Chapitre 14

Alice rentra à Tourcoing grâce au bus du village et ne vit même pas passer le trajet, tellement elle était perdue dans ses pensées. La tête emplie d'images et de souvenirs précieux, elle savait que rien ne serait plus comme avant, qu'une nouvelle période s'ouvrait devant Laurence et elle, avec ses incertitudes et ses choix à faire.

Laurence n'avait pas voulu l'entendre dire qu'elle l'aimait. Elle eut un ricanement qui lui attira un regard méprisant de sa voisine, mais elle s'en fichait. Dans son esprit, il était clair qu'elle avait tout fait pour faire comprendre à Swan combien il comptait désormais pour elle. Aveuglée par ses sentiments pour lui, elle s'était même comportée comme une idiote quand elle s'était donnée à lui, mais ce qui était fait, était fait et elle ne regrettait rien. S'il ne devait lui rester que ces instants, elle les chérirait dans les moments difficiles.

Avaient-ils eu tort de franchir le pas ? Leur alchimie la nuit précédente lui avait semblée tellement évidente, qu'elle n'avait pas un instant remis en cause leurs réponses purement émotionnelles. Maintenant, avec le recul, à la lueur de la raison, c'était une autre histoire.

Heureusement que Laurence l'avait empêchée de prononcer à haute voix les trois mots fatidiques. Peut-être avait-il pressenti qu'elle serait amenée à les regretter plus tard ? Peut-être aussi avait-il eu peur de ne pouvoir en dire autant ? Peut-être ne voulait-il pas la blesser alors qu'il la savait fragile ?

Mais elle était toujours ainsi, entière, passionnée et amoureuse quand elle couchait avec quelqu'un. Elle ne connaissait pas de demi-mesure et ce que Swan lui avait fait vivre cette nuit avait été exceptionnel. Elle se mit à rougir au souvenir de leurs étreintes. Les légères tensions dans certains muscles peu sollicités d'ordinaire étaient là pour lui rappeler à quel point elle s'était donnée entièrement à lui... Laurence n'avait rien retenu et s'était également déchaîné, comme si leur rivalité avait culminé, comme si leurs frustrations permanentes avaient trouvé une autre forme d'expression… Cette chevauchée finale lui avait presque fait perdre connaissance de plaisir !

Quelque chose avait changé en lui, elle le savait, une acceptation de qui elle était, de ce qu'elle représentait pour lui, mais ça ne voulait rien dire. Alice connaissait le genre d'hommes que Laurence était, prêt à ne rien admettre par fierté, à s'écraser le cœur plutôt que de reconnaître éprouver, ne serait-ce qu'une once de sentiments, prêt à ne pas céder un pouce de terrain dès que cela remettait en cause leur liberté, encore moins décidé à abdiquer leur pseudo-pouvoir sur la gente féminine... L'ironie de la situation ne lui échappa pas. Elle se battait contre tout ce qu'il représentait de sexisme et de machisme. Il n'aimait pas la féministe révoltée en elle et son caractère vindicatif, et pourtant… ils étaient juste un homme et une femme, mis au pied du mur de leurs sentiments, poussés par quelque chose de plus fort qu'eux. Mais pour combien de temps ?

Peu importe ce qu'il va en ressortir, ça en vaut la peine ! Lui cria son cœur à nouveau entier… Swan l'avait rendue heureuse quelques heures, lui avait laissée entrevoir le bonheur d'être ensemble et de partager quelque chose de fort, d'unique, une autre dimension dans leurs rapports, avec un aspect inédit qui l'excitait au plus haut point… En avait-il été de même pour lui ? C'était toute la question.

Elle arriva finalement à Tourcoing, puis se rendit à l'adresse qu'il lui avait indiquée. Il était plus de onze heures mais elle eut la surprise de sortir une femme de son lit. Ceci dit quand elle vit la tenue sexy de ladite personne, elle comprit le métier que cette dernière exerçait. C'était un détail que Laurence avait tu mais il était inutile de se demander comment il la connaissait : la police avait toujours entretenu des rapports troubles avec les prostituées.

« Je suis Alice Avril, je suis journaliste à la Voix du Nord. »

« J'vous attendais plus... Venez. Entrez. »

La femme s'effaça et la laissa pénétrer dans l'appartement. C'était petit et propre, agencé de façon coquette, presque bourgeois. Elle mena Alice devant la porte d'une chambre.

« Elle est adorable mais je ne peux plus la garder ici. Ce n'est pas un endroit convenable pour elle et il faut que je tapine. »

« C'est vous qui avez aidé le commissaire, n'est-ce pas ? »

« Il nous a rendues un service, à d'autres filles et à moi, en nous protégeant d'un sale type. Alors j'ai été là pour lui quand il en a eu besoin. »

Alice eut un sourire compréhensif.

« Ce n'est pas le genre d'actions qu'il ébruite sur les toits… Vous vous appelez comment ? »

« Christine. »

Elle ouvrit la porte. La fillette qui jouait là, releva la tête. Elle devait avoir dans les sept ans, était menue, brune avec de grands yeux noirs inquiets. Elle ne souriait pas. Avril entra dans la pièce et lui adressa son sourire le plus irrésistible.

« Bonjour Sophie, je m'appelle Alice. C'est le monsieur qui t'a sauvée qui m'envoie te chercher. Je vais maintenant m'occuper de toi. »

« Il revient quand, Swan ? »

« Pas tout de suite. »

« Pourquoi ? Il est où ? »

« J'en sais rien, ma puce. »

La petite se rembrunit.

« Je vais bientôt retrouver ma maman ? »

« Euh… Pas tout de suite… Sans doute dans quelques jours… »

Cette fois, la gamine retourna à sa poupée, sans plus s'intéresser à la journaliste. Alice échangea un regard avec Christine qui haussa les épaules.

« Depuis qu'elle est arrivée, elle n'écoute que Laurence... Allez comprendre... »

« Elle a un petit sac avec des vêtements ? » Demanda finalement la rousse.

oooOOOooo

Laurence ouvrit la porte, alluma la lumière et la découvrit avec plaisir à son emplacement habituel. Elle était sa fierté, le symbole de sa réussite, une extension de lui-même, la femme la plus fidèle qu'il ait jamais eue, celle qui ne le trahirait jamais…. Sa Facélia adorée n'attendait plus que son retour pour reprendre vie.

A peine quelques traces de poussière sur la carrosserie bordeaux, mais personne ne l'avait touchée. Il en fit rapidement le tour, puis se dirigea vers l'armoire dans laquelle il conservait toujours un kit de survie et des accessoires nécessaires à son métier, mais peu réglementaires. Il y avait également un costume et des chemises qui sortaient de chez le teinturier et qu'il gardait là, au cas où les circonstances l'exigeraient.

Il se changea, s'apprêta en retrouvant les gestes qu'il avait mis de côté pendant quelques semaines, puis s'observa dans le petit miroir disposé sur le mur. De bonne heure, il était passé chez le coiffeur, avait rasé sa barbe et fait couper ses cheveux. Avec son costume, il avait l'impression d'endosser à nouveau son armure et de redevenir le commissaire Laurence.

Sauf qu'un léger détail avait changé dans sa vie et il se surprit à rire doucement... Avril… l'imprévisible Avril venait encore de débouler comme un jeune chien fou dans son jeu de quilles. Malgré les circonstances, Laurence n'arrivait pas à se débarrasser de ce sentiment de plénitude qu'il ressentait depuis quelques heures. Plusieurs fois, quand il s'était vu dans la glace chez le barbier, il avait dû se reprendre pour effacer ce sourire idiot qui lui mangeait la face. Quant à son esprit, laissé à lui-même, il vagabondait systématiquement vers des territoires tentants et plaisants avec la journaliste.

Il était heureux. Il était tout simplement heureux et c'était un état auquel il n'était pas habitué.Corps et âme tendus vers l'unique objet de ses pensées, il se sentait inexorablement entraîné vers un naufrage affectif, aussi grandiose que celui du Titanic… et il s'en fichait. Dans sa tête résonnait les mots d'une chanson qu'il avait entendue à la radio... I can't stop the feeliiiiing… et rien ne pouvait mieux refléter son étatd'esprit à cet instant.

« Laurence, tu es un idiot… » S'entendit-il dire à son reflet dans le miroir.

Il y avait là un fond de vérité et il se força à se reprendre. Il devait écarter Avril de ses pensées et se concentrer. La mission passait avant tout et il avait encore du pain sur la planche s'il voulait mettre un terme à l'enquête. Silencieusement, il renouvela la promesse qu'il s'était faite et inspira profondément, avant de monter à bord de sa voiture.

Le bruit familier du moteur le fit totalement basculer en mode professionnel et le conforta dans ses résolutions : si tout se passait comme prévu, Dimitrov et ses complices se retrouveraient derrière les barreaux le soir même.

oooOOOooo

« Mais Alice, je ne peux pas la garder, je travaille… »

« Je t'en prie, Marlène, c'est juste pour quelques jours… Il faut que je puisse être libre de mes mouvements. Si je dois surveiller la petite en permanence, je ne serai d'aucune utilité à Félix et il a besoin de moi pour résoudre cette affaire... »

Avril n'aimait pas mentir à sa meilleure amie, mais Laurence avait été bien malin en lui confiant la mission de s'occuper de la fille de Spencer. Le scélérat avait joué avec sa fibre émotionnelle, et sur le coup, elle n'y avait vu que du feu. Maintenant elle pestait contre Laurence et cherchait un moyen de se débarrasser de l'encombrant fardeau. Elle ne pouvait pas laisser le policier opérer seul dans l'ombre, en prenant tous les risques. Elle ne pouvait pas se permettre le luxe de le perdre maintenant qu'elle venait de le retrouver.

« Le mieux, c'est encore que je m'installe chez toi avec elle… Juste pour quelques jours, hein ? »

Marlène resta un moment sceptique et réfléchit.

« Alice, tu ne m'as toujours pas expliqué comment Sophie Spencer s'est retrouvée avec toi. »

Avril ressentit un pincement au cœur en devant sortir un énorme bobard à Marlène, mais elle avait promis à Laurence de ne rien dire. Cette canaille… Il ne méritait pas sa confiance !

« Un homme l'a trouvée qui errait, perdue. Elle s'était échappée d'un appartement dans lequel elle était enfermée et il l'a confiée à une de ses amies. Cette femme a lu mon article à la suite de l'arrestation d'Honkov et a fait le rapprochement. Elle m'a ensuite appelée pour l'aider à lui trouver un endroit convenable. Il se trouve que c'était la fille de Spencer et qu'elle était bien la prisonnière de Honkov… et voilà... »

« Alice, on sait très bien que sa mère est une criminelle qui va rester en prison. Elle va devenir quoi, la petite ? »

« Elle va aller à l'orphelinat, Marlène, et compte tenu de ses antécédents, elle a peu de chance d'être adoptée par une famille. »

Marlène la regarda avec horreur.

« Oh, mon Dieu ! C'est horrible ce que tu dis là… »

« C'est horrible, mais c'est la réalité. Les adoptants ne veulent pas d'enfants de criminels... Pfff !… Comme si c'était contagieux ! »

Marlène fit une grimace. Il y eut un silence entre elles, alors qu'Alice évoquait mentalement de mauvais souvenirs de jeunesse. La blonde regarda son amie avec inquiétude et lui prit la main.

« Je suis sûre que ça va s'arranger, Alice, tu vas trouver une solution comme toujours... » Elle décida de changer de sujet. « … Et comment ça se passe chez Selignac ? Ton enquête avance ? »

« Je ne peux plus y retourner. Je dois faire profil bas, m'a dit Félix. Il doit être en train de faire discrètement surveiller Magellan par ses hommes à l'heure qu'il est. »

« Et toi, je veux dire, tu te sens comment ? »

« Bien… »

Alice eut honte de faire semblant d'être malheureuse. Après sa nuit avec Laurence, elle se sentait plus que bien, elle avait même une furieuse envie de crier au monde entier qu'elle avait vécu un véritable séisme, mais elle devait encore traîner sa morosité quelque temps. Marlène la dévisagea avec un regard anxieux.

« Tu sais que tu peux tout me dire, Alice. Je peux tout entendre. »

« C'est gentil, mais franchement, je t'assure, ça va… »

Il y eut un nouveau silence.

« Toi aussi, tu peux tout me dire, hein ? »

Alice savait Marlène incapable de garder un secret et effectivement, la blonde se troubla immédiatement, en détournant le regard.

« Alors ? Tu n'as rien à raconter ? » Demanda la rousse avec un léger sourire.

« Je ne vois pas de quoi tu parles. »

« Je t'ai vue avec Tim l'autre jour... Vous vous êtes embrassés. »

Marlène se mit à rougir.

« Ça fait longtemps que vous sortez ensemble ? »

Marlène hésita encore, puis finalement sourit.

« Une douzaine de jours. Je n'étais pas bien. Tim a été là pour moi quand le commissaire... »

Marlène baissa la tête et eut un rictus peiné. Alice s'éclaircit la voix et resta muette. Elle pensait déjà au moment où Laurence referait son apparition. Tout comme elle-même l'avait été, Marlène allait être furieuse après le policier. Et que dire quand elle allait apprendre que son patron et elle étaient devenus proches… même très proches ? Elle allait devoir fournir quelques explications, mais elle préférait de ne pas y penser présentement.

« C'est réconfortant d'avoir quelqu'un qui te soutient dans les moments difficiles, comme tu m'as soutenue… En plus, Glissant est un mec bien. »

« Tu comprends ? »

« Bien sûr. »

« Si tu savais… Tim me traite comme une princesse. »

La blonde afficha un sourire heureux et se perdit dans la contemplation de délicieux moments. Alice en profita pour se lever et prendre congé rapidement.

« Alors, c'est d'accord pour la petite ! Je compte sur toi en attendant de lui trouver une solution ! »

« Mais Alice, enfin... Alice !... ALICE ! »

Mais la rousse avait déjà quitté le bureau avec un sourire malicieux.

oooOOOooo

Félix Blanc-Gonnet et Avril planquaient à quelques cinquante mètres de l'endroit où s'étaient rendus Magellan un peu plus tôt dans la soirée. Le Directeur du Contre-espionnage avait posté quelques hommes qui surveillaient tous les mouvements suspects dans la villa. Et il y en avait pas mal, trop à son goût.

« C'est bizarre toute cette agitation, vous ne trouvez pas ? » Demanda Alice au bout d'un moment.

« Je n'aime pas ça… » Répondit Félix, le front soucieux. « Je ne sais pas qui habite ici, mais je dirais que cette personne s'apprête à fuir. »

« Vous devriez peut-être demander le renfort de la police, non ? »

Félix ignorait le déménagement improvisé de la veille auquel les hommes de main de Dimitrov avaient procédé dans l'urgence. L'alerte avait été déclenchée après qu'ils aient découvert les traces d'effraction et constaté la disparition d'Avril. La surveillance avait été renforcée. Les malfrats faisaient des allers et retours, chargeaient des camions et tout indiquait un départ imminent.

« Je crains que Tricard ne vienne tout gâcher avec son incompétence… »

Un coupé bordeaux reconnaissable entre mille apparut soudain dans le champ de vision d'Alice. Surprise, elle ouvrit de grands yeux, quand elle vit la Facélia de Laurence se garer juste devant l'entrée de la villa.

« Merde… » Lâcha-t-elle tout bas, soudain embarrassée.

Elle tourna la tête vers son voisin. Le Directeur du Contre-espionnage fronçait les sourcils en essayant de distinguer le conducteur.

« Qu'est-ce que c'est que ce cirque ?... » Murmura Félix.

La haute silhouette de Laurence émergea de l'habitacle de la petite sportive. Félix jura soudain en le reconnaissant.

« Laurence ?... C'est pas possible… »

Choqué, Félix regarda son ami en chair et en os posté sur le trottoir d'en face. Le commissaire jeta un regard autour de lui, boutonna calmement son costume et marcha résolument jusqu'à l'entrée de la villa, puis sonna.

A la vérité, le Directeur du Contre-espionnage était tellement abasourdi qu'il ne s'aperçut du départ d'Avril que lorsqu'il la vit arriver aux côtés du policier.

« Merde !… » S'écria-t-il en réagissant soudain, puis dans un talkie-walkie. « Alerte générale ! Tenez-vous prêts à passer à l'action à mon signal ! »

oooOOOooo

Laurence n'avait jamais été homme à reculer devant le danger, pourtant quand il constata la présence d'Alice à ses côtés, il eut un moment de panique et comme à son habitude, s'emporta soudainement contre elle.

« Mais c'est pas vrai ! Qu'est-ce que tu fais là ? »

« Je pourrais te poser la même question ! »

« Fiche le camp, Avril ! Immédiatement ! »

« Pas question de te laisser y aller seul ! »

« Je t'ai prévenue. Si tu fais tout foirer... »

Laurence s'interrompit brutalement alors que la porte s'ouvrait sur un majordome des plus sérieux. Imperturbable, l'homme s'enquit de leur présence, puis les fit entrer. Il les fit ensuite patienter dans un petit salon pendant qu'il allait prévenir le maître des lieux. Laurence jeta un regard furieux vers Alice. Quel contraste avec ce qui s'était passé quelques heures plus tôt, mais la rousse n'en avait cure : elle avait aussi deux mots à lui dire...

« Tu es totalement inconsciente ! »

« Arrête ton char, Laurence. Tu crois que j'ai pas vu clair dans ton petit jeu avec Sophie ? »

« Ah oui ? Et tu l'as confiée à qui ? »

« Marlène. »

« Avril, s'il leur arrive quelque chose à toutes les deux, je te jure qu'il ne se passera pas un jour où tu regretteras ta boulette ! »

« Et toi, à quoi tu penses en te jetant dans la gueule du loup comme ça ? Tu veux de nouvelles funérailles ? »

« Contrairement à toi, je sais ce que je fais… »

Ils s'affrontèrent du regard, à nouveau chien et chat. Quand ils entendirent la porte qui s'ouvrait, ils s'éloignèrent rapidement l'un de l'autre et reprirent contenance.

Un homme fit son entrée dans le petit salon, suivi par un autre armé d'un pistolet. La tension monta immédiatement d'un cran, alors que les protagonistes se dévisageaient en se défiant silencieusement.

« Incroyable ! » Finit par dire l'individu avec un léger accès slave. « Vous êtes plein de surprises, Laurence. »

« Commissaire Laurence ! » Rectifia l'intéressé avec son arrogance habituelle. « Gregori Dimitrov, vous êtes en état d'arrestation. Vous êtes inculpé d'actes d'espionnage, de sabotage, d'escroqueries, de meurtres avec préméditation, d'enlèvements, de séquestration, et j'en passe… tout ça au nom d'une organisation criminelle qu'on appelle Les Quatre. Je vous prierai de me suivre sans opposer de résistances. Vous aurez droit à un avocat, même si personnellement, je ne me montrerai pas aussi généreux. »

Totalement pris au dépourvu, Dimitrov éclata de rire.

« Laurence, vous êtes vraiment extraordinaire ! Vous débarquez chez moi comme si de rien n'était, alors que vous revenez d'entre les morts… Où étiez-vous donc ? »

« Juste derrière vous, Dimitrov. »

« Et vous croyez encore pouvoir m'attraper ? »

Laurence glissa les mains dans ses poches, très sûr de lui.

« Je vous conseille de vous rendre sans faire de vagues. Il y a déjà eu suffisamment de morts comme cela. »

Le russe eut un bref sourire et se tourna vers la journaliste.

« Mademoiselle Avril, nous n'avons pas eu l'honneur d'être présentés dans les règles… Gregori Dimitrov. »

Avril fit une grimace.

« Votre réputation vous précède. J'ai beaucoup entendu parler de vous et pas en bien, monsieur Dimitrov. »

« Je regrette que nous nous soyons manqués de peu hier soir... » Il eut un bref sourire d'excuse, en admettant implicitement son implication dans l'enlèvement de la journaliste. « … Vous me semblez être une jeune femme de valeur... »

Il ne fallait pas se fier à sa bonhommie et à sa courtoisie. Le regard acéré qu'il glissa vers Laurence était significatif. Le policier sentit un frisson glacé lui glisser le long de la colonne vertébrale : l'homme se doutait que la rousse comptait pour lui. Dimitrov allait ajouter autre chose, lorsque la porte s'ouvrit à nouveau.

Plutôt vexé, Félix Blanc-Gonnet fit son entrée dans la pièce, les mains en l'air, sous la conduite d'Henri Magellan qui le menaçait avec une arme.

« On fait de singulières rencontres dans votre jardin, Gregori... »

« Monsieur Blanc-Gonnet, il ne manquait plus que vous !… Soyez le bienvenu à notre petite réunion et prenez place parmi nous. »

Laurence et Félix échangèrent silencieusement un long regard. Magellan jeta un œil vers les autres convives et se figea d'un coup quand il posa les yeux sur le policier. La surprise qui se peignit sur ses traits n'était pas feinte.

« Vous ! »

Comme l'industriel l'observait en verdissant, Laurence ricana :

« On dirait que vous êtes en présence d'un fantôme, monsieur Magellan, ou devrais-je plutôt vous appeler… Szentelek ? »

L'homme eut d'abord une réaction de stupéfaction, puis très vite, il se reprit. Son visage se transforma et il contempla Laurence avec un profond mépris.

« Je vous croyais mort ! »

Laurence eut un sourire sardonique en coin.

« Désolé de vous décevoir mais j'avais d'autres projets… »

Alice passa alternativement de Laurence à Magellan alors qu'elle faisait le lien avec ce qu'elle savait de l'histoire des Quatre... Szentelek, le marchand hongrois qui s'était enrichi pendant la guerre en volant des œuvres d'art à des juifs… L'homme à l'origine des Quatre, celui qui avait mystérieusement disparu et que le monde avait cru mort… Elle jeta un oeil vers Blanc Gonnet. Silencieux, Félix se contenta de lever un sourcil et de réconcilier les traits de l'homme qu'il avait en face de lui avec les photos qu'il connaissait du hongrois.

« Ne vous avais-je pas dit que cet homme était extraordinaire, Zoltar ? » Demanda Dimitrov avec un sourire de satisfaction.

« Ce qui nous pose à l'évidence un vrai problème, Gregori. Désormais, vous allez devoir vous ranger à mon avis. »

« Malheureusement. »

« Qu'est-ce que vous comptez faire de nous ? » Demanda soudain Alice avec inquiétude.

« Cela me semble évident, Avril. Nous gênons considérablement ces messieurs et leur trafic d'informations, et donc... »

« … Vous allez nous tuer. » Finit la rousse d'une voix blanche.

« J'ai bien peur que oui. » Répondit simplement Dimitrov.

Il se tourna vers son homme de main et lui parla en russe. L'homme sortit.

« Comment avez-vous deviné ? » Demanda Magellan à Laurence.

« Pas deviné. Déduit... J'ai cherché le lien qui vous unissait à Félix, ainsi qu'à Dimitrov après avoir surpris vos conversations lors de la soirée de charité chez vous. Vous vous êtes plaint auprès du Directeur du Contre-espionnage que l'on vous volait des secrets militaires. J'ignorais encore si Les Quatre vous extorquaient des renseignements ou si Dimitrov vous faisait chanter. En réalité, aucune fuite n'a été constatée réellement, comme a pu le découvrir Avril lors de son enquête dans votre bureau d'études. Cela ne laissait plus qu'une option : vous étiez complices... »

« Cette petite fouineuse avait découvert le pot aux roses et menaçait de tout révéler… »

« C'est pourquoi vous m'avez fait enlever hier. Vous vouliez m'éliminer après m'avoir forcé à dire tout ce que je savais. »

« Hélas, votre ange gardien est intervenu avant que nous puissions vous interroger. » Releva Dimitrov.

Avril et Laurence restèrent le plus neutres possible. Calmement, le policier poursuivit son intervention :

« Au cours de mes recherches, il m'est apparu des faits étranges, notamment sur la façon dont vous avez pris le contrôle de Sélignac à la mort de votre associé de longue date. Cette mort survenue il y a quelques mois n'avait rien d'accidentelle. Vous avez assassiné Bernard Dorteuil. »

Magellan alluma tranquillement un cigare et souffla la fumée.

« J'ai connu Bernard au début des années cinquante quand je suis sorti de ma clandestinité volontaire. J'étais parti me faire oublier en Afrique du Sud, j'étais riche et il m'a convaincu d'investir dans son projet. Il était doué et a su s'entourer des meilleurs ingénieurs pour développer ses idées. Très vite, tous ensemble, ils ont élaboré de nouveaux systèmes de communication performants. Le contrat avec l'Armée française était une victoire pour Sélignac, une reconnaissance de son savoir-faire, mais il comportait une clause d'exclusivité... A court terme, c'était condamné Sélignac à une mort certaine avec un seul partenaire… J'ai tenté de lui parler mais Dorteuil n'a rien voulu savoir. C'était un idéaliste qui croyait au progrès, mais il était tellement nationaliste, si... petit. J'ai alors eu l'idée de ce vol pour appâter de nouveaux clients étrangers. Tout le monde était prêt à payer des sommes folles pour obtenir les nouveaux radars de Sélignac. »

« Les Britanniques notamment. Il vous a suffit de faire espionner l'un de leurs plus influents députés, Mark Dendridge, par une femme que vous faisiez chanter, Hélène Spencer... » Reprit Laurence. « ... Elle a séduit cet homme politique, lui a extorqué des informations et vous l'avez fait chanter à son tour avec cette liaison, pour qu'il vous favorise auprès de ses amis. Dendridge a alléché les services de renseignements britanniques et vous leur avez vendus les procédés de Sélignac. Les Quatre gagnaient sur tous les tableaux. »

« Tout le monde a eu vent que nous possédions cette technologie avant-gardiste. Les américains nous ont contactés, fatalement, les russes ont suivi… »

« … Et vous avez réussi un grand coup en leur vendant à tous les mêmes radars à prix d'or. C'était ingénieux, et pourtant, il y a eu un petit grain de sable dans vos plans bien rôdés… Mon intervention. »

« Ne vous y trompez pas, Laurence, vous faites partie de l'équation depuis le début » Affirma Dimitrov.

Laurence eut un rictus.

« J'ai en effet fini par comprendre que je faisais l'objet d'un certain acharnement de votre part… Vous avez d'abord essayé de me faire porter le chapeau avec Jouve, que vous aviez chargé de rassembler des informations sur moi. Comme il mettait son nez partout et qu'il attirait trop l'attention, vous avez mis en scène son assassinat chez moi, pour me faire accuser. »

« Jouve était un imbécile encombrant. Il n'a eu que ce qu'il méritait. » Se contenta de répondre Dimitrov.

« Puis, il y a eu la mort mystérieuse de Jäger, que vous avez maquillée en suicide pour attirer mon attention, mais j'ai retrouvé ceci... » Laurence sortit un article de presse de sa poche et le montra. « … L'une de vos transactions a mal tourné à Bruges. Le journal rapporte une échauffourée sur les docks la veille de la mort de Jäger, des échanges de coups de feu et la disparition d'un individu... J'ai vu un homme tombé à l'eau, dixit l'un des protagonistes, arrêté par la police. Pourtant, quand des recherches ont été engagées, aucun corps n'a été retrouvé… En autopsiant le cadavre de Jäger, notre légiste a relevé la trace d'un violent choc à la tête, qui a causé une perte de conscience et entraîné la noyade. »

Dimitrov eut une moue appréciative.

« Toujours aussi perspicace... Jäger se trouvait sur une passerelle quand il a bêtement glissé au cours de la fusillade. Sa tête a dû heurter quelque chose avant qu'il ne tombe à l'eau. Il n'était déjà plus de ce monde quand mes hommes l'ont repêché. »

« Une mort naturelle, compte tenu de ses activités… » souligna Laurence, non sans ironie. « … Vous avez ensuite enlevé Avril... »

« J'avais chargé Castro, mon homme de main de faire parler la journaliste. Son lien avec Blanc-Gonnet m'interpellait... » Intervint Magellan. « … Le Grêlé a fait preuve d'un peu de… créativité. »

« Un peu de créativité ? » S'indigna soudain Avril. « Ce malade m'a torturé, oui ! Si le commissaire ne m'avait pas trouvé, je serais morte ! »

« Avril... » Prévint Laurence pour la calmer.

Magellan jeta un regard cruel vers Alice.

« Et nous aurions été débarrassés d'une encombrante journaliste qui se prend pour Mata Hari ! »

Alice fit un pas en avant, stoppé par le bras de Laurence. Dimitrov leva une main pour tempérer la discussion.

« Dominique Castro a outrepassé les consignes qu'il avait reçues. Jäger mort, il nous fallait un autre exécuteur des basses oeuvres et il a voulu faire ses preuves. »

« Mal lui en a pris. » Ricana Laurence. « Avril pouvait l'identifier, alors vous l'avez éliminé pour éviter que je fasse le lien avec vous, Magellan. Mais c'était trop tard. »

« Comment m'avez-vous retrouvé ? » Demanda l'industriel.

« Un numéro de téléphone qui m'a conduit à une adresse. Dans la voiture de Castro, j'ai trouvé un carton d'invitation pour une soirée caritative. Encore une fois, en lisant la presse, j'ai découvert votre nom. Quelle n'a pas été ma surprise quand je vous ai vu en compagnie de Félix à mon enterrement, puis en compagnie d'Avril à ce gala de charité… J'ai cru que mes soupçons envers le Directeur du Contre-espionnage se confirmaient et qu'il avait trahi son pays... »

Félix lui lança un regard sombre et ouvrit la bouche pour la première fois de la soirée.

« … Comme j'ai cru pendant un temps que tu étais celui qui poursuivait une vengeance personnelle en te débarrassant des Quatre un par un. »

« Nous faisions fausse route tous les deux. Félix, en bon chien fidèle de la République, n'était seulement aveuglé que par sa mission… Je ne lui en veux pas de s'être servi de moi pour parvenir à ses fins. »

Le Directeur du Contre-espionnage se tourna vers Dimitrov.

« Pourquoi avez-vous envoyé Stolz à l'usine désaffectée ? »

« Il était chargé de venir récupérer Avril. L'intervention inopinée de Laurence l'en a empêché et il a dû improviser. »

« Il a essayé de me tuer. Pourquoi cet acharnement après moi ? » Demanda le policier.

« Parce qu'il était temps de vous faire payer, Commissaire… »

Une voix féminine venait de s'élever derrière lui. Laurence, Avril et Félix se retournèrent simultanément. Une femme élégante se tenait devant eux, blonde, les yeux bleus comme l'azur, la petite quarantaine...

Sidéré, Laurence ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes en la reconnaissant…

« Irina… » Balbutia-t-il. « … Mais c'est impossible ! Tu es... »

« Morte ? Oui, en effet, Irina est morte. »

Laurence resta un moment perplexe tandis que la femme rejoignait Dimitrov et Magellan. Ce dernier prit la parole.

« Laurence, permettez-moi de vous présenter ma fille Gladys. Elle est aussi la sœur d'Irina et l'épouse de Gregori. »

Laurence fronça les sourcils. Une telle ressemblance ne pouvait signifier qu'une chose : que les deux sœurs étaient jumelles. Voilà qui expliquait beaucoup de choses, mais pas tout...

« Si Irina était votre sœur, pourquoi l'avoir sacrifiée à Berlin ? »

« C'était une mise en scène. Irina l'ignorait mais nous nous sommes servis d'elle pour vous attirer dans un piège et nous débarrasser de vous définitivement. Malheureusement, vous avez échappé à la mort. » Répondit Magellan.

« Ma sœur s'était entichée de vous et voulait s'enfuir en France. Cette pauvre idiote croyait que vous l'aideriez et la protégeriez… Elle n'a fait qu'attirer l'attention du KGB sur elle et sur nos activités. Quelques semaines plus tard, les russes l'ont enlevée et on ne l'a plus jamais revue. »

« Tout ça ne serait pas arrivé si vous ne vous étiez pas obstiné contre notre organisation, Laurence. C'est à cause de vous si ma fille est morte. »

« Il est tellement plus facile de me blâmer que d'assumer la responsabilité de vos actes, Magellan. Tout comme il est lâche de s'attaquer à des innocents, tels que Sophie Spencer, l'homme qui est mort à ma place dans l'explosion de mon appartement ou Mademoiselle Avril ! »

Touché par la pique acide de Laurence, Magellan fit un pas vers lui.

« Je veux vous voir souffrir, comme j'ai souffert quand j'ai cherché Irina en vain. »

Les deux hommes s'affrontèrent du regard sans qu'aucun ne veuille céder. Laurence ne se départit pas de son calme et prononça doucement :

« La vengeance est ainsi faite, que les yeux fixés sur le but qu'elle veut atteindre, elle ne voit pas ce qui peut la faire trébucher en chemin. »

« Vous croyez pouvoir encore nous arrêter, mais c'est fini, Laurence ! » S'écria Gladys, pressée d'en finir. « Vous n'êtes plus en mesure de nous empêcher de parvenir à nos fins. »

La femme tira soudain Avril par le bras. Surprise, la rouquine se débattit brièvement jusqu'à ce que la fille de Szentelek pointe un petit automatique de poche contre la tempe de la journaliste qui s'immobilisa enfin.

Apeurée, le coeur battant, Alice croisa le regard de son amant avec inquiétude. Sur le qui-vive, Laurence leva la main vers Gladys et prit un ton persuasif :

« Baissez cette arme, si c'est moi que vous voulez, alors prenez-vous en à moi plutôt qu'à elle ! »

Magellan eut un sourire mauvais et reprit la parole :

« Nous aurions pu tout aussi bien kidnapper votre charmante secrétaire pour laquelle vous semblez avoir un faible… » Il s'approcha de sa fille. « … Mais finalement, je crois plutôt que je vais d'abord me faire un plaisir de tuer votre petite journaliste, avant de vous faire subir le même sort... »

Il y eut soudain un coup de feu à l'extérieur, suivis par des cris indistincts dans le jardin, puis par des échanges de tirs nourris. La cavalerie alertée par Félix Blanc-Gonnet arrivait enfin à la rescousse.

C'était l'occasion rêvée pour semer le chaos. Pendant qu'Alice bousculait son agresseur distraite par les mouvements de Félix à sa gauche, Laurence s'élançait contre Magellan qui avait sorti son arme et la pointait vers lui. Le terrible crochet droit du commissaire cueillit l'industriel à la mâchoire. Avant de s'effondrer, inconscient, ce dernier eut le temps d'appuyer sur la gâchette et heureusement, la balle se perdit dans la pièce.

Quand Laurence se redressa en remerciant sa bonne étoile, il entendit un fracas de verre brisé et se retourna. Dimitrov venait de passer à travers la porte fenêtre et s'enfuyait en courant. Le policier laissa Félix maîtriser Gladys, s'assura d'un regard qu'Avril allait bien et suivit le russe dans le jardin.

C'était de la folie que de se lancer ainsi à la poursuite d'un homme en essuyant des coups de feu. Dimitrov avait une bonne dizaine de mètres d'avance et se retourna pour tirer dans la direction du policier. La balle siffla aux oreilles de Laurence qui se maudit pour son imprudence mais continua tout de même, coûte que coûte.

Dimitrov s'engouffra dans le sous-bois, en sautant souplement par dessus les obstacles. Dès qu'il le pouvait, il tirait sur Laurence pour décourager son poursuivant. Protégé par les arbres et l'imprécision des tirs, le policier redoubla de vitesse, déterminé comme jamais à ne pas laisser échapper sa proie cette fois. Quitte à prendre tous les risques et à en payer le prix, il se rapprocha et agrippa Dimitrov dans un sursaut d'énergie pour l'arrêter.

Les deux hommes firent des roulés-boulés au sol en grognant. Laurence fut le plus prompt à se redresser mais Dimitrov contre-attaqua et se jeta sur lui. Le russe plaqua Laurence au sol, puis chercha à faire un étranglement au commissaire qui se rappela à cette occasion que son adversaire pratiquait le judo. A son tour, Laurence le contra et le renversa. Pendant quelques secondes de lutte acharnée, aucun ne sembla prendre le dessus, quand Dimitrov se saisit d'un morceau de bois après avoir tâtonné sur le sol et assena un grand coup sur la tête du policier.

Etourdi, mais pas assommé, Laurence relâcha la pression pendant une ou deux secondes. Dimitrov plaça ses mains autour de son cou et serra. Le commissaire était pris dans l'étau et essaya tant bien que mal de se débarrasser de l'emprise de son adversaire qui l'étranglait, mais déjà essouflé par sa course, il commençait à manquer d'air. Il ne tarda pas à sentir les prémices d'un évanouissement prochain, tant Dimitrov appuyait sur ses carotides et bloquait la circulation du sang. Avec l'énergie du désespoir, malgré ses oreilles qui bourdonnaient, Laurence tenta de puiser dans ses dernières réserves. Mais il se rendit vite à l'évidence, malgré toute sa bonne volonté, il se sentit glisser inexorablement dans un puits noir sans fond…

« Swan ! »

Laurence entendit son prénom scandé frénétiquement et parvint à ouvrir les yeux, alors que quelqu'un le secouait.

« Mon Dieu, Swan… Qu'est-ce que tu m'as fait peur ! »

Avril était penchée sur lui, visiblement soulagée. Hébété, Laurence regarda autour de lui et aperçut le corps de Dimitrov, allongé dans une position grotesque.

« Tu l'as assommé ? » Demanda-t-il avec consternation.

« Avec ça ! »

Fièrement, elle lui montra une bûche à quelques pas et alors qu'il se mettait en position assise, elle se jeta brutalement contre lui et le couvrit immédiatement de baisers.

« J'ai cru que j'étais arrivée trop tard. Ce taré t'étranglait comme un poulet ! »

Laurence émit un grognement de dédain contre cet élan soudain d'affection qu'il jugeait inopportun.

« Avril, ce n'est pas le moment ! »

… Surtout quand il s'avisa que Tricard approchait et le regardait de travers, carrément furibard.

« AVRIL ! » Cria Laurence, pour se débarrasser de la journaliste.

Sans ménagement, il repoussa la rouquine qui s'affala sur les fesses et il se releva en époussetant son costume couvert de poussière. Pas un instant, il ne songea à aider galamment sa maîtresse à se remettre sur pieds.

« Laurence ! Ces façons de faire, qu'est-ce que ça veut dire ? Vous et moi, on va avoir une discussion ! Je vous jure que ça va pas se passer comme ça ! »

« Moi aussi, je suis content de vous revoir, Monsieur le Divisionnaire. »

Laurence le dévisagea avec un sourire engageant. Tricard s'arrêta net et se retrouva tout bête. Il reprit de plus belle :

« N'essayez pas de détourner l'attention comme vous le faites d'ordinaire ! Nom de Dieu, Laurence ! Qu'est-ce qu'il vous est passé par la tête ? Vous avez intérêt à avoir de bonnes raisons pour avoir agi comme vous l'avez fait ! »

« J'avais de bonnes raisons. »

« Ça n'empêche ! Quand les boeufs-carottes vont vous tomber dessus, je ne donne pas cher de votre peau, mon vieux. Cette fois, vous allez faire l'objet de sanctions disciplinaires et d'une mise à pied, je vous le garantis ! En Guyane, vous allez vous retrouver ! »

Laurence ne dit rien et préféra laisser passer l'orage. Le divisionnaire avisa Avril qui s'était relevée et attendait, un peu en retrait.

« Et vous, Avril, qu'est-ce que vous fichez là ? Et c'était quoi toutes ces embrassades avec Laurence ? »

« Euh… J'ai trébuché. »

« Trébuché ? C'est une autre façon de dire que Laurence vous a sauvée la vie une fois de plus ?... »

Alice ouvrit de grands yeux et s'apprêta à contredire le Divisionnaire. Tricard soupira et continua :

« … Avril, vous êtes vraiment une catastrophe ambulante. Pourquoi faut-il que vous vous trouviez toujours au mauvais endroit au mauvais moment ? »

« Hein ? »

Avril n'en croyait pas ses oreilles et se tourna vers Laurence pour qu'il rectifie les propos de son supérieur. Le policier lui fit un sourire suave en se délectant du quiproquo et ricana :

« Oui, Avril, pourquoi ? »

« Mais c'est pas ce que vous croyez ! C'est moi qui… » Lança Avril, furieuse.

Tricard ne l'écoutait déjà plus. Il s'était tourné vers Dimitrov qui émergeait de son inconscience et à qui Martin avait passé les menottes.

« Alors, c'est lui, le chef des Quatre ? »

« Avec son beau-père et sa femme. Une entreprise très familiale. »

Félix Blanc-Gonnet s'approcha de leur petit groupe.

« Je suppose que je vais devoir les remettre dans les mains des Services Secrets ? » Murmura Tricard, d'humeur chagrine.

« J'en ai bien peur. » Répondit Laurence, fataliste.

Dimitrov échangea un regard arrogant avec Laurence avant d'être emmené manu militari par les hommes de Félix. Ce dernier serra la main à son ancien agent.

« Bravo Swan, tu as réussi. Je savais que je pouvais compter sur toi. »

« Merci d'être venu te joindre à la fête. »

« Remercie plutôt ton supérieur qui a fait preuve d'une initiative pour le moins heureuse... »

Tricard se sentit rougir.

« Vous savez, Blanc-Gonnet, c'est le fruit d'une longue expérience... »

« … Mais totalement irréfléchie et inconsciente... Soyez heureux qu'on ne puisse pas faire mention de cette opération dans vos états de service, Tricard, sinon vous retourneriez à la circulation… »

Le Divisionnaire déchanta brusquement et resta abasourdi.

« … Et vous aussi, Avril, pas un mot dans votre canard tant qu'une version officielle n'aura pas été dévoilée. »

« Mais les gens ont le droit de savoir ce qu'il s'est passé ! »

« Je vous rappelle que vous avez signé un accord de confidentialité avec nos services. Enfreignez-le et vous pourrez faire une longue retraite spirituelle dans un couvent perdu au fin fond de la Lozère pour vous apprendre la valeur du silence. »

Laurence ne put retenir un ricanement moqueur.

« Alice Avril, carmélite ? Je paierai cher pour voir ça… »

« Celles dont je parle savent dresser les plus retorses ! »

Félix eut un rire désagréable pendant que la jeune femme se renfrognait en serrant les dents. Blanc-Gonnet se tourna vers le commissaire :

« Viens, Swan, on a encore des détails à mettre au clair... »

Les deux hommes s'éloignèrent en discutant. Tricard et Avril restèrent seuls.

« Qu'est-ce que je déteste ce type… » Grinça le Divisionnaire.

« Et moi donc… » Lui rétorqua Avril avec amertume.

Décidément, rien n'avait changé. Pendant quelques secondes, la rouquine lança des dagues virtuelles dans le dos de Laurence pour se calmer et décida qu'elle aurait une discussion certainement houleuse avec lui. Swan ne perdait rien pour attendre...

A suivre…

Et voilà, nous voici presqu'arrivés au terme de ce voyage. Que diriez-vous d'un dernier chapitre pour clore cette histoire commencée il y a plus d'un an, écrite à mes heures perdues, entre famille et travail ?

Je vais vous conter une anecdote concernant ce récit. A l'origine, cette histoire fut vaguement inspirée par un roman de Sherlock Holmes qui s'appelait « Le Signe des Quatre », que j'avais lu il y a longtemps et dont j'avais gardé des souvenirs assez vagues.

Je commence donc à bâtir une histoire d'espionnage similaire avec une sombre organisation criminelle, que j'appelle « Les Quatre ». J'y ajoute ma sauce avec Laurence, Avril et un personnage inédit, et ce n'est que lorsque j'ai écrit le chapitre 4, que je découvre par hasard en faisant des recherches, qu'Agatha Christie s'étaient elle-même inspirée de cette même enquête de Conan Doyle pour écrire un roman qui s'appelle justement… « Les Quatre » !

Croyez-moi ou pas, mais je n'ai aucune idée du contenu du roman de la Reine Agatha ! A l'heure même où j'écris ces lignes, j'ai pris le parti de ne pas le lire pour ne pas être influencée et pour poursuivre ma propre intrigue. Je n'ai même pas modifié le passé de Laurence, absolument pas raccord avec celui de la série, mais je voulais garder la cohérence de mon intrigue.

L'heure du bilan a sonné. Après quelques 65 000 mots, (l'équivalent d'un roman) je suis absolument ravie d'être allée au bout de cette aventure. Tout n'est pas parfait, loin de là, mais cette fic comptera plus que les autres, car elle m'a beaucoup fait progresser sur la structure d'un roman policier, sur la timeline et l'organisation rigoureuse de mes idées. Surtout elle m'a donné confiance en moi. Je sais désormais comment éviter certaines maladresses, comme ne pas en révéler trop, trop tôt, mais aussi induire le lecteur en erreur et le lancer sur de fausses pistes. C'est livré ici de façon brute et maladroite parfois, puisque je ne peux pas revenir sur les chapitres publiés, mais ça m'a obligé à me creuser la cervelle pour rattraper des bourdes faites précédemment.

Globalement, je suis satisfaite du résultat, je suis restée fidèle à l'intrigue de départ, à des éléments clés de narration auxquels je tenais, à la cohérence du tout, et ça, ce n'était pas gagné ! J'espère surtout que ça vous a plu et que cela incitera aussi d'autres personnes à écrire sur ce fandom fabuleux.

Il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne et heureuse année 2018 avec les Petits Meurtres bien-sûr !