliser, en s'en voulant de l'avoir obligée à vivre ce calvaire qui n'était d'aucune mesure avec toutes les petites tracasseries et autres vacheries ordinaires entre eux. Ce qui venait de se passer, c'était autre chose, une autre dimension dans leurs rapports difficiles, qui pourrait éventuellement mettre un terme à leur amitié, s'il ne rentrait pas rapidement dans ses bonnes grâces. Pour la première fois, il eut réellement peur de la perdre… D'ailleurs, avant d'en avoir réellement conscience, il s'entendit lui répéter :
« Pardon… Pardon, Alice… »
Inconsciemment, il déposa des petits baisers sur la tempe de la jeune femme, en se rendant compte à quel point il tenait à elle et combien elle était importante pour lui. Il réalisa alors que plus rien ne serait comme avant, que plus rien ne pourrait être comme avant, à cause des sentiments qu'il éprouvait désormais pour elle. C'était un maelstrom d'émotions en lui qu'il ne pourrait pas contenir longtemps avec sa mauvaise foi habituelle…
« Je suis désolé… sincèrement… Si j'avais pu faire autrement, je l'aurais fait… Je regrette de vous avoir fait subir ça, à Marlène et à toi… »
Surprise par sa soudaine familiarité, Alice leva des yeux rougis vers lui en reniflant.
« Même pas vrai, tu es le type le plus égoïste et le plus menteur que je connaisse... »
Elle le frappa encore de son poing, à bout de forces, puis finalement, stoppa en sentant l'inutilité de son geste. Laurence grogna de façon dédaigneuse, dissimulant son intérêt pour elle sous un faux-semblant de mécontentement.
« Avril, si tu voyais l'état lamentable dans lequel tu es… On dirait une wassingue. »
Alice prit un air accusateur.
« Ta faute... »
« Rappelles moi un détail : tu me détestes bien, n'est ce pas ? »
La question de Laurence arracha cette fois un pauvre sourire à la rousse. Elle haussa les épaules en sentant monter d'autres larmes et tenta de se justifier, consciente d'être prise au piège.
« Pff ! Depuis quand est-il possible de contrôler qui on aime et qui on n'aime pas, hein ? »
Laurence secoua la tête d'un air désapprobateur devant l'aveu qui le remplissait au fond de joie. Il eut finalement un sourire rassurant et décida qu'il était vraiment temps de faire quelque chose.
« Non, non… ça suffit comme ça, la fontaine à eau… »
Le policier se recula un peu et sortit un mouchoir de sa poche. Comme il l'aurait fait à un enfant, il lui essuya les joues, puis l'obligea à se moucher. Alice se laissa faire, fascinée malgré elle par ses gestes. Attentif à elle comme jamais il ne l'avait été, Laurence la dévisagea alors qu'elle suivait en silence le moindre de ses mouvements. Comme par magie, le mouchoir disparut, et il murmura doucement :
« Crois-le ou pas, Avril, il faut vraiment beaucoup d'amour pour me détester comme tu le fais... »
A suivre…
Désolée pour la coupure qui intervient à cet instant, mais j'étais obligée sinon le chapitre aurait été beaucoup trop long. Ne m'en voulez pas trop, la suite arrivera plus vite que d'habitude. Promis.
Je suis également en train d'écrire une fic de Noël qui fera la part belle au trio et non à un couple en particulier, histoire de redonner du sens au mot amitié, fortement mise à mal depuis quelque temps. En espérant que l'épisode de Noël soit à la hauteur de toutes nos attentes et rétablisse quelque peu l'équilibre…
