09 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 09h36


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Exactement comme la veille au soir, le petit-déjeuner leur fut servi dans leur chambre, et les petits grumeaux blancs et compacts de nouveau posés sur le plateau de Grunlek connurent le même destin funeste que ceux qui les avaient précédés. Il mangea le pain qui était proposé, puis goûta une gorgée du liquide noir et amer versé dans son bol et manqua de la recracher. Il se contenta donc d'un grand verre d'eau. De l'autre côté de la pièce, Daniel dévorait goulûment son petit-déjeuner sans lui prêter attention. Peu avant que l'infirmière revienne chercher leurs plateaux, cependant, il crut deviner que le garçon lui jetait un coup d'œil. Daniel tourna brusquement la tête en rougissant dès qu'il se vit démarqué.

La femme emmena les restes de leur petit-déjeuner et échangea quelques paroles avec eux. Elle hocha la tête à leur demande de demeurer dans leur chambre pour manger le midi, puis les informa qu'ils devraient tous les deux passer des examens cet après-midi. Lorsqu'elle parla à nouveau de scanners, de rayons X, et que Grunlek lui demanda en quoi cela consistait, elle parut sidérée l'espace d'un instant, mais consentit à lui répondre avant de disparaître dans le couloir, leurs deux plateaux dans les bras.

Le nain caressa pensivement sa barbe, analysant posément ce qu'il venait d'apprendre, et lança un regard en direction de la fenêtre. Le soleil brillait au-dehors et le ciel était entièrement bleu, mais il faisait pourtant agréablement frais dans leur chambre. Grunlek avait remarqué depuis son éveil un léger bourdonnement au-dessus de sa tête, et il soupçonnait cet étrange dispositif, quel qu'il soit, d'être à l'origine de la température de la pièce. Son regard porta un peu plus loin et s'arrêta sur Daniel. Le garçon était toujours en train de le dévisager.

« Tu veux me demander quelque chose ? »

Daniel baissa un peu la tête, sans le quitter des yeux tout à fait, et murmura d'une voix timide, pour être à la fois discret mais sûr que l'ingénieur puisse l'entendre :

« Euh, je… Ben, en fait… Je voulais savoir… Pourquoi vous ne voulez pas que le médecin vous voie utiliser votre bras ? » lâcha-t-il finalement d'une traite.

« Comment sais-tu que je peux l'utiliser ? »

« Je l'ai entendu grincer quand vous avez serré le poing, après que vous vous soyez réveillé, hier… »

« Ah. » fit simplement Grunlek.

Il baissa les yeux vers son bras mécanique. Serrant le poing par curiosité, il tendit l'oreille et constata en effet que les mécanismes grinçaient légèrement. Il ne l'avait jamais remarqué. Il demeura silencieux quelques instants. Conscient que l'enfant attendait une réponse, il finit marmonner sombrement :

« J'ai déjà eu affaire à des personnes qui s'y intéressaient de trop. »

À vrai dire, il était soulagé que la technologie des gemmes de pouvoir fonctionne dans ce monde-ci. La situation contraire aurait été lourdement handicapante. Plusieurs fois déjà, il avait dû gérer son bras inerte, et ce n'était pas très pratique. Daniel eut l'air intrigué par sa réponse, mais n'osa pas approfondir sur le sujet. Il se contenta d'annoncer :

« Je dirai rien. »

Grunlek eut un pauvre sourire en songeant à Théo. Le paladin-inquisiteur se serait déjà assuré du silence du gamin avec un coup de bouclier en pleine tête, très certainement… Mais lui ne voyait pas toujours l'intérêt d'en arriver à de telles extrémités. Du peu qu'il avait pu en deviner de sa personnalité, Daniel était un garçon honnête et sincère, un brin impressionnable et angoissé par son amputation, qu'il n'avait pas encore tout à fait accepté. Même s'il lui faisait confiance pour tenir sa langue, il préféra s'en assurer :

« Même à tes parents ? »

Daniel hocha frénétiquement la tête.

« C'est promis. »

« Je te remercie. »

« Et le loup… Vous le connaissez, pas vrai ? »

« Oui. »

Grunlek ne voulait pas en dire trop au garçon. À vrai dire, il préférait ne partager à personne ce qu'il lui était arrivé. Sûrement ne le croirait-on pas. Il y eut un court silence, et le nain préféra reprendre les devants de leur conversation en engageant Daniel sur un autre sujet :

« Tes parents vont revenir te voir aujourd'hui ? »

« Oui, ils m'ont dit qu'ils passeraient dans l'après-midi. » affirma-t-il. « Dites… S'ils viennent pendant que je suis en examens, vous pourrez leur demander de m'attendre ? S'il vous plaît… »

« Si je suis là, bien sûr. Dis-moi, tu es sûr que toutes ces expérimentations n'ont rien de dangereux ? »

Grunlek ne pouvait s'empêcher de continuer d'être méfiant. Daniel cacha sa bouche derrière sa main et pouffa, amusé par son inquiétude.

« Évidemment, on est là pour être soignés ! »

L'ingénieur hocha la tête. Fouillant dans son meuble de chevet, il dénicha quelques papiers semblables au dépliant que lui avait lancé Daniel la veille. Il les parcourut rapidement, mais il s'agissait dans l'ensemble de fascicules informatifs sur la ville dans laquelle ils se trouvaient et la région de Bretagne. Pendant ce temps, Daniel avait appelé l'infirmière. Celle-ci avait marqué une pause près de la commode sur laquelle était posé la chose noire et rectangulaire, puis avait marché jusqu'à lui pour lui tendre une télécommande ornée de dizaines de boutons. La femme était repartie et Daniel avait tendu le bras et manipulé l'objet. Le rectangle noir s'était brutalement animé, du son avait jaillit de nulle part et Grunlek, pourtant imperturbable habituellement, avait sursauté.

« Wahou, les derniers à avoir regardé devaient être sourds ! » grimaça Daniel, qui avait bondi lui aussi.

Il appuya sur quelque chose et le son diminua. Le nain avait cessé d'examiner ses morceaux de papier et l'observa faire avec curiosité. Encore une technologie qu'il ne connaissait pas. Par un moyen dont il ignorait tout, la télécommande contrôlait le rectangle noir, qui émettait désormais des images animées, comme s'ils étaient en train de regarder à travers les yeux de quelqu'un d'autre. Daniel pressa un bouton, les images clignotèrent, et ils se retrouvèrent à assister aux péripéties d'une souris marron poursuivie par un chat gris. Grunlek haussa les sourcils. Captant l'attention de Daniel, il désigna l'intrigant objet émetteur de sons et d'images.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Euh, une télé. » répondit le gamin, bouche bée.

« Et c'est avec cet objet que tu la contrôles ? » poursuivit le nain en montrant du doigt la télécommande aux innombrables boutons que Daniel tenait toujours en main.

« Ben oui, pour l'allumer et l'éteindre, changer de chaîne, monter le son, et tout et tout… » lâcha-t-il, n'en croyant pas ses oreilles, avant de réaliser : « Attendez, vous n'avez jamais vu de télévision, non plus ? »

Grunlek répondit par la négative.

« Mais vous venez d'où ? »

« De loin. De très loin… » soupira le nain avec nostalgie, avant de reporter son attention sur l'étonnant mécanisme qui l'intéressait. « Comment est-ce que ça fonctionne ? »

« Houlà, j'en sais rien moi… Je crois que quand j'appuie, ça envoie des espèces d'ondes vers l'écran, et chaque bouton est programmé pour faire un truc différent… » marmonna Daniel en fixant pensivement la télécommande, comme si c'était la première fois qu'il la voyait. « Par exemple, si j'appuie ici, ça coupe complètement le son. »

Il brandit l'objet, désigna la touche concernée à Grunlek et la pressa. Aussitôt, un petit sigle apparut en bas à droite de ce qu'il avait appelé écran, et il n'y eut plus un bruit.

« Et si je rappuie, ça le remet. Comme ça. »

Nouvelle pression, et les bruits revinrent. La souris rentra dans un trou, le chat se cogna dans un mur, et il y eut des rires. Daniel lui-même pouffa discrètement.

« Et à quoi est-ce que ça sert ? »

« Ben, à plein de choses ! On peut regarder des dessins animés, c'est rigolo. » répondit le garçon en montrant le chat maussade qui se frottait la truffe en fronçant les sourcils dans une mimique parfaitement humaine. « Et puis les grands ils regardent d'autres trucs : des séries, la météo, des films, et puis le journal… Vous savez, il y a même certaines chaînes qui ne passent que des informations pendant toute la journée ! »

« Des informations ? »

« Oui, comme ça on peut savoir tout ce qu'il se passe dans le monde ! Attendez, euh… »

Daniel pianota maladroitement sur sa télécommande. L'image clignota plusieurs fois, affichant des scènes différentes : une cuisine bondée, un couple se disputant dans une chambre, une sorte de canard blanc qui parlait… Puis Grunlek aperçut sur l'écran un homme et une femme côte à côte, habillés de vêtements stricts, qui regardaient dans leur direction. L'homme avait des feuilles dans la main et annonçait :

Le Président de la République a prononcé ce matin un discours officiel concernant le taux de chômage…

L'image changea : l'homme et la femme disparurent, remplacés par une foule de personnes assises en demi-cercle sur de nombreux fauteuils rouges, puis par un homme seul habillé en costume et parlant devant une estrade.

« Voilà, quoi. » fit Daniel en haussant les épaules, tout en faisant réapparaître le chat gris et la souris marron, qui n'avaient pas cessé leur course-poursuite.

Grunlek hocha la tête sans un mot. Cette technologie était intéressante. Il n'existait rien de tel dans le Cratère. Il aurait bien aimé l'étudier davantage pour mieux la comprendre, mais mieux valait pour le moment faire profil bas s'il souhaitait sortir d'ici un jour. Et puis, s'il regardait ces informations, peut-être finirait-il par apprendre quelque chose concernant le sort de ses amis ? Cela valait toujours la peine d'essayer… Mais il lui faudrait pour cela obtenir la télécommande.

Daniel éclata de rire à nouveau et Grunlek n'eut pas le cœur de lui demander d'effectuer cette curieuse action, qu'il avait décrite comme changer de chaîne. Il se demandait d'ailleurs l'explication de cette appellation. Il n'y avait pourtant de chaîne nulle part. Peut-être en existait-il de minuscules, dissimulées dans le dispositif, à l'intérieur du rectangle noir lui-même ? Décidément, cela démangeait le nain d'aller examiner de plus près l'étrange objet. Mais il se retint, et en attendant d'obtenir cette télécommande, finit par s'intéresser lui aussi aux péripéties du chat gris et de la souris marron.

Le dessin animé, comme l'appelait Daniel, parvint même à lui arracher quelques sourires de temps à autre. Et lorsque le chat gris freina des quatre fers et se mit à afficher une expression béate et à saliver devant une pomme scintillante, Grunlek distingua nettement Shin à la place du matou hypnotisé. Le nain se laissa aller et éclata d'un rire franc et sonore. Tout d'abord surpris par sa réaction, Daniel commença par sourire, puis se mit à rire à son tour, et les deux compagnons de chambrée s'esclaffèrent.