08 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 11h59
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Penaud, Daniel ouvrit tout doucement les yeux et se redressa dans son lit. Il prit son courage à deux mains et osa tourner la tête pour affronter en face le regard du nain. Lui n'avait qu'un œil de valide pour le dévisager une cicatrice remplaçait son œil gauche. Il avait beau être à peine plus grand que lui, il paraissait très costaud.
Impressionné, le garçon ne savait pas trop quoi dire et finit par balbutier :
« Je, euh… Pardon d'avoir écouté. J'ai pas fait exprès. »
Grunlek haussa les épaules et adressa un sourire rassurant à l'enfant. Puis il entreprit de se lever. Son contact avec le sol fut rude et il grimaça en tâtant son flanc du bout des doigts. Qu'avait dit la femme, déjà ? Une côte fêlée ? Oui, sûrement… ça ne l'étonnerait pas. Le combat était bien engagé, et il avait amplement eu le temps de recevoir des dégâts avant que Velkan ne leur lance son sortilège à la figure. Le garçon s'étonna.
« Où est-ce que vous allez ? L'infirmière a dit qu'elle allait chercher le médecin… »
« Je n'ai pas le temps pour ça. Je dois retrouver Eden et mes amis, et nous devons rentrer. » maugréa le nain.
« Euh, mais… ? »
« Adieu, petit. »
Durant sa conversation avec la femme, Grunlek avait eu le temps d'étudier ce qui l'entourait et de réfléchir à ce qu'il entendait. Il ne lui avait pas fallu beaucoup de temps pour comprendre que Théo avait vu juste : la magie de Velkan n'avait rien de banal, leur ennemi jouait sans peine avec l'espace-temps, et il les avait sûrement projetés dans une dimension différente de la leur, un univers parallèle, peut-être même un autre monde… Qu'en savait-il ? Dans tous les cas, ils n'étaient plus dans le Cratère et ils devaient y retourner le plus vite possible. Ensemble. Tant pis pour ses blessures elles guériraient d'elles-mêmes, ou bien Théo se chargerait de le soigner lorsqu'ils se seraient retrouvés.
L'ingénieur s'avança vers la porte restée entrouverte, mais alors qu'il s'apprêtait à sortir, deux silhouettes lui barrèrent le passage : la femme de tout à l'heure, accompagnée d'un homme aux cheveux grisonnants portant des lunettes. Celui-ci fronça les sourcils en l'apercevant en-dehors de son lit.
« Monsieur, vous devriez retourner vous reposer. »
« Laissez-moi passer. » demanda Grunlek fermement.
Aucun des deux ne bougea. Le nain était en train de se demander s'il allait devoir utiliser la force pour se frayer un chemin, lorsque le ton de l'homme se fit plus strict et menaçant :
« Monsieur, jusqu'à nouvel ordre vous resterez ici pour vous faire soigner. Nous n'hésiterons pas à vous attacher à ce lit s'il le faut. »
Il réfléchit rapidement. Il ignorait tout d'où il se trouvait, d'où étaient ses amis, de comment sortir de cet endroit et du nombre de personnes qui y étaient présentes. Peut-être ferait-il mieux de patienter pour avoir quelques informations supplémentaires. Alors seulement il serait en mesure de choisir le meilleur moyen de quitter les lieux.
« Très bien. » soupira-t-il.
Grunlek fit demi-tour et repartit s'asseoir au bord de son lit. Un instinct lui conseillant de ne pas faire démonstration à ces inconnus de l'usage de son bras, il s'en abstint donc. L'homme vint se planter en face de lui, son assistante à ses côtés. Ainsi positionnés, ils lui dissimulaient le jeune garçon, mais le nain savait que malgré ses précédentes excuses le petit était toute ouïe. À cet âge-là, on ne pouvait s'empêcher d'être curieux.
« Comme vous l'a sûrement dit l'infirmière, nous vous avons retrouvé inconscient à côté d'une route. Pourriez-vous nous expliquer comment vous êtes arrivé là ? »
Serrant les dents, Grunlek demeura silencieux un instant. Il ne faisait pas confiance à ces gens. Finalement, il se contenta de lâcher :
« Je ne m'en souviens pas. »
« Et à propos de ce loup ? Vous ne paraissiez pas étonné de sa présence. »
Le nain secoua la tête. Mais dans quels ennuis était-il encore fourré ? Il se demanda si ses compagnons vivaient la même chose que lui et eut une pensée pour Eden. Il espérait qu'elle allait bien et qu'il ne lui avait pas été fait le moindre mal. Pouvait-il croire la femme sur parole lorsqu'elle lui annonçait qu'elle allait être soignée ?
« Je ne me rappelle pas. »
Il ne savait pas quoi répondre et n'osait pas débuter un mensonge, de peur de se perdre dans ses propos et que son histoire n'ait aucun sens. Suite à plusieurs autres questions au sujet de son bras mécanique et de ses blessures, il décida de continuer à feindre une amnésie partielle. L'homme lui parla longuement, utilisant des mots qui n'avaient aucun sens pour lui : voitures, rayons X, mutuelle, sécurité sociale… Quand il l'interrogea à propos d'éventuels proches, d'une famille à contacter, Grunlek secoua la tête de nouveau, et encore une fois, il eut un pincement au cœur en songeant à ses compagnons.
Le médecin et l'infirmière finirent par partir au bout d'un moment. Entre-temps, une autre femme avait pénétré dans la pièce, accompagnée d'un couple – les parents du garçon, sûrement, vu la manière dont ils l'étreignaient à présent. Grunlek observa leurs retrouvailles du coin de l'œil pendant quelques minutes, puis un paravent fut déployé entre eux pour leur donner un peu plus d'intimité. Alors il examina ce qui se trouvait autour de lui. Mis à part un petit meuble de chevet et une commode placée contre un mur au milieu de la pièce, supportant le poids d'un étrange objet noir à la forme rectangulaire, il n'y avait pas grand-chose. Ce n'était qu'une simple chambre destinée au repos. Le nain soupira en s'étendant sur son lit. Au moins pourrait-il récupérer de ses blessures durant quelques temps. Mais devoir rester enfermé ici sans savoir ce qu'il était advenu d'Eden et des trois autres Aventuriers le minait.
Les heures s'écoulaient lentement et Grunlek s'ennuyait. Il entendait par moments les chuchotements du garçon et de sa famille de l'autre côté du paravent. Les parents finirent par s'en aller, laissant leur gamin seul. Grunlek perçut le malaise et l'inquiétude de celui-ci.
« Petit ? »
Un reniflement peu discret lui répondit, avant qu'une voix frêle n'enchaîne avec timidité :
« Euh… Oui ? »
« Comment t'appelles-tu ? »
« Daniel. Et vous, c'est… Grunlek ? C'est ça ? »
« Oui, c'est ça. » confirma le nain avec un hochement de tête que l'enfant ne pouvait pas voir, dissimulé derrière le paravent. « Pourquoi es-tu ici, Daniel ? »
« Je… J'étais en train de traverser la route, et… La voiture ne s'est pas arrêtée et m'a foncé dedans… Il a fallu me… me… »
La voix de Daniel se brisa. Il termina difficilement, retenant un sanglot :
« … couper le pied droit. »
« Quel âge as-tu, Daniel ? »
« Neuf ans. »
Grunlek demeura silencieux, accusant le coup. Il ignorait toujours ce qu'étaient ces fameuses voitures, mais elles avaient l'air d'être quelque chose de très dangereux. Le médecin et l'infirmière avaient commencé par se demander si elles n'étaient pas responsables de ses blessures, et voilà que ce garçon avait dû se faire amputer à cause d'elles ! Le nain était curieux de savoir à quoi elles pouvaient bien ressembler. Serait-il capable, même accompagné de ses amis, d'en tuer une, ou aurait-elle le dessus sur eux ?
Il hésitait à reprendre le fil de ses questions. Il ne voulait pas importuner Daniel, d'autant plus que ce dernier devait être relativement traumatisé par ce qui lui était arrivé. Une blessure si grave, aussi jeune… Mais ce fut bientôt le garçon qui reprit la parole. Lui aussi était intrigué par son voisin de chambrée, et le fait d'être caché derrière le paravent et d'être ainsi invisible à ses yeux lui donnait le courage d'oser lui parler.
« Vous l'avez depuis longtemps, votre bras, monsieur Grunlek ? »
Son ton était encore timide et mal assuré. Malgré tout, le nain sourit, attendri par la curiosité innocente de l'enfant. À vrai dire, il lui rappelait vaguement le jeune Hans, qu'il avait rencontré avec ses amis à la Vieille Tour, avant toute cette histoire avec l'intendant Bragg et le chevalier Vlad.
« Quelques années. » éluda-t-il sans entrer dans les détails. « Dis-moi, Daniel, où sommes-nous exactement ? »
« Ben, l'infirmière vous l'a dit : au Centre des Amputés de Rennes. »
Il y avait une note d'évidence et de surprise dans la voix du jeune garçon. Grunlek s'expliqua de son mieux. Il accordait plus de confiance à cet enfant qu'aux adultes qu'il avait rencontré plus tôt, mais même face à lui, il préférait demeurer dans le vague et ne pas raconter toute la vérité. Il avait compris depuis longtemps que l'endroit où il se trouvait n'avait absolument rien à voir avec le Cratère. D'après le peu qu'il avait pu voir, ou seulement deviner, ces personnes manipulaient des technologies qui lui étaient parfaitement inconnues et ne semblaient pas connaître l'usage de la magie, ni le maniement des armes…
« Je ne suis pas d'ici. »
« Ah bon, vous êtes étranger ? » s'étonna Daniel. « Pourtant vous parlez super bien le français, vous avez même pas d'accent ! »
« J'ai toujours parlé cette langue. »
« D'accord, euh… Ben, on est à Rennes, c'est en Bretagne. »
Le pauvre Daniel n'était pas vraiment capable de lui apporter plus de détails que cela, persuadé que cette réponse conviendrait à Grunlek. Celui-ci se contenta d'un « Hum. » pensif sans renchérir. Les propos du garçon ne l'aidaient pas vraiment. Il entendit soudain un léger raffut de l'autre côté du paravent : le raclement d'un tiroir que l'on ouvrait, des objets déplacés, et la petite voix de Daniel qui soufflait :
« Attendez, je crois que papa et maman m'ont dit que… Ah, le voilà ! Attention ! »
Alors que Grunlek observait le paravent du coin de l'œil en se demandant ce que le garnement pouvait bien fabriquer là-derrière, une ombre passa par-dessus la large planche de bois clair et tomba au sol non loin de son lit. La voix de Daniel retentit à nouveau :
« Désolé, j'ai bien visé ? »
« Ça a atterri par terre. » l'informa Grunlek en se levant avec précaution pour aller ramasser l'objet, se doutant que c'était à lui qu'il était destiné.
« C'est juste un petit fascicule de publicité sur la Bretagne en général, mais bon… » fit Daniel pendant que le nain se rasseyait en commençant à étudier le dépliant qu'il avait entre les mains. « Il y a la carte de la région au dos. Rennes, c'est le point rouge tout sur la droite, vous voyez ? »
« Oui. Donc la Bretagne n'est qu'une partie du territoire ? » commença à deviner Grunlek.
« Ben oui ! C'est une des régions de France. Le pays, vous le connaissez, quand même ?! »
« Oui, bien sûr. » répondit-t-il dans un murmure.
Rien n'était moins vrai, évidemment. Grunlek n'avait absolument aucune idée de l'endroit où il avait atterri. Et s'il en croyait la taille de cette carte, il devinait confusément que cet univers était vaste. Peut-être même bien plus que le Cratère. Il échangea encore quelques phrases avec Daniel, puis les deux se turent, et Grunlek examina dans ses moindres détails le papier que lui avait lancé le garçon par-dessus le paravent. Il se douta que les lieux les plus célèbres de cette fameuse région de Bretagne étaient cités là : la pointe du Raz, la forêt de Brocéliande, les menhirs de Carnac… Tous ces noms ne lui disaient absolument rien.
Une profonde lassitude s'empara de lui. Ses amis pouvaient avoir atterri n'importe où. Dans cette Bretagne comme ailleurs. Dans cette France comme ailleurs… Si ce monde était aussi grand qu'il le craignait, comment ferait-il pour les retrouver ?
Grunlek s'obligea à rester calme. Une chose après l'autre. Il connaissait approximativement ce qu'il était advenu d'Eden : il commencerait par aller retrouver la louve. Ensuite, seulement, il aviserait et se mettrait à la recherche de ses amis, d'une manière ou d'une autre.
Ils seraient de nouveau réunis tous les cinq, il s'en fit la promesse.
