08 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 11h45
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Quand il rouvrit les yeux, la première chose que Daniel réalisa, c'était qu'il n'avait pas mal. Il aurait eu envie d'en sauter de joie. Mais tout de suite après, il se souvint de pourquoi il ne ressentait aucune douleur à son pied droit. La pièce se mit à tanguer, et au dernier instant, une bassine blanche tenue par sa mère surgit devant lui pour qu'il puisse y vomir le maigre contenu de son estomac.
Un passage piéton et une voiture qui avait grillé le feu rouge. Ça ne pardonnait pas.
Alors que Daniel toussait et crachait en sentant un arrière-goût désagréable remonter dans sa gorge, des larmes se mirent à couler le long de ses joues. Pourquoi c'était arrivé à lui ? Il aurait préféré que ça arrive à Georges, le garçon qui terrorisait tout le monde à l'école en frappant les petits. Ç'aurait été bien fait. Mais lui, Daniel, il était gentil. Il était seulement en train de traverser la route pour rejoindre ses copains qui l'attendaient au terrain…
Le terrain ! Le club ! L'entraîneur ! Ses copains !
LE FOOT !
Les larmes de Daniel redoublèrent et il repoussa violemment la bassine et son écœurant contenu qui lui donnait la nausée. Ses parents échangèrent un long regard désolé et impuissant. Son père était livide, sa mère était sur le point de se mettre à pleurer, elle aussi. Elle tendit la main pour caresser doucement les cheveux de Daniel. Le garçon de neuf ans secoua la tête, abattu.
Il s'en était tiré vivant, mais son pied droit avait été complètement écrabouillé. Il avait fallu le lui couper.
Comment pourrait-il rejouer au foot, après ça ?
Des larmes amères coulaient le long de ses joues. Alors voilà, c'était fini ? Il ne pourrait plus jamais courir sur le terrain après le ballon, faire des passes au copains, marquer des buts ?
Et puis…
Marcher ? Courir ? Monter des escaliers ? Faire du vélo ? Aller à la plage ?
Faire tout ce qu'il aimait…
Le drame s'imposa à lui, le frappant une seconde fois. Sous le choc, il hoqueta, et ses yeux s'écarquillèrent d'horreur. Il tourna un regard hébété vers ses parents qui se tenaient à ses côtés.
« C'est… C'est pas vrai, hein ? » bégaya-t-il.
Sa mère fondit en larmes et l'étouffa entre ses bras. Cette fois, Daniel ne la repoussa pas et se mit à pleurer avec elle. C'était la réalité. Il avait été amputé du pied droit. À seulement neuf ans. À cause d'un chauffard qui n'avait pas vu le feu rouge. Et qui ne l'avait pas vu non plus, lui, traverser à ce moment-là.
Daniel et ses parents étaient resté seuls un petit moment. Il y avait eu du mouvement autour d'eux, mais le garçon était si traumatisé qu'il n'y avait pas fait attention. Et puis, une gentille infirmière était venue les voir. Elle avait donné un carré de chocolat à Daniel, et pendant qu'il le mangeait, elle avait regardé plein de feuilles. Ensuite, elle leur avait expliqué, à ses parents et à lui, qu'il allait devoir rester ici pendant un petit moment, peut-être une dizaine de jours, le temps qu'ils fassent des examens, qu'ils s'assurent que tout allait bien, et qu'il s'habitue à se débrouiller avec seulement son pied gauche. Ses parents avaient hoché la tête, les lèvres pincées. À la fin, ils avaient posé plein de questions à l'infirmière. Celle-ci avait eu l'air un peu gênée et leur avait proposé d'aller voir ça dans un bureau. Après avoir hésité, ils avaient embrassé Daniel et l'avaient laissé tout seul dans son lit, en lui disant qu'ils n'en avaient pas pour longtemps et qu'ils revenaient très vite.
Le garçon avala avec gourmandise le deuxième carré de chocolat que lui avait donné l'infirmière avant de partir avec ses parents. Puis, n'ayant rien à faire pour s'occuper, il observa autour de lui. Il ne s'en était pas rendu compte, mais la chambre était très grande, tellement qu'il y avait un deuxième lit un peu plus loin. Avec quelqu'un dedans. Ce fut au tour de Daniel de se sentir gêné. À la maison, il avait sa chambre à lui, et il n'aimait pas trop la partager avec ses cousins quand ils venaient. Il préférait dormir tout seul. Du coup, il espérait un peu égoïstement que l'autre partirait vite, et que personne ne le remplacerait.
Daniel regarda la porte, ses draps, son lit, les murs, sa table de nuit, les placards, encore les murs, la commode face à lui, la télévision éteinte, la fenêtre, la lumière allumée qui éclairait la pièce, le petit tabouret placé sous la fenêtre, la plante en pot posée sur le tabouret… Au fur et à mesure de ses observations, son regard curieux ne put s'empêcher de se tourner en direction de l'autre personne avec qui il partageait la chambre. Elle ne bougeait pas, elle devait dormir. C'était un homme, enfin, à ce qu'il lui semblait. Mais il avait presque la même taille que lui. Enfin, il devait être un petit peu plus grand. Daniel écarquilla les yeux. Ce devait être un nain, quelqu'un qui gardait sa taille d'enfant toute sa vie. Ses parents lui avaient déjà parlé de ces personnes, mais il n'en avait encore jamais rencontré.
Il avait l'impression que quelque chose n'allait pas, chez lui… Daniel poussa sur ses bras pour se redresser et se tordit le cou pour détailler carrément l'inconnu. Avant de lâcher un petit glapissement de surprise en se laissant retomber sur son matelas. Voilà ce qui n'allait pas. Enfin, vu l'endroit où ils étaient, ce n'était pas si étonnant que ça, au final…
Le bras droit de l'homme était complètement en métal. Repensant aux dessins animés et aux films qu'il avait vu, Daniel retrouva le terme exact qui lui correspondait et écarquilla les yeux, impressionné. C'était à la fois un nain et un cyborg !
Ça ne l'aida pas vraiment à se sentir plus à l'aise. La plupart du temps, les cyborgs n'étaient pas les plus gentils de l'histoire, au contraire. Daniel se recroquevilla sous ses draps et frissonna. Il aurait bien voulu s'enfuir d'ici à toutes jambes. Mais cette pensée lui rappela brutalement ce qu'il était arrivé à son pied droit le matin même, et il eut de nouveau envie de vomir. Comme la bassine n'était plus à proximité, il essaya de se calmer en fermant les yeux et en respirant profondément.
Il allait vraiment réussir à survivre avec un pied en moins ?
Son imagination d'enfant se mit à lui jouer des tours. Il se fit la remarque qu'il n'avait jamais vu d'amputés jusqu'à maintenant. Peut-être parce qu'il n'y en avait pas, parce qu'on s'arrangeait pour les faire disparaître. Parce qu'on n'en voulait pas et que les gens ne les aimaient pas parce qu'ils ne servaient à rien. Est-ce qu'il allait mourir ? Est-ce que c'était pour ça que l'infirmière et ses parents étaient partis discuter ailleurs pour qu'il n'entende pas ? Maintenant qu'il lui manquait un pied, il n'était plus assez bien et ils allaient se débarrasser de lui ?
Daniel n'avait plus envie de vomir. Seulement de se remettre à pleurer, sous l'effet de l'angoisse et de la peur. Il aimait ses parents ! Et même s'il ne pouvait plus jouer au foot, il se contenterait de regarder ses copains ! Mais il ne voulait pas mourir !
Alors que le garçon était en train de se torturer l'esprit, il y eut un mouvement sur sa gauche. Dans l'autre lit, le nain cyborg s'agitait. Est-ce qu'il se réveillait ? Daniel rouvrit les yeux et se figea, tétanisé, surveillant son voisin du coin de l'œil. Il bougea un peu. Puis se redressa lentement et regarda autour de lui en tournant la tête à droite et à gauche. Il était coiffé bizarrement, avec une espèce de crête, et il avait une barbe grise. Quand il observa dans sa direction, Daniel fit semblant de dormir. Les oreilles grandes ouvertes, il entendit l'homme lâcher d'un ton perplexe :
« Qu'est-ce que… Velkan. »
Il y eut un grincement métallique qui fit tressaillir le garçon, et le nain poursuivit dans un grognement :
« Tu vas regretter d'avoir fait ça. »
Daniel commençait vraiment à ne pas se sentir bien. Et pour ne rien arranger il savait qu'il ne pouvait pas s'en aller discrètement. Alors quoi, se mettre à hurler ? Mais le cyborg… Le garçon tremblait sous ses draps, les paupières hermétiquement closes. Il n'arrivait plus à calmer sa respiration. C'était sûr que le nain allait se rendre compte qu'il était réveillé…
Des pas dans le couloir !
Ouf, sauvé.
Daniel ne bougea pas et se contenta de tendre l'oreille. Les talons d'une autre infirmière claquèrent dans la pièce et s'approchèrent du second lit occupé par le nain cyborg. Le garçon savait que ce n'était pas poli d'écouter les conversations qui ne le regardaient pas, mais il n'allait pas se boucher les oreilles, quand même, sinon tout le monde saurait qu'il ne dormait pas ! Il fit de son mieux pour ignorer la discussion, mais il entendit quand même les deux personnes parler. Et comme il était aussi impressionné par le nain cyborg que curieux à son propos, il finit par prêter attention à ce qui se disait à quelques mètres de lui.
« Bonjour monsieur… Excusez-moi, nous ne connaissons pas votre nom ? »
Un silence répondit à l'infirmière pendant quelques instants, puis le nain consentit à lâcher d'un ton méfiant :
« Grunlek. »
Cliquetis d'un stylo-bille. La femme était sûrement en train de prendre des notes sur son patient. Tout cela intriguait Daniel de plus en plus. Les médecins et les infirmières ne connaissaient même pas cet homme ?
« Et votre nom de famille ? »
« Ça ne vous regarde pas. »
La réponse était claire : pas la peine d'insister. La femme marqua une hésitation. Grunlek en profita pour l'interroger à son tour :
« Quel est cet endroit ? Et qu'est-ce que je fais là ? »
« Vous êtes au Centre des Amputés de Rennes. Monsieur, on vous a retrouvé inconscient au bord d'une route, et en assez piteux état. Comme vous avez visiblement déjà subi une lourde opération, nous avons pris la liberté de vous placer en observation ici pendant quelques temps. »
Une lourde opération… Elle doit parler de son bras mécanique…
« Ce n'est pas nécessaire, je vais bien. »
« Votre bras valide est blessé, vous avez une fêlure au niveau des côtes, et nous n'avons pas encore parlé de cet œil crevé ! » répliqua l'infirmière. « Vous n'allez pas bien, monsieur Grunlek, et pour le moment vous allez rester ici pour vous rétablir. À présent que vous êtes réveillé, je vais chercher le médecin. »
Il y eut quelques grommellements de la part du nain cyborg, mais visiblement il ne se rebellait pas plus que ça. Les talons de l'infirmière claquèrent à nouveau alors qu'elle s'éloignait en direction de la porte. Mais Grunlek éleva la voix, l'interrompant alors qu'elle s'apprêtait sans doute à sortir.
« Attendez ! Juste une chose… Est-ce qu'il y avait un animal près de moi ? »
« Un loup blanc a en effet été découvert quelques mètres plus loin, inconscient et blessé, lui aussi. » répondit la femme.
« Où est-il ? »
« Il a été emmené dans un centre spécialisé pour y être soigné. »
« Et après ? » insista le nain. « Qu'est-ce qu'il va lui arriver ?! »
« Après, je n'en sais rien. Il sera sûrement pris en charge par le Parc aux Loups qu'il y a près de Pontivy. » lâcha l'infirmière d'une voix qui commençait à être légèrement agacée de toutes ces questions.
Des pas résonnèrent, de plus en plus faiblement, indiquant à Daniel que la femme était enfin partie. Il n'allait pas ouvrir les yeux pour autant, puisque le nain était à présent conscient… Mais la voix bourrue de celui-ci s'éleva alors dans la pièce. Et puisqu'ils n'étaient plus que tous les deux, aucun doute : c'était bien à lui qu'il s'adressait.
« Tu peux arrêter de faire semblant, petit. Je sais que tu es réveillé. »
