Hellow !
Voici le chapitre numéro deux de cette fiction, j'espère qu'il vous plaira !
Un merci tout particulier à Mindy73 pour son commentaire et son soutien.
L'elfe, à votre service !
Chapitre édité
Chapitre 2 :
Do Svidanya
OoOoOoO
Lorsque le ciel s'éclaircit finalement aux environs de neuf heures, le palais des Volonski ressemblait déjà à une formidable petite fourmilière. Les spacieux salons avaient été vidés de leurs meubles et ceux qu'on avait laissés disparaissaient sous de grands draps blancs, donnant des allures sinistres et endeuillés aux pièces. Les tapis orientaux et bariolés avaient été roulés et déposés dans les couloirs, les objets les plus précieux volaient d'eux-mêmes au-dessus des têtes jusqu'aux malles qui leur étaient réservées à la manière de petits soldats obéissants et les elfes de maisons ainsi que les autres serviteurs de la famille voyageaient d'une pièce à l'autre en marmonnant quantités de formules magiques. Par-dessus cela, la gouvernante et le majordome surveillaient ce petit monde à grands renforts d'ordres et de rabrouements.
Du coté des appartements des Volonski on assistait au même manège, à la différence près que la maîtresse de maison elle-même supervisait le rangement de ses affaires. Et gare au malheureux qui aurait l'idée de froisser l'une des précieuses robes de Morozna, au risque de perdre la tête dans la minute ou de faire office de déjeuner aux molosses des maîtres. Droite comme une i dans une robe de batiste blanche comme son teint, elle aboyait depuis son réveil une quantité appréciable d'insultes à chacune de ses chambrières, et avait même envoyé la petite sœur de Treska se cogner contre l'une des colonnettes de son lit pour une raison inconnue de tous.
Dans le jardin, un seul homme s'était vu attribuer la tâche presque inutile de remettre le jardin ainsi que le parc en état. Après les pluies ininterrompues de la veille, ceux-ci n'avaient plus guère bonne mine. Alors qu'il tentait de faire fuir l'une des familles de farfadets gris qui avaient élu domicile dans les bosquets pendant la nuit, l'homme leva son visage bravache vers la belle façade blanche du palais. Presque instantanément son regard fut happé vers une grande fenêtre du deuxième étage. Là, comme un tableau encadré, se découpait l'image immobile de Ielena.
La jeune femme se tenait très droite, son délicat visage aussi inexpressif qu'il fut possible, l'air plus froid qu'un vent de Sibérie en janvier. Imperturbable, elle fixait un point invisible du parc, ses bras croisés sur la poitrine. Les trois femmes de chambre qui s'occupaient de ranger ses affaires s'efforçaient de faire le moins de bruit possible, comme si le fait de déranger leur jeune maîtresse ne leur semblât impensable et contre-nature.
Sans bouger le moindre muscle de son visage, Ielena commençait à sentir son angoisse croître à chaque minute. Il lui semblait qu'en quittant ce palais, elle perdrait tout ce petit confort, ce petit nid qu'elle s'était tachée de construire depuis la fin de ses études pour ses sœurs et elles. Un petit univers où elles étaient les seules à pouvoir entrer, une sphère bienfaitrice au milieu du nid de serpents qu'était leur entourage. De plus, elle ne savait même pas ce qui les attendait en Angleterre ni même où ils allaient vivre, son père s'étant montré foncièrement évasif à ce sujet. D'aussi loin qu'allaient ses souvenirs, la jeune femme avait toujours su comment se déroulerait le moindre évènement. A chaque changement, on lui expliquait en quoi il consistait, aussi n'avait-elle jamais eu de réelles surprises au cours de sa vie. Du moins rien auquel elle ne s'attendait pas ou qui la prît au dépourvu.
Alors changer d'habitation, de pays…sans même savoir à quoi elle allait devoir faire face. C'en était déconcertant, même agaçant. Tout ce qu'elle espérait était qu'elle puisse encore veiller sur Ella et Roksana sans que personne n'interfère, et qu'on les laisse vivre tranquillement. Les affaires de ses parents ne la concernaient pas, la jeune femme s'était jurée de ne jamais s'en mêler ni de s'y intéresser. Que son père retourne auprès de son maître, grand bien lui fasse ! Tant qu'il les oubliait toutes trois. Toutefois, Ielena était de loin une jeune femme sotte. Elle savait pertinemment qu'elle devrait un jour ou l'autre remplir le rôle que son sexe lui imposait. Et ce jour-là, ses deux sœurs deviendraient aussitôt vulnérables et ne bénéficieraient plus de sa protection.
Au sein des familles nobles de l'aristocratie, donner naissance à des filles n'était généralement pas une bonne chose. Suivant un schéma très simple, cela signifiait qu'elles ne pourraient ni être héritières, ni dorer le blason familial en réalisant toutes sortes d'actions valorisantes. Plus simplement, elles n'étaient pas nées homme. La seule chose que pouvaient bien faire une fille dans une famille telle que celle des Volonski, était un beau mariage. Mais trouver un gendre parfait était le plus souvent une tâche trop ardue et éreintante du point de vu des parents pour qu'ils le fassent avec plaisir. Aussi, mieux valait-il avoir des garçons. Cependant, dans le cas de Nikolaï, le fait d'avoir eu trois filles après Valerian ne le mécontentait pas tant que ça. Son fils valait bien cinq fils. De plus, le Grand-duc était tout à fait persuadé que Ielena avait une beauté bien assez étourdissante pour avoir droit à un mariage princier qui anoblirait autant sa famille que les actions de Valerian. Quant aux deux dernières, elles étaient encore trop jeunes pour qu'on décelât chez elles un charme aussi éclatant que celui de leur aînée.
A l'idée que son père lui trouverait bien vite un mari, Ielena sentit ses lèvres afficher un rictus amer et désapprobateur. Bien sûr, elle redoutait cet instant depuis la fin de ses études. Comme une épée de Damoclès au-dessus d'elle, elle s'attendait chaque jour à ce que son père la fasse demander dans son bureau pour lui annoncer la nouvelle. Mais en deux ans, le Grand-duc ne l'avait pas encore fait. Après tout, la jeune femme savait qu'il attachait beaucoup d'importance au fait qu'elle épouse une sorte de prince dont le pouvoir et la richesse serait quasiment sans limite. C'était la seule chose pour laquelle Nikolaï lui prêtait un semblant d'attention.
Même si elle connaissait l'avenir qui l'attendait depuis bien longtemps, Ielena n'avait pas la moindre envie de se marier. En réalité, la perspective de se retrouver liée à un homme semblable à son père lui donnait une nausée vertigineuse. Parfois, elle tentait de s'imaginer à la place de sa mère – son impossible caractère en moins. Et l'image qui s'imprimait alors devant ses yeux lui déplaisait plus qu'il ne fût permis.
- Demoiselle ?
Ielena sursauta comme si une guêpe l'avait piquée. Lorsqu'elle se tourna vers la voix qui venait d'interrompre ses déplaisantes songeries, ses yeux tombèrent sur le visage écarlate de la plus jeune de ses chambrières.
- Oui ? interrogea-t-elle platement en tentant d'apaiser son cœur qui s'était emballé sous la surprise.
- Vos affaires sont prêtes, balbutia la jeune sorcière.
Plongée dans ses pensées, Ielena n'avait pas remarqué le changement qui s'était opéré dans ses appartements. Ses yeux coururent alors sur les murs vierges et blancs de la chambre. Son secrétaire disparaissait sous un drap immaculé, de même que ses fauteuils le lit avait été débarrassé de ses draps et oreillers et les rideaux du baldaquin remontés sur le haut de l'armature en couronne le sol avait retrouvé son aspect massif, le bois de son parquet découvert des tapis chatoyants et les commodes et étagères qui n'allaient pas la suivre en Angleterre étaient totalement vides, libérés de tous ses objets précieux.
Dans le boudoir, le spectacle était le même. Tous les livres des vitrines reposaient dans de grandes malles à armatures et le canapé, la méridienne et les confortables chaises anciennes avaient eux aussi disparu sous des tissus blancs à la manière de fantômes comiques. Finalement, le vaste dressing avait été entièrement vidé de ses robes, ses vestes cintrées, ses jupes longues et raides, ses nombreux chapeaux, ses chaussures, ses ombrelles et ses parures. Tous avaient été rangés dans une myriade de malles et boites de tailles et formes différentes qui s'entassaient près de la porte. Globalement, Ielena trouva à ses appartements un air mortuaire.
Elle y avait passé toutes son enfance et son adolescence. A chaque meuble qu'elle couvait du regard, il lui semblait qu'un enchevêtrement de souvenirs fusait devant ses yeux. Elle avait pleuré dans cette chambre, énormément. Elle avait ruminé, pesté, hurlé à cause de sa famille. Mais aussi rit après que ses sœurs soient nées.
Quand les trois femmes de chambres se furent retirées, la sorcière laissa sa main courir sur les boiseries blanches du mur, caresser le velours des rideaux, sentir le froid du marbre qui recouvrait la large cheminée. Elle n'aurait su dire si elle était triste de quitter cet endroit ou non. Sans même s'en rendre compte, un soupir las fusa d'entre ses lèvres. Soudain, les yeux bordeaux furent attirés par l'image que renvoyait l'immense miroir qui trônait au-dessus de la cheminée.
Ielena y vit le reflet d'une jeune femme d'à peine vingt ans dont les charmes n'avaient plus rien de juvéniles. Calme, elle considéra longuement son mince et long corps tendu comme un arc de centaure. Sa robe avait le modèle des toilettes du début du siècle : la robe du dessous était de batiste blanche, savamment brodée de fleurs si petites qu'on les voyait à peine. Elle recouvrait entièrement la poitrine de Ielena, jusqu'au haut du cou où on avait cousu un léger liseré, et ses manches près du corps suivaient la ligne douce des avant-bras jusqu'à l'os du poignet. La robe supérieure, d'une agréable couleur qui oscillait entre bronze et brun avait été faite dans le plus doux des taffetas. Son col très largement échancré de forme carré, était un très épais ruban ocre brodé de larges chrysanthèmes bruns et or, qui descendait jusqu'à la poitrine. Ce même ruban se redécouvrait au niveau du buste où il descendait en deux lignes jusqu'à la ceinture. Celle-ci avait également les mêmes motifs à la différence près qu'elle était plus épaisse et large, et entourait étroitement la taille de Ielena pour finir en un nœud dans le dos. Les manches de cette robe-ci étaient rayées de bruns et s'évasaient dès le haut de l'épaule pour s'arrêter au milieu du bras, avant le coude, en une coupe en biseau. Finalement, les yeux de la jeune femme suivirent la ligne de la jupe qui tombait de la ceinture jusqu'au sol. La coupe aux multiples plis raides s'évasait légèrement en descendant pour finir en un large ruban sombre qui caressait le parquet à chacun de ses pas, accentuant d'autant plus sa mince et haute silhouette aux courbes délicates.
Ses cheveux avaient été relevés en un épais et très large chignon fait d'anglaises et de tresses au sommet de sa tête, et quelques petites mèches brunes moussaient sur le front et les tempes. Le seul bijou qu'elle s'était permise de mettre était une paire de boucles d'oreilles, deux grosses perles de nacre en forme de goutte.
Un instant, Ielena songea que si elle avait été autrement moins jolie, son avenir aurait été sensiblement différent. Mais sans doute ses parents auraient-ils été plus durs avec elle et ses sœurs. Qui avait dit un jour que la beauté était la plus cruelle des malédictions ?
Non sans un dernier sourire pincé, elle se détourna du miroir et quitta la chambre. Dignement, la tête relevée avec une certaine impertinence, elle traversa son petit salon sans un regard pour la pièce à présent dénuée de toute vie et chaleur. Devant elle, elle serrait étroitement ses deux mains en s'efforçant de ne pas trembler.
OoOoOoO
De tout temps, il avait toujours été d'usage chez les Volonski qu'à chaque départ des maîtres, tous leurs domestiques soient présents. Ce jour-là, lundi 03 avril, ne faisait pas exception à la règle. Vêtus de leurs plus beaux atours, les serviteurs humains de la famille s'étaient rassemblés sur le perron du palais en une longue allée vivante avec les elfes de maison. Leurs visages étaient tendus car chacun savait que les maîtres partaient pour ne pas revenir de sitôt. En Angleterre. C'est là-bas qu'ils allaient, du moins d'après les dires du majordome et de la vieille blanchisseuse qui étaient toujours les premiers à colporter la moindre information. Malgré le froid mordant de la fin de matinée, tous attendaient que les maîtres arrivent. Ils ne bronchaient pas, s'évertuaient à ne pas trembler et empêchaient leurs dents de claquer.
Quand le Grand-duc franchit enfin la porte en compagnie de son épouse, chacun se précipita pour baisser la tête le plus bas possible, les hommes se découvrirent, tandis que les elfes plongeaient dans une profonde révérence. Morozna, toute enveloppée d'une longue mante noire de velours, n'accorda pas un seul regard aux serviteurs, trop occupée à grimacer de dégoût. Quant à Nikolaï, il avançait impérieusement, glaçant chacun de ses yeux de prédateur.
Dans l'ombre du grand hall, Ielena regardait ses parents traverser lentement l'allée. Pinçant les lèvres, elle songea que jamais ils ne lui avaient semblé plus antipathiques. De leur couple transpirait une incroyable impression de supériorité et de dédain. C'est avec grande peine qu'elle ne laissa pas échapper un sifflement agacé. Se tournant finalement vers Ella et Roksana, elle remarqua que les deux fillettes attendaient qu'elle franchisse elle aussi le seuil de la demeure.
- Lena, on va partir maintenant ? interrogea la plus petite en tirant doucement sur la robe de son aînée.
- Oui, mon cœur, sourit Ielena.
Pendant que les deux sœurs regardaient autour d'elles, comme prises au dépourvu, elle ne put s'empêcher de se baisser vers elles et caressa délicatement leurs visages poupins.
- Tout se passera bien, je serais toujours là. D'accord ? chuchota-t-elle en embrassant les boucles blondes.
Automatiquement, Roksana et Ella se rapprochèrent d'elle, prêtes pour le départ. Avec les gestes mécaniques d'une mère, Ielena redressa quelque peu leurs chapeaux et épousseta les deux manteaux de ses sœurs.
- Bon…allons-y à présent, soupira-t-elle.
Elle se redressa et enfila les gants qu'une servante lui tendait, revêtit la très longue capeline brune au large col en zibeline et se saisit du manchon assorti qu'elle enfila sur son avant-bras droit. Un dernier regard à l'un des miroirs du hall et elle redressa son immense chapeau de couleur bronze garni de fleurs de soies, de perles grosses comme des œufs de poules et de fastueuses plumes d'autruches blanches et acajou. Puis, après un ultime coup d'œil à la pièce, elle passa la porte d'entrée.
Lorsqu'elle atteignit le bas des escaliers, Ielena avança lentement vers ses parents. Ses deux sœurs trottinaient derrière elle en accordant quantité de sourires aux domestiques. Alors qu'elle resserrait autour d'elle sa longue capeline, ses yeux se posèrent sur Leda. La nourrice lui souriait, placée au bout de la colonne des serviteurs.
- J'aurais dû demander à père que tu nous accompagnes, murmura Ielena, ses mains saisissant celles de la vieille femme quand elle arriva près d'elle.
- Tu l'as déjà fait une fois. Et tu sais que ton père n'aime pas les gens qui insistent, rappela Leda.
Le sourire empli de tendresse qu'elle leur adressa à elle et ses sœurs fit chavirer le cœur de Ielena. C'est à grande peine qu'elle retint les larmes qui menaçaient de déborder de ses paupières.
- Mais…
- Chut, l'interrompit sa nourrice. Ta mère nous regarde.
En effet, près des deux fiacres où les Volonski allaient prendre place, Morozna les fixait avec intensité. Ses yeux pervenche lançaient une fois de plus de malveillants éclairs. Un regard que Ielena connaissait bien.
- Ecoute-moi bien maintenant, la pressa gentiment Leda. Dans la malle qui contient tes photos, tu trouveras un petit coffre. C'est un cadeau d'adieu de ma part, je sais que tu en prendras grand soin.
De grosses larmes commençaient doucement à rouler sur les joues ridées de la vieille femme. Ses yeux embués ne quittaient plus ceux de Ielena. Bouleversée, celle-ci serra plus fort encore les mains de Leda dans les siennes.
- Non, ne pleures pas, lui intima la nourrice. Tes parents t'en voudraient et te le feraient payer très cher. Laisse-moi pleurer pour deux.
Elle tenta de rire mais cela sonna faux. Si faux que Ielena voulut se jeter dans ses bras, ces bras qui l'avaient recueillie tant de fois au cours de sa jeune vie. A ses cotés, Ella et Roksana les regardaient sans savoir comment réagir. Toutes deux n'avaient pas la moindre idée de ce que leur départ signifiait. Dans leurs innocents esprits, ils reviendraient tous bientôt et reverraient Leda qui à nouveau les serrerait contre son cœur.
- Va maintenant, ma Tsarevna, ordonna la nourrice avec un sourire triste. Par ton départ, la Russie perd la plus éclatante de toutes ses Grandes-duchesses.
Elle n'attendait aucune objection et repoussa fermement les mains de Ielena.
- Je te souhaite de dessiner toi-même le chemin de ta vie.
Ce fut le dernier murmure que lui accorda la vieille femme avant de détourner les yeux et de reprendre l'immobilité des autres domestiques. Choquée, Ielena la dévisagea longuement. Le chagrin venait de l'étreindre avec violence. Le cœur au bord des lèvres, elle pressa finalement ses sœurs d'avancer et reprit sa route.
Quand elle arriva auprès de sa mère, son visage n'exprimait rien et était toujours relevé avec une pointe d'insolence sous les bords de son grand chapeau. Comme elle savait feindre…elle savait si bien jouer avec son visage qu'il était toujours difficile de savoir à quoi elle pensait réellement.
- Se permettre de faire ses adieux à une simple nourrice… que je ne t'y reprenne plus ! menaça Morozna le regard acéré.
- Oui, mère.
Sa voix ne trembla pas, mais cet effort fut difficile.
Très droite, elle s'était rangée aux cotés de sa mère avec ses deux sœurs et attendait que son père ait fini de discuter avec le majordome. C'est à ce moment-là que son regard fut attiré par trois hommes se tenant dans l'ombre de son père. Et elle retint mal un frisson.
Si l'un d'eux, un petit grassouillet au visage semblable à celui d'une fouine, ne lui rappelait rien, elle connaissait assez les deux autres pour savoir que quelque chose de sombre se tramait. Bolgarov et Droski, c'étaient leurs noms. Deux sang-pur dont les familles n'avaient rien de fréquentables. Ielena s'était souvent demandé pourquoi son père, ce Grand-duc si fier de son lignage et de ses ancêtres s'était allié à deux sorciers comme ceux-là. Ils n'avaient rien de vraiment noble ni d'aristocratique. Ils avaient tous deux moins de quarante ans et avaient rejoint les partisans du Lord noir quelques années après son apparition. Etant russes, ils avaient été confiés à Nikolaï qui s'en servait comme hommes de main lors de ses missions pour le sombre mage. Ielena savait que sa mère les dédaignait farouchement et acceptait rarement qu'ils entrent dans sa demeure. Après tout, ils leur étaient si inférieurs que les voir chez elle aurait été la pire insulte qu'elle aurait pu subir.
Bolgarov et son compère étaient tout l'inverse de Nikolaï. Ils étaient rustres et semblaient avoir été élevés comme les pires bêtes qui pouvaient exister. Avides de sang, c'était là leur seul point commun avec le père de Ielena. Toutefois, d'un point de vu physique, ils étaient tous les deux grands et blonds. Droski avait une corpulence plus carrée que son collègue, ce qui lui conférait moins d'allure. Ses petits yeux enfoncés dans de larges orbites, il avait un visage peu commode voir disgracieux qui faisait trembler la plupart des gens, et une large balafre verticale barrait son visage du haut du front jusqu'au bas de son œil droit. La couleur de celui-ci était d'un bleu larmoyant tandis que l'autre était noir. Cette particularité ajoutait à son physique inquiétant et ne rassurait guère. Quant à Bolgarov, il avait ce physique typiquement russe de certains hommes. Un visage dur à la mâchoire forte, des cheveux coupé ras, un nez aux narines à peine fendues et un menton pointu. S'il n'avait pas eu cet air perpétuellement angoissant planant sur ses traits, Ielena était persuadé qu'il aurait plu à quantité de jeunes femmes.
Comme s'il avait senti un regard sur lui, Bolgarov tourna soudain ses yeux clairs vers elle. A l'instant même où leurs regards se rencontrèrent, Ielena sentit monter en elle une horrible envie de lui sauter au visage. Elle avait toujours détesté ce sorcier, tout comme elle ne supportait pas les regards qu'il lui lançait avec un peu trop d'insistance lorsque Nikolaï ne le voyait pas.
Un sourire ô combien sardonique aux lèvres, il baissa la tête dans sa direction en une courtoise salutation. Sans prendre la peine de répondre, la jeune femme lui accorda un regard dégoûté et détourna les yeux.
Quelques instants plus tard, son père se dirigea vers elles à grands pas.
- Pouvons-nous y aller, cher ami ? s'impatienta Morozna. Il fait un froid d'enfer.
Ielena songea un instant à faire remarquer qu'elles étaient plus habillées que tous les domestiques et que si quelqu'un devait avoir froid, c'était eux.
- Rentrez dans les voitures dans ce cas, il me reste quelque chose à régler, fit Nikolaï en sortant sa baguette.
Si son épouse se contenta d'hausser les épaules avec ennui pour finalement entrer dans le fiacre attelé de chevaux de l'Oural à sa disposition, Ielena sentit son sang se glacer. Quelque chose de mauvais se tramait réellement ce jour-là, et un doute affreux commençait à s'insinuer en elle.
Entraînant promptement Ella et Roksana vers leur propre carrosse, elle jeta un regard aux trois autres mangemorts. Tous avaient sorti leurs baguettes. La peur au ventre, elle se saisit des mains de ses sœurs et accéléra.
Elles n'étaient qu'à quelques mètres de la berline quand Roksana voulut se retourner pour faire un dernier signe à leur nourrice. C'est à cet instant que le carnage commença. Nikolaï, le visage tordu en un affreux rictus leva sa baguette. L'éclair fusa, d'une mortelle couleur verte. Une seconde plus tard, le majordome s'effondra, les bras en croix. Ce fut alors une véritable débandade. Les plus jeunes chambrières se mirent à hurler, tentant de fuir à l'intérieur de la maison tandis que les cris stridents des elfes raisonnaient partout. Aucun ne pouvait s'enfuir.
A l'instant même où le majordome tomba, Ielena se précipita sur ses sœurs. Les deux fillettes avaient vu toute la scène et un cri horrifié fusa d'entre leurs lèvres. Une seconde plus tard, elles se retrouvèrent dos à l'effroyable spectacle et prisonnières des bras de leur sœur, enfermées dans sa capeline. Mais si Ielena les rendit sourdes à l'aide d'un sort, elle, elle entendit tout et vit chacun de ses gens tomber. Devant ses yeux arrondis de terreur et tout embués de larmes, les quatre hommes se déchaînaient avec une folie à peine qualifiable d'animale. Ils étaient pires que des bêtes. Le sang coulait, ruisselait sur les dalles blanches et les gémissements fusaient de toute part. Plus loin, immobile, elle aperçut Leda lui accorder son plus éclatant sourire, des larmes ruisselant sur ses joues. La seconde suivante, la vieille nourrice reçut un sort en pleine poitrine et bascula sans bruit.
En voyant son corps s'effondrer, Ielena sentit un hurlement monter dans sa gorge. Elle ne voulait pas y croire, trop horrifiée pour assimiler ce qu'elle voyait. Les larmes débordèrent de ses joues et elle resserra son étreinte sur ses sœurs. Le visage déformé sous la souffrance et la haine, elle souleva les deux petits corps et s'enfuit vers leur fiacre.
OoOoOoO
Le massacre avait cessé, les derniers cris s'étaient tus. Mais l'effondrement de Ielena, lui, commençait tout juste. Derrière les fenêtres de la voiture qu'elle partageait avec ses sœurs, le paysage russe défilait à toute vitesse dans la plus grande ignorance de la jeune femme. En entrant dans la berline, elle s'était laissée tomber sur le tapis, anéantie. Depuis, elle n'avait guère bougé. Elle se contentait de fixer avec des yeux d'aveugle le mur face à elle. Ella et Roksana pleuraient toujours convulsivement sur ses genoux, leurs sanglots terrifiés finissant de briser le cœur de Ielena. D'une main calme, elle tentait de les apaiser en caressant leurs cheveux mais son visage à elle était totalement ravagé par les larmes. Depuis qu'ils avaient quitté le palais, des heures auparavant, elle n'avait pas esquissé le moindre geste et continuait de pleurer. D'amertume, de rage, d'incompréhension. A chaque instant, elle revoyait l'image du corps de Leda basculer en arrière. Elle entendait les hurlements de tous ceux qui l'avaient vu grandir, l'avaient habillée et avaient veillé à son bien-être. Elle apercevait encore les cadavres mutilés des chambrières qui n'avaient parfois pas plus que son âge, et sur qui les quatre mangemorts s'étaient acharnés. Une question revenait sans cesse dans son esprit, pourquoi ? Pourquoi assassiner tous ses malheureux qui tout du long de leur vie avaient servi leur famille avec dévouement. Mais à chaque fois qu'elle se le demandait, l'image de son père s'imposait à elle. Nikolaï Volonski n'avait jamais eu besoin de raison particulière pas tuer quelqu'un.
Un nouveau sanglot la secoua tout entière. Il lui semblait que tout s'accélérait depuis la veille. En moins de vingt-quatre heures, elle avait vu son destin prendre un tournant brusque, puis celle qu'elle considérait comme une mère avait été assassinée par les hommes de son père. Quelle serait la prochaine épreuve ? A quoi devrait-elle encore faire face avant que la mauvaise fortune ne se désintéresse enfin d'elle et ses sœurs ?
Quand Ielena retrouva enfin son calme, les deux fillettes s'étaient endormies, épuisées d'avoir trop pleuré. Jetant un regard morne à la grosse horloge, elle aperçut qu'il était déjà quatorze heures. Cela faisait quatre heures qu'ils avaient passé l'entrée du palais de Saint Pétersbourg. Autour d'elle, l'intérieur du carrosse lui sembla bien sinistre. Grâce à un ingénieux sortilège, ce n'était pas une simple banquette que contenait le fiacre, mais une vaste pièce divisée en deux par un lourd rideau de brocart vermillon. Il y avait d'un coté un petit salon soigneusement meublé, qui un autre jour aurait semblé chaleureux, et de l'autre une chambre comprenant deux lits doubles tendus de carmin et recouverts de diverses fourrures, ainsi qu'un petit cabinet de toilette.
A peine remise, Ielena couva ses sœurs du regard. Des sillons de larmes à peine sèches marquaient leurs visages. Comme elle aurait aimé effacer de leurs esprits ce qu'elles avaient vu. Les préserver de la folie de leur père et des horreurs qu'il commettait.
Avec précaution, la jeune femme se redressa.
- Treska ! appela-t-elle.
Une seconde plus tard, l'elfe s'inclinait devant elle. Elle était l'une des seules à avoir échappé aux événements de la matinée, puisqu'elle suivait la famille en Angleterre. Toutefois, au fond des grands yeux verts brillait une infinie tristesse qui manqua de faire flancher Ielena.
- Aide-moi à les mettre au lit. Ensuite, tu m'apporteras de quoi manger, soupira-t-elle, las comme jamais.
- Oui, demoiselle.
Quelques minutes plus tard, Ielena accorda une dernière caresse à Ella puis quitta la chambre en rebattant le rideau derrière elle. Lorsqu'elle s'assit devant la petite table, Treska y avait déjà déposé une assiette où fumait de la soupe, ainsi que plusieurs autres plats aux odeurs alléchantes. Mais après avoir tant pleuré, la jeune femme n'en sentit même pas les arômes délicieux. La fatigue avait doucement pris possession de son corps et elle n'avait plus envie de bouger.
- Treska, s'il te plait, peux-tu m'aider à enlever tout ça ? fit-elle doucement en désignant sa coiffure.
Aussitôt, les petits doigts de l'elfe coururent sur le chapeau et retirèrent les multiples épingles qui le maintenaient immobile. La tête aussitôt moins lourde, Ielena passa pensivement une main sur son visage. La seule chose qu'elle espérait encore était que l'Angleterre lui apporte un semblant de paix.
OoOoOoO
Les deux carrosses roulèrent longtemps. Trois jours passèrent sans qu'ils ne s'arrêtent. Trois jours durant lesquels Ielena tenta de rassurer ses sœurs et de faire disparaître l'ombre terrifiée installée sur leurs visages. Elles n'avaient pas revus leurs parents non plus. C'était sans doute la seule chose positive de ce voyage, songeait Ielena. Elle n'aurait pas supporté de voir le visage de leur père.
- Où sommes-nous, Treska ? interrogea-t-elle le matin du quatrième jour.
Tout en lui versant son café du matin, l'elfe de maison s'inclina.
- Nous avons passés la frontière de l'Allemagne il y a quelques heures, demoiselle, s'inclina la petite créature.
- Remercions les chevaux de l'Oural d'être si rapides, laissa amèrement échapper la jeune femme.
Les journées s'enchaînaient tristement avec une lenteur qui insupportait Ielena. Elle savait également qu'elle ne supporterait pas encore longtemps de rester enfermée dans cette pièce. Les derniers évènements avaient mis ses nerfs à vif.
Finalement, le vendredi aux alentours de treize heures, ils atteignirent le sol britannique. La traversée de la Manche avait été aussi tranquille que le reste du voyage, à la différence près que Ella et Roksana avaient regardé émerveillées la mer par la fenêtre. C'était la première fois qu'elles la voyaient, et d'une façon bien particulière puisqu'on l'avait survolée grâce aux chevaux ailés attelés aux fiacres. Ce fut le seul moment où les deux fillettes rirent aux éclats.
Une heure et demi plus tard, les deux voitures qui avaient retrouvé la terre ferme passèrent un immense portail en fer forgé. Lorsqu'elle l'aperçut par la fenêtre, Ielena réprima mal un frisson. Même si elle n'avait rien de sinistre, cette entrée ne lui disait rien qui vaille. Le cœur battant la chamade, elle jeta un coup d'œil à l'extérieur et à la vaste allée que les chevaux empruntaient à présent au trot. Plus loin devant s'élevait un gigantesque manoir aux dimensions colossales et à l'allure d'une vieille veuve fortunée. Cependant, Ielena songea que si c'était là leur nouvelle demeure, Morozna allait au moins passer des heures à hurler à qui voudrait bien l'entendre qu'il était ridiculement petit.
Une petite review ? C'est rapide et sans douleur, et cela donne surtout à l'auteur l'envie de vous poster la suite !
