Chapitre 15

Le retour à la vie du commissaire Laurence fit grand bruit dans l'édition de La Voix du Nord le lendemain matin. Quand Alice prit connaissance de l'article signé par Jourdeuil lui-même, la journaliste en elle grinça des dents, comme seule la connaissance de la vérité peut faire bondir une personne sensible aux injustices.

Où étaient passés les sacro-saints principes du rédacteur en chef, sa volonté de faire éclater la vérité au grand jour ? Qu'était devenu son sens de l'éthique journalistique ? Comme un dégonflé, Jourdeuil s'était incliné devant la raison d'Etat. Son papier était de ce fait bourré d'inexactitudes et de fausses informations serinées par Félix Blanc-Gonnet, et jamais vérifiées. Pire, son article puait la suffisance tellement son ancien patron était sûr que les tirages supplémentaires du journal allaient s'écouler comme des petits pains et que tout le mérite lui en reviendrait. Alice était dépitée et dégoûtée.

Pour évacuer ses frustrations, elle s'attela à l'écriture de sa version des faits avec ce dont elle avait été témoin. Tout au début de l'aventure, Laurence l'avait prévenue que les agissements des services secrets allaient à l'encontre des principes personnels et qu'il était difficile de les faire coexister sans se trahir. Elle comprenait à présent ce qu'il voulait dire. Alice passa donc une bonne partie de la journée à compiler les véritables informations dans un petit carnet, qu'elle dissimula ensuite dans une cachette aménagée sous son plancher. Elle espérait que personne ne le découvrirait. Dans quelques temps, son intention était de le ressortir et d'écrire un livre chronique retraçant les principaux événements de l'affaire.

Avril agissait aussi ainsi pour une autre raison : elle repoussait le moment où elle se retrouverait seule, face à face avec Laurence. Elle aurait aimé poursuivre la conversation intime entamée avec lui mais elle redoutait que le temps tourne à l'orage entre eux. La veille, elle n'avait pu le voir que brièvement, tant il était occupé à répondre aux sollicitations de son supérieur et de ses collègues qui avaient décidé de fêter le retour de leur héros. Elle l'avait alors observé de loin en admirant sa prestance. Bizarrement, elle l'avait perçu à plusieurs reprises mal à l'aise devant toute cette attention soudaine. Finalement, il s'était éclipsé rapidement avec Félix après seulement un verre, plantant la journaliste qui ne l'avait pas vu disparaître.

Depuis, elle n'avait pas de nouvelles car elle ignorait où il logeait. De ce fait, elle avait dû gérer une Marlène tour à tour furieuse et ravie du retour de son patron. La secrétaire désespérait également de pouvoir lui parler et n'attendait qu'une chose : qu'il revienne au commissariat. Là encore, ce n'était pas gagné. Laurence n'avait littéralement plus d'existence administrative. Il était libre d'aller et venir à sa guise.

La journée avança mais toujours pas de Laurence à l'horizon. Quand le point presse avec le Préfet de police fut annoncée en fin de soirée à la préfecture, les deux amies s'y rendirent et aperçurent le commissaire de loin. Dans son discours, le Préfet débita ce que les services de Blanc-Gonnet lui avaient donné comme information à diffuser, à savoir l'arrestation d'un réseau de dangereux criminels (et non d'espions) et l'enquête du commissaire sous couverture menée avec succès.

Laurence fut célébré comme un héros et chaudement remercié. Il répondit de façon affable à la presse, ignora la petite rousse qui levait le doigt en permanence pour lui poser des questions et ne lui répondit pas quand Avril parvint à s'imposer parmi ses collègues.

Déjà énervée par son manque d'intérêt, Alice ne se laissa pas faire. Accompagnée de Marlène, elle réussit à s'approcher du groupe des officiels et apostropha le commissaire qui discutait tranquillement.

« Alors, Laurence, tout va bien, les chevilles n'enflent pas trop avec tous ces compliments ? Ça va, le melon ? »

« Mademoiselle Avril, toujours aussi merveilleuse de délicatesse. Vous êtes bien la seule à ne pas m'avoir manqué... »

« Et vous, toujours aussi charmant… Je peux vous parler ? »

Il se tourna vers les autres convives.

« Je vous prie de m'excuser, Messieurs, mon supérieur a eu l'idée de donner l'exclusivité de mon interview au journal de cette demoiselle sans-gêne... Je dois me plier à un exercice qui, je le sens, va être particulièrement pénible... »

Les hommes émirent des commentaires compatissants. Laurence s'éloigna d'eux en souriant à Marlène et en ignorant complètement Avril, qui était encore plus fumasse que précédemment.

« Marlène, me pardonnerez-vous toute cette mise en scène ? Je suis sincèrement désolé pour tous les moments douloureux que j'ai occasionnés. »

Comme à son habitude, Marlène lui sourit et il sut qu'elle ne lui en voulait plus.

« Vous avez agi comme vous avez jugez bon. Le résultat est là : vous avez réussi à mettre ces bandits sous les verrous. »

Alice n'en croyait pas ses oreilles.

« Mais tu ne vas quand même pas tout lui passer ! Et ce qu'on a subi ? C'était du vent, peut-être ? »

« Le passé est le passé, Alice. Le plus important, c'est que le commissaire soit vivant. »

« Ah, Marlène, vous êtes bien la seule à me comprendre... Avril, vous devriez en prendre de la graine au lieu d'être rancunière et de ressasser toute cette aigreur à mon égard... »

Alice leva les yeux au ciel en serrant les dents. Bien sûr qu'il n'allait pas étaler leur relation au grand jour, mais de là à continuer à la titiller de cette façon. Un nouveau jeu du chat et de la souris venait de commencer entre eux, un de ceux que Laurence affectionnait et maitrisait à la perfection dans le rôle du matou perfide et calculateur. A elle de faire le dos rond et de supporter ses petites piques… D'ailleurs, il venait de lui en balancer une :

« … En fait, Avril, vous êtes jalouse de ne pas avoir eu votre heure de gloire. »

« Pff… N'importe quoi ! »

« Il va falloir vous y faire. Ce n'est pas dans les Services Secrets que vous étancherez votre soif de reconnaissance. »

« N'empêche que si je n'avais pas assommé Dimitrov, vous ne seriez sans doute pas ici ce soir, à jouer les matamores… »

Laurence mit les mains dans ses poches, très sûr de lui.

« Alors c'est ça que vous voulez en fait, que je vous remercie pour votre intervention providentielle ? »

« Pour une fois que c'est vous qui vous mettez dans la mouise… »

« Indispensable Avril… Que ne ferais-je sans vous ? »

Le ton doucement ironique n'échappa pas à Alice et elle décida d'en rester là en sachant qu'elle n'obtiendrait rien de plus de lui.

« Je suis surtout déçue par votre attitude et votre manque de communication. Encore une fois, vous avez voulu faire cavalier seul. »

« Oui. Sur ce point, vous ne me changerez pas. »

Bien qu'anodine en apparence, la remarque était clairement plus personnelle. Ils échangèrent un long regard jusqu'à ce que Marlène pose à Laurence la question qui lui brûlait les lèvres.

« Nous raconterez-vous le fin mot de l'histoire tout de même ? »

« Un jour peut-être, Marlène. Pour l'instant, je suis tenu au secret… »

Il se tourna vers la journaliste et reprit son sérieux.

« … Et vous aussi, Avril. Félix s'est finalement rangé à mon avis. Il m'a chargé de vous dire que votre engagement se terminera à la fin du mois. »

« Quoi ? »

« Ce n'était pas un métier pour vous. Retournez à vos articles et à l'écriture de ce roman qui vous tient tant à cœur… Le Cercle Rouge, c'est ça ? »

« Mais… »

« Ne me remerciez pas. Gardez plutôt votre salive pour convaincre Jourdeuil de vous réintégrer à La Voix du Nord... »

Alice était consternée. De quoi se mêlait-il donc ? Elle allait lui dire sa façon de penser lorsqu'elle se rendit compte qu'elle n'avait plus son attention. Laurence semblait fasciné par une femme brune d'une quarantaine d'années qui marchait vers leur groupe avec une démarche chaloupée. Des yeux bleus perçants animaient un visage aux courbes parfaites. L'inconnue adressa un charmant sourire au policier et lui présenta sa main quand elle arriva en face de lui.

« Bonsoir, Commissaire. Je suis une de vos plus ferventes admiratrices. »

Sa voix était chaude et sensuelle, ses lèvres pulpeuses, presque boudeuses. Laurence fut immédiatement sous le charme et se fendit d'un sourire irrésistible. Soudain intéressé, il avait oublié jusqu'à l'existence d'Avril et de Marlène à ses côtés. Elle poursuivit :

« Vous avez une mine resplendissante pour un mort. L'air lillois doit particulièrement vous réussir. »

« Je n'ai guère le temps de m'ennuyer ici... Et à qui ai-je l'honneur ? »

« Je m'appelle Diane Bardet-Lanvin. Je crois que ce nom ne vous est pas inconnu, n'est-ce-pas ? »

Le sourire de Laurence se crispa immédiatement.

« Comment oublier l'homme qui m'a fait muter ici ? Pardonnez-moi, mais autant vous le dire tout de suite : je n'ai aucune estime pour votre mari. »

« Cette franchise vous a déjà valu beaucoup de problèmes par le passé, Commissaire... » Elle haussa les épaules. « … mais il se trouve que je partage également ce point de vue. Voyez-vous, Henri et moi sommes désormais séparés. J'ai demandé le divorce. »

« Si je puis me permettre, Madame, c'est ce que vous aviez de mieux à faire. »

Elle eut un rire léger.

« Vous n'êtes pas le premier à me le dire. J'ai fini par écouter les voix de la raison. Et maintenant, je ne regrette pas mon choix quand de nouvelles perspectives s'ouvrent devant moi... »

Le sourire qui accompagna ce commentaire se voulut séducteur, alors qu'elle détaillait Laurence littéralement comme une pièce de viande appétissante. Inconsciemment, Avril fit un pas en avant en serrant les poings et frôla le policier. Laurence lui attrapa discrètement la main pour la retenir. Comme si de rien n'était, il poursuivit :

« Henri ne lâche pourtant pas ses proies facilement. Il a dû tout faire pour vous rendre la vie impossible, n'est-ce pas ? »

« Vous n'avez pas idée. Il n'a pas changé d'un iota sur ce point. Vous ne serez donc pas le bienvenu au 36, si jamais l'on décide en haut lieu de vous réintégrer. »

Laurence lança un bref regard sur l'assemblée présente, sentit que l'intérêt d'Alice avait à nouveau basculé en mode professionnel et lui lâcha la main.

« Je n'en attendais pas moins de sa part, toujours à vouloir mener son monde à la baguette et à conspirer contre ses collègues. »

« Deux fortes personnalités comme les vôtres dans le même service ? C'était la guerre assurée. Il avait plus de relations que vous... »

« Peut-être devrais-je le remercier finalement, car je n'ai jamais été aussi bien qu'à Lille... »

Tout en parlant, il adressa un regard à ses deux amies, signifiant par là même qu'elles jouaient un rôle actif dans cette situation.

« … Ici, je mène les enquêtes à ma guise et j'ai des résultats bien plus probants que les siens. Alors, revenir à Paris pour me faire pourrir la vie par un gratte-papier carriériste et incompétent ? Non, merci. »

Diane Bardet-Lanvin tenta de masquer une crispation, se rendit compte que Laurence regardait ses deux compagnes avec un sourire affectueux et comprit que le terrain était certainement déjà occupé par la blonde platine qui le dévorait des yeux.

« La réponse est on ne peut plus claire, Commissaire. Je me ferai un plaisir de lui faire passer le message. »

Sur un dernier salut, la femme s'éloigna. Alice et Marlène étaient restées muettes pendant tout l'échange, mais aussitôt l'intruse partie, elles se rapprochèrent de Laurence.

« Mais quelle horrible bonne femme avec ces airs supérieurs ! » S'écria Marlène. « C'est bien une parisienne celle-là ! »

« Ne vous y trompez pas, Marlène. Sous ces airs de femme fatale, Madame Bardet-Lanvin est une manipulatrice de premier ordre. Son futur ex-mari l'a sortie du ruisseau dans lequel elle a grandi et aujourd'hui, elle chasse un gibier bien plus intéressant… Tenez, qu'est-ce que je disais ! »

La femme s'était dirigée vers Félix Blanc-Gonnet et exerçait à présent son charme sur lui. Laurence adressa un regard à Avril qui le dévisageait avec incertitude, en essayant de lire son expression.

« Félix n'est absolument pas sensible au charme féminin. Plus une femme est jolie et plus il se méfie d'elle. »

« Certains devraient s'en inspirer… » Ricana Alice avec humeur.

« Avril, une femme qui a un joli visage, inspire ou de l'amour, ou des désirs. Pourquoi s'en priver ? »

Là encore, Laurence la dévisagea une seconde de plus que nécessaire. Alice resta un moment perplexe, en ne sachant trop comment interpréter son propos. Flirtait-il avec elle au nez et à la barbe de Marlène ? Etait-il sincère et venait-il de lui faire un compliment déguisé dont elle seule pouvait comprendre le sens ? Ou voulait-il simplement la rendre jalouse et se délectait-il par avance de son inconfort ? Le connaissant, elle penchait plutôt pour la seconde option.

Elle décida néanmoins de prendre les choses du bon côté et lui adressa un sourire entendu sans lui répondre.

« Vous pensiez ce que vous avez dit, Commissaire ? » Demanda Marlène. « … Que vous êtes bien à Lille ? »

« Tout à fait. »

« Alors pourquoi le commissaire divisionnaire Tricard crie-t-il partout depuis tout à l'heure que vous allez partir ? »

« Quoi ? » S'écria Avril, soudain alarmée.

Le sourire de Laurence disparut.

« Mais non, Marlène, vous avez dû mal comprendre... »

« J'ai très bien compris. Pendant qu'Alice essayait de vous interroger, j'ai laissé traîner mes oreilles. Tricard était paniqué par votre départ imminent. »

« Mais non, vous connaissez le divisionnaire... Tricard s'affole d'un rien. »

Laurence lança un regard incertain vers la rousse, ce qui alerta Alice qui l'observa attentivement.

« Félix vous a proposé de le suivre à Paris ? » Demanda-t-elle.

« Non... » Il détourna le regard, gêné et Alice se glaça en sentant ses soupçons se confirmer. « … Enfin, disons que… qu'un poste s'est libéré en tant que correspondant… Et on me l'a proposé. » Avoua t-il finalement.

« Où ça ? »

« A Londres. »

« Londres ? Mais c'est loin, Londres ! » S'exclama la blonde.

« Mais non, Marlène. C'est juste une petite nuit de voyage à bord du Night Ferry au départ de Dunkerque... »

Il venait d'en dire trop et hésita devant le froncement de sourcils d'Alice.

« Je… Je n'ai pas encore donné ma réponse. »

« Mais vous avez très envie de le faire, je le vois bien. » Déclara Marlène.

Laurence soupira en pestant contre sa secrétaire. Parfois, Marlène avait l'art de mettre les pieds dans le plat et de gaffer monumentalement. A sa décharge, elle ne connaissait pas les « dessous » de l'affaire et ses enjeux.

Oh, oh…. Avril le fusillait du regard, clairement mécontente.

« C'est une opportunité unique, c'est vrai… Ecoutez, je ne voulais pas vous en parler tout de suite, parce que je voulais y réfléchir sérieusement. J'ai pu dicter certaines conditions, obtenir des garanties et me ménager... »

Le cœur serré, Alice ne voulut pas en entendre davantage. Elle tourna le dos résolument à ses deux amis et fila vers la sortie alors que Marlène l'interpelait :

« Alice ? Alice ! Pourquoi tu pars comme ça ? »

Laurence comprit immédiatement ce qui était en train de se produire dans la tête de la rousse.

« Restez ici, Marlène. J'y vais. »

Laurence s'élança à la suite d'Avril mais le monde entier semblait s'être ligué contre lui. Des tas de personnes qui lui étaient inconnues se mettaient en travers de son chemin en l'arrêtant systématiquement pour le féliciter ou lui poser des questions. Il les écoutait à peine, leur répondait machinalement. La rousse disparut et il se mit à maudire sa malchance, lorsque parvenu dans la rue, il ne l'aperçut pas.

Il n'était qu'à trois cent mètres de son ancien domicile. Peut-être s'était-elle rendu rue des Petits Champs, sur les lieux même de sa disparition, là où tout avait commencé pour elle ? Résolument, il fila à pied chez lui.

Avril ne s'y trouvait pas. Il jeta tout de même un œil vers son étage et son appartement aux murs noircis, évoquant tout un pan de sa vie à Lille qui venait de disparaître, au profit d'un passé qui l'avait rattrapé et dont il venait de clore le dernier chapitre. De nouvelles perspectives professionnelles s'ouvraient désormais devant lui, avec un avenir incertain sur le plan affectif mais qu'il acceptait tout de même de prendre en considération dans l'équation.

Il prit sa voiture rangée dans le garage et fila chez la journaliste, perturbé.

Cette tête de linotte d'Avril était tombée amoureuse de lui. Il aurait aimé se moquer d'elle, de sa grande sensibilité, mais tout ce qu'il ressentait, c'était de l'inquiétude. Il fallait qu'il sache si elle allait bien et qu'ils se parlent, sans se crier dessus si possible, un exercice qu'il redoutait par dessus tout, qu'il avait même repoussé depuis la nuit qu'ils avaient passée ensemble.

Malgré ses demandes, Avril ne répondit pas quand il frappa chez elle. Il utilisa son passe, pénétra dans la chambre de bonne vide et ressortit. Elle ne pouvait pas être à La Voix du Nord, où elle ne travaillait plus. Alors où se trouvait-elle ?

Il décida d'attendre au volant de sa voiture au bas de son appartement, de plus en plus inquiet. De fil en aiguille, il se surprit à se demander ce qu'il voulait en vérité et quelle place Avril venait de prendre dans sa vie.

oooOOOoooo

Alice se sentait perdue. Au sens propre comme au sens figuré. Elle était sortie de la préfecture en trombe, sans vraiment prêter attention à l'endroit où ses pas la menaient. Elle marchait précipitamment comme un exutoire à la peine sourde qui serrait son cœur, comme pour essayer de fuir un état qu'elle n'avait que trop connu ces derniers temps. Elle n'en pouvait plus de cette incertitude, de cette déprime qui la rongeait à petit feu.

Ce soir, elle ne pouvait pas être seule. Elle avait envie de se noyer dans un océan de bières pour oublier l'homme qui allait la jeter comme une malpropre… non ne pas penser à lui, ne plus penser à ce type, il ne valait pas la peine qu'on lui accorde de l'attention. Elle avait beau se le dire, invariablement, ses pensées la ramenait vers le centre de son univers actuel, à savoir Swan Laurence.

« Et où elle va comme ça, la p'tite dame ? »

Alice sursauta en prenant soudain conscience qu'un quidam marchait à ses côtés et lui avait posé une question. Elle s'arrêta et regarda autour d'elle sans reconnaître la rue.

« J'suis où, là ? »

« C'te question, Max ! Elle sait pas où elle est, la rouquine ! »

« Tu t'es perdue, ma belle ? » Demanda le Max en question.

Alice les considéra l'un et l'autre avec suspicion. Pas rasés, la casquette de guingois, des vêtements qui avaient connus des jours meilleurs, ils avaient des mines peu recommandables. Se sentant en danger, la rousse recula et ils avancèrent à leur tour vers elle.

« Qu'est-ce que vous me voulez ? »

« T'es mignonne, tu sais ? Tu vas rejoindre ton amoureux ? »

« Ça vous regarde pas… »

« C'est quoi ton p'tit nom, jolie demoiselle ? »

« Euh… j'crois pas qu'on soit en si bons termes… »

« Mais on ne demande qu'à te connaître, nous ! Pas vrai, Bébert ? »

« Si. »

« Pas moi ! Fichez-moi la paix, j'suis pas d'humeur ! »

« Oh, mais c'est qu'elle fait sa crâneuse ! Hé, on est sympa avec toi, poulette… Tu voudrais pas venir faire un tour avec nous ? »

« Certainement pas ! Laissez-moi tranquille ! »

Alice essaya de passer outre, mais ils s'interposèrent devant elle en riant. A chaque fois qu'elle se déplaçait pour les éviter, ils l'empêchaient de passer. Le jeu devint vite lassant.

« Bon, vous avez bien ri ? Maintenant, vous me laissez partir... »

« Partir ? Non... »

Avril commença à avoir peur, d'autant qu'ils l'entraînaient ostensiblement vers un porche plongé dans la pénombre. Elle essaya de prendre ses jambes à son cou mais ils la repoussèrent en se moquant d'elle.

« Laissez-moi tranquille, bande de primates ! Si vous ne m'empêchez encore de passer, je vous jure que vous allez passer un sale quart d'heure ! »

« Diantre ! Des menaces ? Mais c'est qu'il y a une tigresse en elle ! » Gloussa Max. « On en a mâté des plus féroces que toi, ma belle ! »

L'autre homme lui attrapa violemment le bras.

« Allez, fais pas ta mijorée ! On veut juste passer du bon temps avec toi ! »

« Lâchez-moi, vous me faites mal ! »

Alice tenta de se débattre mais une peur panique venait de s'emparer d'elle au souvenir de cette agression qui lui en rappelait une autre. L'homme la plaqua contre le mur, alors qu'elle appelait à l'aide.

« Tais-toi, salope ! J'te jure qu'on va salement t'amocher si tu bouges un sourcil ! »

« Hé, les mecs ! Et si vous laissiez plutôt la demoiselle tranquille ? »

Les deux hommes se retournèrent devant cette voix assurée. Alice jeta un œil vers l'homme qui venait d'intervenir. Jeune, les cheveux blonds soigneusement coupés, plutôt pas mal physiquement, habillé comme l'est un ouvrier qui rentrait du travail, il était de taille moyenne et semblait solide sur ses jambes.

« Elle aime pas vos sales gueules. Et moi non plus. »

« T'es qui, toi ? »

« Celui qui supporte pas qu'on s'en prenne à des filles sans défense. »

« Casses-toi, Ducon, si tu ne veux pas qu'on refasse ta jolie frimousse ! »

Ils se tournèrent à nouveau vers Avril et lui sourirent méchamment. L'inconnu ne s'en alla pas.

« Foutez-lui la paix et prenez-vous en plutôt à un type qui peut se défendre. »

« Hé, mais t'es sourd, blondinet… T'as pas entendu ce que mon pote vient de dire ? Je vais te le faire comprendre autrement. »

Le dénommé Max avança vers le jeune homme et voulut le frapper. Rapide comme l'éclair, l'inconnu esquissa sans mal le crochet et frappa l'agresseur d'Alice à l'estomac d'un formidable uppercut. Avec un soupir, Max s'effondra à genoux en cherchant son souffle.

Son camarade eut une mine étonnée et lâcha Alice qui s'écarta de lui instantanément. Plus prudent, mais aussi plus sûr de sa force - il mesurait bien une tête de plus que l'ouvrier - il se mit en position de boxeur et lança ses poings. Plus court en allonge, le jeune homme esquiva avec habileté jusqu'à trouver une ouverture dans laquelle il s'engouffra soudain. Le poing partit et le crochet du droit cueillit le harceleur au menton. L'homme recula sous l'impact mais revint à la charge immédiatement de façon désordonnée. Il empoigna le jeune homme à bras-le-corps et les deux combattants roulèrent au sol.

Alice chercha de l'aide des yeux mais il n'y avait personne. L'ouvrier finit par se dégager et assena cette fois un coup de pied dans la mâchoire de la brute, qui eut enfin son compte.

Ce fut à cet instant qu'un coup de sifflet retentit. Le jeune homme se tourna vers Alice et lui prit la main.

« Viens ! »

Ils se mirent à courir ensemble vers le coin de la rue, à l'opposé de là d'où venait de surgir l'agent de police qui avait rameuté son collègue.

Ils continuèrent ainsi encore sur quelques rues avant de s'arrêter, tous les deux essoufflés.

« J'm'appelle Vincent. »

« Alice… merci pour le coup de main. »

« Pas de quoi. Viens, on sera tranquille là. »

Le jeune homme lui montra l'enseigne d'un estaminet. Ils y entrèrent et s'installèrent. La patronne prit immédiatement la commande.

Ils firent enfin connaissance dans les formes et commencèrent à discuter. Vincent avait 26 ans et était ouvrier métallurgiste. Il rentrait du travail quand il avait entendu crier Alice. Il avoua sans fausse honte que ça faisait longtemps qu'il rêvait de mettre une raclée aux deux petites frappes du quartier. Il n'avait pas peur d'eux, car il boxait régulièrement et faisait des combats tous les week-ends. C'était un passionné, il ne vivait que pour son sport.

Les bières s'enchaînant, les langues se délièrent. Vincent trouva la rouquine à son goût et ne tarda pas à le lui faire savoir.

« T'es une jolie fille. T'as quelqu'un en ce moment ? »

Sa question renvoya Alice à ses propres interrogations. Finalement, elle répondit après une hésitation :

« Non… »

Vincent remarqua bien qu'elle s'était refermée et décida qu'elle ne lui disait pas tout.

« Encore un qui ne sait pas la chance qu'il a... »

« De toute façon, c'est un con. Tant pis pour lui ! »

« Alors n'y pense plus. Et bois. »

C'est ce qu'ils firent, bientôt rejoints par un couple de leurs âges avec qui ils firent connaissance. Alice décida de s'amuser, de s'enivrer et de remettre au lendemain ses responsabilités. À la fermeture à minuit, ils sortirent et déambulèrent dans les rues en chantant. Le voisinage excédé ne tarda pas à appeler la police.

Un panier à salade les embarqua, direction le poste et la cellule de dégrisement. Alice avait sommeil et s'endormit dans les bras de Vincent.

Quelques heures plus tard, quelque chose la réveilla en sursaut et elle ouvrit les yeux. Au sol, elle trouva l'édition du jour de La Voix du Nord avec la photo de Laurence à la une. L'avatar grandeur nature venait de la lui lancer à travers les barreaux de la cellule.

« Bien dormi, Avril ? Vous avez cuvé votre vin ? »

Sans lui répondre, Alice s'assit et se prit la tête à deux mains. Elle avait mal aux cheveux, comme on disait. Pendant quelques instants, elle essaya de se refaire le film de la soirée et de comprendre comment elle était arrivée en prison.

« Ivresse sur la voie publique... » Reprit Laurence avec un sarcasme qui masquait à peine son irritation. « … Et agression sur deux malheureux types qui n'avaient rien demandé, surtout pas de croiser une rousse en furie… Qu'est-ce que vous leur avez mis apparemment ! » Ironisa-t-il. « C'est pas joli-joli... »

Vincent ouvrit un œil à son tour et observa son environnement. Il jeta un regard vers le grand type en costume cravate qui le dévisageait avec humeur.

« On n'a pas besoin d'un baveux, vous pouvez vous en aller… Ça va Alice ? »

« Non… j'me sens pas bien. »

Naturellement, Vincent serra Alice contre lui et la rousse posa la tête au creux de son cou en poussant un soupir de contentement.

Laurence sentit son sang bouillir à cette vision. Quelque chose de primitif et de désagréable s'empara de lui, pour lequel il se fustigea immédiatement. Pas question de céder une seconde à ce... ce sentiment qui lui était totalement étranger !

« Je ne suis pas avocat, mais flic... Commissaire Laurence. »

« Laurence ?… Merde, Alice, ton père est là… »

La rouquine éclata brusquement de rire. C'était la chose la plus incongrue qu'on lui ait dite depuis une éternité ! Et la tête que faisait Laurence était impayable ! Elle redoubla d'hilarité.

« Avril, qu'est-ce-que c'est que cette histoire ? Qu'est-ce-que vous êtes allée raconter ? » Aboya le policier en agrippant les barreaux, comme pour se retenir d'exploser. « Où étiez-vous passée toute la nuit ? Que faisiez-vous avec ce type ? »

L'agressivité de Laurence réveilla les souvenirs d'Alice et elle se rappela tout ce qui s'était passé la veille en un éclair. Malheureusement, la peine se manifesta également.

« Oh, ça vous regarde pas ! Fichez l'camp à Londres, Laurence, et laissez-moi tranquille. J'veux plus entendre parler de vous. »

Vincent les considéra tour à tour en fronçant les sourcils et en comprenant soudain le tour que prenait la conversation.

« C'est pas vrai, Alice, c'est ton mec ? »

La rousse se cacha la tête à deux mains en se maudissant. Elle avait dû en parler à un moment ou à un autre, crachant sans doute son venin et ses désillusions pour exorciser son mal être.

Laurence était hors de lui et s'agitait à présent. Quelle attitude irresponsable ! À quoi pensait-elle ? Il s'était fait un sang d'encre pendant qu'elle prenait du bon temps avec un inconnu ! Dieu seul savait ce qui s'était passé entre eux. A cette pensée, la morsure désagréable de la suspicion revint à nouveau le titiller...

« Ouvrez cette cellule. »

Laurence s'était adressé à l'agent en faction. Il éprouvait une irrépressible envie de tordre le cou au type qui continuait à tenir Alice contre lui en la berçant.

La porte s'ouvrit et il se précipita vers le couple enlacé. Vincent s'écarta de la rouquine et se redressa sur la défensive. Trop tard.

« Hé ! C'est pas ce que vous croyez ! Il s'est rien passé entre elle et moi ! »

Laurence l'agrippa par le col et le plaqua violemment contre le mur en lui serrant la gorge avec deux doigts. L'agent de police hésita à intervenir et observa les deux hommes avec inquiétude, prêt à appeler du renfort, si ça dégénérait.

« Si tu l'as touchée, tu es un homme mort. » Gronda Laurence de manière inhabituelle.

« Arrête, Swan ! Il n'a rien fait ! C'est pas lui ! Il m'a aidé ! »

« À quoi faire ? Les quatre cents coups ? Amener Prosper au cirque ? »

Avril le regarda sans comprendre. Paniqué, Vincent tenta de s'exprimer et Laurence desserra son étreinte sans le lâcher. Le jeune homme recommença à respirer, puis parla d'une voix enrouée.

« Deux petites frappes s'en sont pris à Alice... Si je n'étais pas intervenu, ils l'auraient battue, et peut-être pire ! C'est moi qui leur aie foutus la pâtée ! »

Laurence se tourna vers la journaliste en l'interrogeant du regard.

« Oui ! Il m'a défendue ! Alors, tu peux le lâcher maintenant ! »

Laurence continua à serrer, partagé entre sa jalousie et la raison qui lui criait de se reprendre. Finalement, il libéra Vincent qui porta immédiatement les mains à son cou en inspirant bruyamment.

« Mais t'es complètement malade, Laurence ! On traite pas les gens comme ça, surtout quand ils viennent en aide à leurs prochains... » Cria Alice, puis elle se tourna spontanément vers Vincent avec inquiétude : « ... Ça va ? Tu respires ? »

Evidemment, c'était lui qui avait le mauvais rôle… Le policier serra les poings et tourna les talons en faisant signe à l'agent de fermer la cellule derrière lui. Les deux fêtards se retrouvèrent seuls à nouveau.

Alice entendit le bruit sec de la fermeture de la porte et réagit enfin, mais il était trop tard. Laurence la regardait avec une joie mauvaise.

« Mais c'est pas vrai ! Tu vas pas nous laisser enfermés ici tout de même ? » S'écria-t-elle.

« Puisque vous allez l'air de si bien vous entendre, j'insiste pour que vous restiez ensemble encore quelques heures, histoire que vous réfléchissiez bien à votre situation. »

« Mais je dois aller bosser ! » S'exclama Vincent. « Je vais perdre mon boulot si je reste ici ! »

« Félicitations, jeune homme, vous avez tiré le gros lot avec Alice Avril ! Cette emmerdeuse est une catastrophe ambulante, elle va vous en faire voir de toutes les couleurs, alors bonne chance ! »

Laurence jeta un dernier regard retors vers une Alice interloquée et s'en alla. Il entendit la journaliste l'invectiver, mais pas une seule fois, il ne se retourna. Il était bien trop furieux et blessé dans son amour propre pour l'écouter.

En temps normal, il aurait été ravi de la tournure des événements, heureux de se débarrasser de la rouquine encombrante, après avoir couché avec elle comme avec n'importe laquelle de ses conquêtes. Sauf que depuis qu'ils étaient devenus intimes, il était partagé, irrésistiblement attiré par le miroir aux alouettes contradictoire qu'Alice représentait. C'était quelque chose de totalement incompréhensif pour lui et qui le perturbait suffisamment pour qu'il s'y arrête. Plus pour longtemps ! Elle avait presque réussi à lui faire croire qu'elle était éprise de lui, et la première chose qu'elle faisait, c'était de se jeter dans les bras d'un autre ? Par dépit, parce qu'il allait peut-être partir ? Quel crédit lui accorder dans ces conditions ?

Laurence prit place au volant de sa voiture en claquant la portière, l'esprit chagrin et revanchard. Avant cet incident, le policier hésitait encore. Maintenant, il savait exactement quelle décision prendre. Il partirait, sans même lui proposer de l'accompagner, sans même lui faire part du plan B qu'il pensait mettre en place pour continuer à la voir, si elle souhaitait rester en France.

La page était tournée. Plus rien ne le retenait à Lille.

oooOOOooo

« J'ai complètement tout foiré… » Acheva de dire Alice en guise de conclusion. « … Il a raison, je suis une catastrophe ambulante. »

Marlène la dévisagea, le visage marqué par l'inquiétude. Rarement elle avait vu Alice aller aussi mal, et tout ça à cause du commissaire. Que s'était-il exactement passé entre eux ? Alice n'était pas entrée dans les détails mais Marlène le devinait. Ses deux amis étaient devenus intimes et le regrettaient amèrement depuis. Pour résumer, Laurence avec son cœur de pierre, la tourmentait, tandis qu'Alice, avec son cœur d'artichaut, en souffrait.

« Alice, il faut que tu lui dises ce que tu ressens. »

Comment dire à Marlène que Laurence avait vu clair dans son jeu cette unique nuit quand elle s'était livrée à lui, s'exposant comme jamais elle ne l'avait fait avec quelqu'un, parce qu'elle avait confiance en lui ? Comment lui faire comprendre que désormais, ça la terrifiait, cet ascendant, ce pouvoir qu'il pouvait exercer sur elle ?

« Peuh… tu le connais. Il ne voudra pas m'écouter. »

« Je lui parlerai, moi. »

« Merci Marlène, mais je ne crois pas que cela change grand chose. Il n'en fait qu'à sa tête de toute façon. »

« Enfin, tu ne peux pas le laisser s'en aller sans rien dire ou faire ! »

« J'en ai marre d'aller mendier un peu d'attention de sa part, sans compter qu'il ne rate jamais l'occasion de me traiter comme une moins que rien. Après ce que je lui ai fait cette nuit, il va se faire un plaisir de me démolir… »

« Jusqu'à présent, ce n'était pas ça qui te retenait. »

« Là, c'est juste... différent. »

« Parce que ça te touche, Alice. »

« Avant, j'me moquais de ce qu'il pensait… Mais maintenant... »

Alice haussa les épaules, les yeux remplies de larmes. Marlène décida qu'il était temps de faire quelque chose et lui prit la main.

« Tu réagis aussi comme ça parce que tu as peur d'être rejetée, d'être à nouveau abandonnée, comme tu l'as toujours été. C'est pourtant ce qui risque d'arriver si tu le laisses s'en aller, et ce sera entièrement ta faute cette fois. »

Alice baissa la tête sans rien dire, en proie à cette peur viscérale, profondément ancrée en elle depuis l'enfance et qu'elle avait toujours tenté de dissimuler, même aux yeux de ses propres amis. L'abandon, la pire des situations pour elle, un vrai traumatisme.

« Et lui ? Tu as pensé à ce qu'il ressent ? »

« Lui ? Il se fiche bien de moi. »

« Alice... » Dit Marlène fermement. « … tu n'en sais rien tant que tu ne lui as pas parlé ! Tu m'as dit que, quand il t'a vue avec Vincent, il s'est mis en colère. Est-il possible que le commissaire ait agi par jalousie ? »

La rousse jeta un regard effaré vers Marlène qui roula des yeux.

« Alice, je ne suis pas née de la dernière pluie… Il a tout du comportement d'un homme jaloux. »

« Tu crois ? Je n'ai pas senti de différence dans son attitude. Il m'engueule toujours pareil, avec la même hargne emplie de plaisir sadique ! »

« Depuis le temps qu'il agit ainsi, tu devrais savoir que c'est sa façon de montrer qu'il tient à toi ! »

« Drôle de façon de faire, tu ne trouves pas ? »

« Tu sais comment il est quand il est en colère après toi. Il réagit à chaud et ensuite il relativise. Peut-être qu'il va regretter de t'avoir traitée de la sorte ? »

Alice eut un geste un ricanement de dérision.

« Lui, éprouver des regrets ? Ne rêve pas. Je lui ai dit de partir. C'est exactement ce qu'il va faire, sans un regard en arrière. Au contraire, je lui ai donné la parfaite excuse et de quoi alimenter son ressentiment…. J'ai été nulle ! »

Marlène serra la main de son amie.

« Malgré tous les défauts que tu lui trouves, Alice, tu l'aimes. Peut-être qu'il éprouve aussi la même chose pour toi, mais il ne sait pas comment l'exprimer. »

« Je sais pas, Marlène. Je sais plus rien. »

« Écoute, tu vas rester ici ce soir avec moi. Demain, on ira le trouver. Je t'accompagnerai si ça peut t'aider. »

« Merci Marlène. C'est vraiment chic de ta part. »

Il y eut un silence entre les deux jeunes femmes.

« Tu sais, Alice, je me suis aperçue que je n'aimais pas vraiment le commissaire, j'étais seulement amoureuse de l'image qu'il me renvoyait. Je m'imaginais des tas de trucs fabuleux qu'on pourrait faire ensemble en tant que couple, un mariage, des enfants, une vie simple et heureuse, et j'avais tout faux. Ça n'aurait jamais marché entre lui et moi. Il m'a fallu Tim pour en prendre conscience... »

« Glissant est un mec bien. Je suis contente que tu t'en sois aperçue. Quand je pense au nombre de fois où je t'ai mise en garde contre Laurence, j'aurai sans doute dû appliquer ce principe de précaution à moi-même… J'ai rien vu venir. »

« Alice, le commissaire et toi, c'est organique. Je ne dis pas que vous êtes faits l'un pour l'autre mais il a besoin de quelqu'un qui le défit. Ça se voit sur les enquêtes quand tu remets en cause ses convictions, quand tu apportes ta pierre à l'édifice. Tu es armée pour le bousculer et le suppléer. Malgré vos différences, il y a une réelle alchimie entre vous deux et il faudrait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte. »

Alice soupira. Si Marlène elle même en prenait conscience, alors il était bien là le problème, avec cette "alchimie" prenante, exigeante, dictatoriale, difficile, emplie d'obstacles à surmonter. Un vrai parcours du combattant mais dont la récompense - et quelle récompense ! - valait le détour. La rousse frissonna.

« Laurence représente pourtant tout ce que je déteste chez les machos, imbu de lui-même, de mauvaise foi, sexiste, et j'en passe ! »

« Il a beau être odieux avec toi, cacher ses sentiments, tu sais qui il est en réalité. C'est de cet homme là dont tu es tombée amoureuse, pas de sa façade. »

« Il m'obsède tellement que ça en dépasse l'entendement... » Avoua Alice en se prenant la tête à deux mains. « … Merde ! J'suis foutue, Marlène… Regarde-moi, j'en tremble. J'peux pas m'en empêcher... »

Effectivement, Alice était secouée de tressaillements qu'elle n'arrivait pas à contrôler.

« C'est la première fois que ça m'arrive. C'est comme si… si j'étais accro à lui ! »

Elle regarda la secrétaire avec horreur et une angoisse non dissimulée.

« Tu crois que c'est ça, avoir quelqu'un dans la peau ? »

La sonnette retentit avant que Marlène ne puisse répondre. Avec une inquiétude non dissimulée, la blonde se leva et laissa son amie effondrée pour aller ouvrir la porte d'entrée.

oooOOOooo

« Pour toi, je ferai n'importe quoi, Laurence… »

« C'est bien ce n'importe quoi qui m'inquiète ! »

Swan Laurence émit un grognement agacé. La colère s'était calmée depuis l'incident de la mâtinée, mais il n'arrivait pas à occulter la maudite rousse. Toujours, à un moment donné ou à un autre de la journée, quand il s'y attendait le moins, Avril envahissait brutalement son esprit, engendrant en lui ce mélange d'irritation et de langueur caractéristique qui trahissait un manque.

C'était comme si un démon taquin le poursuivait avec des promesses de voluptés, en le pressant d'aller voir l'imprévisible rousse pour tout arranger entre eux, et qu'un ange raisonnable l'empêchait par un discours construit et rationnel de lui faire faire la plus belle connerie de sa vie. Pour l'instant, l'ange triomphait, mais d'une courte tête.

Et quand des bribes de conversations intimes échangées sur l'oreiller jaillissaient à l'improviste, il devenait de plus en plus compliqué de lutter. Swan évoquait alors la nuit passée dans les bras d'Avril avec nostalgie et une envie de plus en plus forte de la revoir.

Heureusement qu'il avait mille choses à l'esprit pour redevenir un citoyen lambda. Il se focalisa à nouveau sur toutes les démarches à faire. Les services de Félix l'avaient grandement aidé à retrouver son identité. Être déclaré mort était un véritable enfer et il se promit de ne plus avoir à le faire… du moins, de son vivant ! Il valait mieux que la prochaine fois, ce soit définitif !

Il lui fallait des témoignages de proches pour prouver sa bonne foi et qui il était. Tricard avait déjà fourni le sien. Il lui manquait encore celui de Marlène. S'il pouvait éviter celui d'Avril, il s'en passerait.

Encore une fois, il évoqua Alice. Son prénom résonnait désormais avec familiarité dans sa tête, s'enroulait naturellement autour de sa langue quand il le prononçait à voix basse. Ce qui arrivait maintenant de façon régulière et il s'en agaça à nouveau.

Que voulait-il exactement ? La revoir au moins une fois pour lui dire que, malgré leur unique nuit, elle occuperait toujours une place à part dans ses pensées ? Sa fierté lui hurlait qu'il n'était pas question qu'elle sache qu'il éprouvait de l'attirance pour elle et qu'elle l'avait blessé avec son comportement ! Elle ne s'était pas gênée pour lui faire comprendre qu'il n'était rien en s'affichant avec un autre homme ! Autant lui montrer la même indifférence !

La colère était retombée, mais pas cet élan de jalousie incontrôlable, remplie d'amertume et de ressentiment. Lui qui se vantait de n'avoir pas de cœur ne pouvait s'empêcher de ressentir du dépit devant la trahison de la rouquine !

"… Mais toi, elle t'oubliera… comme ça !"

Les paroles prémonitoires de Félix le frappèrent soudain. C'était ça qui faisait le plus mal au fond : qu'il n'ait pas réellement compté pour Avril.

Swan eut un geste qui trahit son impuissance devant son dilemme Résolument, il s'empara de sa veste et quitta la chambre d'hôtel. Il roula ensuite au hasard dans les rues de Lille en réfléchissant. Il n'y avait pas de bonnes ou de mauvaises décisions à prendre, juste un choix à faire.

Il finit par s'arrêter devant le domicile de Marlène. Il ne lui manquait plus que le témoignage de sa secrétaire et le tour était joué. S'il le souhaitait, il pouvait embarquer demain soir pour l'Angleterre. S'il le souhaitait...

La porte s'ouvrit et il découvrit une Marlène surprise de le voir.

« Commissaire ? Mais qu'est-ce que vous faites là ? »

« Je peux entrer ? J'ai un service à vous demander. »

Marlène hésita un bref instant, puis finalement, le laissa passer avec un petit sourire. Le policier l'ignorait encore, mais la blonde venait d'avoir une idée.

« Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider ? » Demanda-t-elle.

« J'ai besoin d'une lettre signée par vos soins qui prouve que je suis bien qui je suis. »

« Pardon ? »

« Vous me connaissez, Marlène. Vous devez écrire une attestation comme quoi je suis Swan Laurence, préciser que je ne suis pas mort et que je suis réellement qui je prétends être. »

« Ah oui, d'accord… À une condition ! »

« Plaît-il ? »

Laurence la regarda avec surprise.

« Installez-vous au salon, je vous explique. »

Perplexe, Laurence hésita, puis finalement poussa la porte et avança.

Alice releva la tête au même moment et leurs regards se croisèrent. Marlène ne leur laissa pas le temps de s'exprimer et prit immédiatement la parole.

« Regarde, Alice, le commissaire vient d'arriver. Je crois qu'il veut te présenter des excuses. Comme tu m'as dit que tu regrettais ce qui s'est passé, c'est le moment de lui en faire également… voilà. Je vous laisse discuter, je vous apporte du café… »

Marlène referma la porte et ils entendirent la clé tourner dans la serrure. Alice ouvrit enfin la bouche après le moment de stupéfaction passé.

« Je rêve ou elle nous a enfermés ? »

Laurence essaya d'ouvrir. Sans succès.

« Marlène, ouvrez cette porte immédiatement ! »

« Pas question, commissaire. Alice et vous avez des choses à vous dire. Vous ne sortirez pas de cette pièce avant de vous être parlés ! »

« Mais de quoi vous mêlez-vous ? » Gronda Laurence. « Marlène, ouvrez cette porte ou je la défonce ! »

« Non. Si vous aimez Alice comme elle vous aime, alors dites-le lui. Et seulement après, vous pourrez sortir ! »

Interloqué, Laurence ouvrit de grands yeux.

« Mais enfin, Marlène, c'est ridicule ! »

« J'ai dit non ! »

Laurence et Alice se dévisagèrent. Avril leva les mains pour se dédouaner immédiatement avant qu'il ne lui fasse la moindre remarque.

« J'y suis pour rien ! »

« Ah oui ? » Ricana-t-il en croisant les bras sur son torse. « Tu parles de quoi exactement ? De cette mise en scène ou du fait que tu as tout raconté à Marlène ? »

Alice maugréa :

« J'ai tout de même le droit de parler à ma meilleure amie. »

Laurence secoua la tête, mécontent, et la fusilla du regard.

« Elle sait. »

« Quelle importance est-ce que ça a ? Marlène aurait fini par le découvrir tôt ou tard, et là, elle nous en aurait voulu de ne pas le lui avoir dit. »

Laurence s'aperçut du ton amer inhabituel d'Alice.

« Tu t'en veux, j'espère ? » Reprit-il, impitoyable.

« Oh, ça va, j'ai compris la leçon. Pas la peine d'en rajouter une couche. »

« Avril, il faudra que tu m'expliques comment tu fais toujours pour te retrouver dans des situations impossibles. »

« Comme si ça t'intéresse de le savoir... »

« Parfaitement ! Hier soir, quand tu es partie, j'étais inquiet ! Tu ne m'as même pas laissé le temps de finir de dire ce que j'avais à annoncer ! »

« Il était clair pour moi que ta décision était déjà prise. Je ne fais pas partie de ta vie. Je n'en ferai jamais partie. »

Laurence ouvrit la bouche pour dire quelque chose et se ravisa. Ainsi, elle était persuadée qu'il allait partir en la laissant derrière lui. Cette affirmation aurait dû lui faciliter les choses mais il se prit bizarrement à souhaiter vivement qu'elle le retienne.

Quoi lui dire à présent ? Qu'il voulait rester à Lille ? Qu'il avait éventuellement envisagé qu'elle vienne avec lui s'il partait ? Que c'était une nouvelle méprise ? Il lui apparut soudain qu'ils ne trouveraient jamais de terrain d'entente, que ce serait en permanence l'incompréhension entre eux.

« Je te remercie de me laisser le bénéfice du doute… » Ricana-t-il finalement avec amertume.

« Je suis désolée pour ce matin, ce qui est arrivé cette nuit… » Reprit Alice, les yeux fuyants. « … C'était idiot de ma part. Je n'ai que ce que je mérite... Si tu pars, je comprendrai. »

Il fronça les sourcils devant cette dernière remarque qui trouva un étrange écho en lui. S'il lisait entre les lignes, Avril culpabilisait à mort et s'était résignée, ce qui n'était pas du tout son genre... Quelque chose clochait. Il inclina la tête et prit un air narquois.

« Quoi ? Pas de "ne me quitte pas" ? Pas de "reste avec moi" ? Où sont les hurlements et les pleurs hystériques ?... Tu ne te jettes même pas sur moi pour passer ta colère ? Qu'est-ce qui t'arrive, Avril ? Tu as perdu de ta superbe ? »

La provocation n'y fit rien. Alice baissa les yeux en silence. Il avait bien remarqué les traits tirés et pâles de la rousse, ainsi que son anxiété à fleur de peau. Elle stressait littéralement. C'était un comportement totalement inhabituel de sa part. Il secoua la tête et continua à ricaner, poussant plus loin le bouchon :

« Peut-être que tu es nulle aussi en rupture ? »

« Quoi ? »

« Tu préfères que ce soit moi qui m'en charge ? Ce serait tellement plus facile et plus conforme à mon image de briseur de cœurs féminins éplorés, de salaud insensible qui n'éprouve que l'envie de blesser et de faire souffrir. »

« Fais-le, puisque tu en meurs d'envie. »

Alice prit une profonde inspiration et sembla se blinder contre ce qui allait advenir. Contre toute attente, Laurence vint s'asseoir à côté d'elle et la considéra gravement.

« Tu sais comment ça s'appelle ce que tu as fait cette nuit ? »

Alice le regarda sans comprendre.

« Euh… une bêtise ? »

« Un acte manqué… Tu t'es tirée une balle dans le pied pour que ce soit moi qui mette fin à notre liaison. On est un brin lâche, Avril ? »

La rousse voulut protester mais Laurence l'en empêcha.

« Mais ce que tu n'as pas anticipé, c'est que je ne souhaite pas rompre comme je le fais d'habitude. Alors, je te le demande, est-ce-que là, maintenant que je le dis, tu réalises que tu es en train de saborder notre relation ? »

Alice se tordit les mains, puis se mordit la lèvre.

« Saborder... notre relation ? Je ne comprends pas… »

« Ça t'angoisse à ce point que je puisse m'engager avec toi ? Ou est-ce que tu as peur parce que tu as l'impression de ne pas contrôler ce qui t'arrive ? »

La rousse ouvrit de grands yeux. Il venait de mettre le doigt sur ce qui lui fichait la trouille ! Mais pas question de le reconnaître ! Elle eut un rire gêné, mal à l'aise.

« Nan, mais qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que je voudrais qu'on continue à se voir… J'ai juste flippé parce que tu partais, pas parce que toi et moi… on… on… »

« Oui ? »

Alice sembla réaliser quelque chose et l'observa alors que le doute s'insinuait en elle.

« Tu ne pars pas ? »

« Sauf si tu me le demandes clairement. »

Avril l'observa en clignant des yeux, pas sûre d'avoir bien saisi. Elle se mouilla les lèvres, et il trouva ce geste irrésistible. Sur une impulsion, il se pencha vers elle et l'embrassa. D'abord, surprise, elle ne répondit à son baiser que quelques dixièmes de seconde plus tard en posant les mains sur ses épaules pour s'accrocher à lui.

Ce qu'ils ne pouvaient se dire oralement, ils l'exprimèrent d'abord par de tendres attentions, puis par des baisers de plus en plus appuyés, qui trahissaient leurs incertitudes et le besoin d'être rassurés.

« Dis-moi de partir, Avril, et tu ne me reverras plus. » murmura Swan entre deux baisers.

Il reprit ses lèvres avec autorité. Alice se mit à gémir et il s'engouffra dans la brèche pendant qu'il la renversait sur le canapé.

Swan commença à caresser la rousse au travers de ses vêtements trahissant une envie d'elle comme rarement il avait eu envie d'une femme. La faire gémir de plaisir alors qu'il la possédait totalement, alors qu'elle se donnait entièrement à lui, semblait être le nouveau fantasme qui le faisait vibrer. C'était dévorant, effrayant et terriblement exaltant. Et voilà qu'Alice lui répondait avec la même faim, la même ardeur. C'était pour des moments comme celui-là que la vie valait la peine d'être vécue.

Il y mit pourtant un terme, calmant le jeu entre eux avant que les choses ne dérapent. Alice émit un murmure de protestation.

« Désolé. Ce n'est ni l'heure, ni l'endroit. »

Swan s'éloigna d'elle avec regret et la dévisagea.

« Tu veux toujours que je parte ? »

Elle haussa les épaules et n'osa pas le regarder dans les yeux.

« C'est toi qui décide, non ? »

Il soupira.

« Alice, ce n'est pas le genre de décision que je souhaite prendre à la légère. Compte tenu des récents événements et de l'évolution de nos rapports, il me semble raisonnable de t'impliquer et de te demander ce que tu souhaites réellement. »

Avril le regarda avec surprise.

« Malgré ce qu'il s'est passé ? »

« Appelle ça une seconde chance. »

Alice sentit la panique l'envahir. Que voulait-elle vraiment ? Swan venait de battre les cartes, lui annonçait la couleur et elle devait faire un choix déterminant. Partagé entre la raison et les sentiments, elle succomba à ses penchants naturels : ce que lui dictait son coeur.

« Je donnerai n'importe quoi pour être avec toi, Swan, mais j'ai peur... »

« Oui ? »

« … Qu'on se déchire en permanence. » Finit par avouer la rousse.

Laurence inspira profondément.

« Cette possibilité m'a effleuré l'esprit. Il y a même de fortes chances pour que ça arrive si l'on est honnête. C'est pourquoi je te propose un compromis : ensemble, mais chacun de son côté. De toute façon, je ne pourrai jamais te supporter si tu es tout le temps avec moi. Tu as tes habitudes, j'ai les miennes. Chacun respecte le jardin secret de l'autre en prenant de la distance. D'accord ? »

Alice n'en revenait pas. Que ce soit lui qui propose de procéder ainsi ? Elle sauta sur l'occasion.

« Marché conclu. Mais est-ce que ça veut dire que tu vas partir à Londres ? »

« Non, je n'ai aucune raison d'y aller. C'était ça que j'essayais de dire hier soir. »

« Mais ce poste… ? »

« L'herbe n'est pas plus verte ailleurs. Je suis bien ici avec Marlène et toi. »

« Alors ça veut dire… que tu tiens un peu à moi ?

Laurence soupira pitoyablement en faisant sa tête des mauvais jours.

« Pour mon malheur. Je suis sûr que je vais le regretter.

Alice tacha de masquer un sourire naissant. Sans succès. Immédiatement, il la prévint en agitant le doigt

« Et ça ne veut pas dire que je vais tout te passer, c'est compris ?

Alice hocha la tête en se reprenant. Chacun se perdit dans le regard de l'autre. Laurence déposa un baiser sur la joue de sa compagne, qui se saisit de sa cravate pour l'empêcher de se reculer. Elle en profita pour l'embrasser à pleine bouche. Ils échangèrent alors de petits baisers en souriant, attisant un désir à fleur de peau, sachant pertinemment qu'il jouait à un jeu dangereux, en repoussant les limites de leurs volontés.

« Pas maintenant, Avril… » Murmura Swan « … sinon, je ne réponds plus de rien. »

« J'aimerai bien voir ça. Chez toi ou chez moi ? »

« J'ai une autre idée… »

« Pas ici tout de même ? ! »

« Non… » Il se redressa. « Marlène ! Vous pouvez arrêter d'écouter à la porte et nous ouvrir s'il-vous-plaît ? »

Il n'y eut pas de réponse.

« Marlène, tu vas louper la pelle que je vais rouler à Laurence ! »

« Oh, Alice ! »

Laurence et Avril éclatèrent de rire devant le ton outré de Marlène. La clé tourna et la porte s'ouvrit devant la blonde qui les observait avec incertitude.

« Alors ? » Demanda-t-elle.

Laurence rajusta sa cravate, se leva et tendit la main à Alice, qui la prit avec un sourire.

« Marlène, Alice et moi avons signé un pacte de non-agression collatéral. Il nous faut désormais étudier les modalités d'application de cet accord dans les détails. Vous nous excuserez donc, nous avons encore beaucoup à discuter et à faire… »

Marlène resta perplexe, en essayant de comprendre les propos de son patron.

« Je t'appelle ! » Lui cria Alice.

Ils s'éclipsèrent toujours en se tenant par la main.

« "Un pacte de non agression", hein ? » Demanda Alice, amusée

Laurence lui retourna un regard moqueur.

« Tu sais bien que tout accord n'existe que pour mieux être transgressé. »

Alice éclata de rire avant de monter dans la voiture de Laurence. Il démarra et roula, visiblement satisfait de lui-même.

« Où va t'on maintenant ? »

« À la préfecture, il te faut un passeport. »

« Pour quoi faire ? »

« Un petit week-end à Londres, ça te tente ? »

Alice le dévisagea, bouche bée.

« Londres, seule avec toi ? »

« Je t'emmène découvrir le Swinging London. »

« C'est quoi ? »

« Tu verras. Je suis sûr que ça va te plaire. »

L'ombre d'un sourire effleura les lèvres de Laurence. La dernière fois qu'il avait mis les pieds à Soho, il était ressorti d'un club aux bras de deux jolies filles libérées qui avaient craqué pour le Frenchie so British. La nuit avait été… bien occupée.

« Tu n'as pas dit aussi, et je te cite : "Ensemble, mais chacun de son côté" ? »

« Il vaut mieux que je garde un œil sur toi dans les premiers temps. Tu pourrais être tentée de commettre d'autres bêtises. J'ai passé l'âge de courir après les petites filles qui n'en font qu'à leur tête. »

« Laurence, tu es l'homme le plus exaspérant que je connaisse. »

« Je prends ça comme un compliment. »

« Tu ne me mérites pas. »

« C'est toi qui ne me mérite pas. »

« Oui, alors là, tu vas devoir faire tes preuves. »

« Aucun problème. »

Quelle arrogance… Alice eut un petit rire. Tant que leurs chamailleries prenaient ce tour, elle acceptait de jouer le jeu et de lui laisser le dernier mot. Elle s'installa confortablement dans son siège en regardant la route et eut la surprise de sentir la main de Laurence prendre la sienne.

Tout en conduisant, sans rien dire, Swan porta la main à ses lèvres et y déposa un baiser. Ce simple geste de sa part signifiait tellement… Alice se rendit compte qu'elle était bien et respira un peu mieux.

Arrivera ce qui doit arriver, et vogue la galère ! La rousse ne savait pas ce que l'avenir lui réservait mais elle décida qu'elle ferait un bout de chemin avec Swan Laurence. Enfin, s'il le lui permettait.

Pour le meilleur et sans doute pour le pire, pensa au même moment le policier. Il savait que rien ne serait simple, mais après sa "mort", il avait réalisé qu'il ne devait plus attendre pour cueillir les fruits du bonheur. Alice l'aimait, de ça, il en était sûr. Ce qu'il éprouvait exactement pour elle, il n'en savait rien, mais il lui tardait d'explorer une relation qui promettait d'être… survoltée !

oooOOOooo

Parvenue au terme de son récit, Alicia Laurence referma avec émotion le livre qu'avait écrit sa grand-mère quelques trente ans plus tôt. La jeune femme de vingt trois ans avait peu connu ce grand-père énigmatique, héros de guerre anonyme, agent secret au service de la France, fonctionnaire de police, puis détective privé, mari et père sur le tard. Pourtant, c'était à lui qu'elle ressemblait, lui disait-on.

Alicia considéra la photo de ses grands-parents prises dans ces années-là. Alice était une femme dans sa trentaine, souriante avec un air mutin, une espèce de lutin malicieux, libéré, fier et indépendant. Swan, lui, était bel homme, proche de la cinquantaine, sûr de lui, arrogant, séduisant. Si ce n'était le discret sourire qu'il affichait, il aurait pu passer pour un parfait connard avec un balai dans le c**… Ce qu'il avait souvent été, s'amusait parfois à souligner la vieille dame.

Enfant, elle aimait écouter les récits pittoresques de sa grand-mère, reporter dans l'âme, ses combats pour la cause des femmes, ses voyages, son amour pour le seul homme qu'elle ait jamais aimé. Tout n'avait pas été rose entre eux, Alicia le savait. Alice avait dû supporter les infidélités de Swan et son caractère difficile. Des disputes et des séparations avaient émaillé leur vie, mais ils avaient toujours fini par se retrouver, comme s'ils leur étaient difficile de vivre éloignés l'un de l'autre malgré tout.

Et puis, quatre enfants les avaient irrémédiablement soudés. Swan avait été un père distant, jusqu'à la naissance de ses deux petits derniers, les jumeaux Antoine - le père d'Alicia - et Sophie. Du jour au lendemain, à plus de soixante ans, il avait laissé tomber les affaires criminelles pour ne plus s'occuper que d'eux et profiter de leurs présences. Le fait que le premier était la copie conforme de son géniteur et la seconde, le portrait craché de sa mère, rousse et irrésistiblement coquine, avait certainement joué, mais il avait également rattrapé le temps perdu avec ses deux aînés qu'il n'avait pas pris le temps de voir grandir.

Alice avait pu enfin souffler et terminer son roman. Sous un pseudonyme, elle l'avait publié et il avait définitivement connu le succès grâce à un cinéaste qui l'avait adapté à l'écran en 1970. D'autres polars signés de sa main (mais avec la précieuse collaboration de son mari) avaient suivi en rencontrant des succès largement mérités. Les revenus d'Alice faisaient vivre confortablement le ménage.

En 1983, plus de vingt ans après les faits, Alice avait retracé l'histoire qui les avaient réunis et l'arrestation d'un des groupes criminels les plus influents de l'après-guerre. C'était le livre qu'Alicia venait d'achever : Les Quatre.

Le rôle de Swan Laurence pendant la guerre y fut révélé et la presse salua ce héros discret. On lui demanda d'écrire ses mémoires. Il refusa toujours malgré les sollicitations.

Swan était décédé en 2004 à l'âge vénérable de 92 ans. Alice l'avait suivi peu de temps après. Malgré leurs différences de tempérament, malgré leurs caractères antagonistes, ils n'avaient jamais cessé de s'aimer.

FIN

L'aventure des Quatre s'achève ici. Presque un an et demi d'écriture mené de front avec un travail prenant, des moments faciles où tout se met en place le plus naturellement du monde, d'autres plus compliqués où il a fallu faire preuve de créativité et de débrouillardise, des changements de direction dans l'univers même de la série des Petits Meurtres qui – personnellement, mais je ne suis pas la seule - me frustre, même si la qualité est toujours au rendez-vous, même si je comprends la nécessité d'évoluer pour pouvoir mieux se renouveler, des pistes non explorées…

Après quelques fics écrites pour 2 ou 3 personnages, il en ressort qu'un trio, c'est fragile, et ce n'est vraiment pas facile d'accorder aux trois la place que chacun mérite ! Chapeau aux auteurs des scénarii qui jonglent avec eux comme des équilibristes !

Nous venons d'apprendre que les jours de la série sont comptés. Encore 2 épisodes ? 4, au mieux ? Il n'y aura probablement pas de reprise, Sophie Revil se tournant vers d'autres projets. Ce fut 10 ans de Petits Bonheurs télévisuels que nous attendions avec impatience, 10 ans de comédies policières qui ont révélées des talents (Marius, Blandine, Elodie), raffermis ceux dont nous connaissions le potentiel (Antoine, Samuel, Dominique), et ces guests que nous ne sommes pas prêts d'oublier (Alexia Barlier, Natacha Lindinger, Cyril Guei, Philippe Nahon, Nicolas Marié, Julien Boisselier, etc…). Ils font tous partie de la famille, comme des amis qui nous visitent de temps en temps et que nous avons plaisir à voir et à revoir.

Alors, arrêter une série en plein succès, bonne ou mauvaise idée ? Je n'ose même pas imaginé la somme d'interrogations, de nuits blanches, auxquelles la productrice, la responsable des programmes chez France 2 et les comédiens ont dû faire face, et je comprends. Il n'y a pas de moments idéaux, juste la nécessité d'avancer.

Je serai également triste de ne plus pouvoir aller à la rencontre de la sympathique équipe des comédiens lors des AP. C'était un vrai moment de partage où tout le monde était fier de montrer son travail et son implication. Merci pour ces bons moments passés en la compagnie de quelques fans qui n'en espéraient pas tant.

Sur ce, je suggérerai bien de faire une saison virtuelle mais c'est beaucoup de temps et nous manquons cruellement d'auteurs. Pour ma part, je serai moins présente, désireuse de me tourner vers des projets personnels. Je n'exclue cependant pas de revenir de temps en temps et de vous proposer une petite fanfiction, histoire de me changer les idées...

Merci à toutes et à tous pour votre fidélité. Continuez à donner des retours. Les reviews, c'est la vie !

Bon vent et à bientôt.

Nadège