12 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 16h27
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Les journées s'écoulaient lentement aux yeux de Grunlek. Lui qui avait l'habitude de bouger librement et d'être sans cesse en déplacement avec ses compagnons Aventuriers, voilà qu'il était obligé de garder le lit et était consigné dans une chambre comme un enfant ! Le temps splendide qu'il ne pouvait qu'admirer à travers la fenêtre hermétiquement fermée le faisait grincer des dents. Et ne rien connaître du sort de Théo, Shin, Bob et Eden le rongeait également.
Le seul point positif dans tout cela, peut-être, était que d'après le médecin revenu le voir la veille, les examens qu'ils lui avaient fait passer n'avaient rien décelé d'anormal. Il pourrait donc quitter librement le centre lorsque ses blessures seraient guéries. L'homme avait continué de s'intéresser à son bras mécanique, si bien que malgré toute la politesse et l'aimabilité dont il était capable de faire preuve, Grunlek avait fini par adopter un ton froid et distant avec lui, afin de lui faire clairement comprendre que non, il était hors de question que qui que ce soit touche à son bras. Ces personnes ne connaissaient rien à la magie, ne ressentaient pas la moindre psyché, et la technologie de gemmes de pouvoir était bien trop complexe, instable et potentiellement dangereuse pour qu'il laisse n'importe qui y toucher. Malgré sa curiosité et son insistance, le médecin avait fini par abdiquer face aux positions fermes de Grunlek à ce sujet et s'était retiré.
Dans le même temps, les examens de Daniel n'annonçaient rien de particulier eux non plus, et le jeune garçon en était ravi. La veille, il avait assisté à sa première séance de rééducation. Il en était revenu rougeaud et essoufflé, les joues baignées de larmes, mais quelques heures plus tard, il avait raconté avec passion à Grunlek comment il avait pu enfin se déplacer seul de nouveau, appuyé sur son unique pied et deux béquilles. La vue de son moignon ne le faisait presque plus tourner de l'œil, et ses cauchemars avait cessé. Daniel s'habituait progressivement à ce qu'allait devenir sa vie à présent.
Ce jour-là, le même scénario se répéta, à l'exception que Daniel était deux fois plus excité, étant donné que ses parents n'avaient pas pu venir la veille, ni l'un, ni l'autre, et qu'ils devaient donc passer le voir aujourd'hui en fin d'après-midi. Le garçon en sautillait presque sur son lit, et était si fébrile qu'il n'avait même pas songé à allumer la télé pour regarder ses traditionnels dessins animés.
« Ils vont arriver dans longtemps, tu crois ? » ne cessait-il de demander à Grunlek, qu'il avait fini par tutoyer au fil des heures passées avec lui.
« Sois patient. » lui répondait seulement le nain avec sagesse, accompagné d'un sourire tranquille et attendri face à l'enfant.
Le couple apparut enfin dans l'encadrement de la porte de leur chambre, et Daniel poussa un cri de joie en les apercevant.
« Maman ! Papa ! J'ai marché ! Vous vous rendez compte, j'ai pu marcher ! »
Ils s'approchèrent de leur fils, lui parlèrent longuement à voix basse et le cajolèrent. Au bout d'un moment, laissant sa femme en compagnie de Daniel, le père se leva et fit quelques pas en direction de Grunlek. Celui-ci l'observa venir à sa rencontre d'un œil surpris et légèrement méfiant, bien qu'il n'en laissât rien paraître.
« J'espère que notre fils ne vous importune pas trop, monsieur. »
« Pas le moins du monde. » affirma le nain de son ton bourru. « Il est d'excellente compagnie. »
L'homme opina du chef.
« Heureux de l'apprendre. N'hésitez pas à le rabrouer s'il se montre trop excessif. »
« Nous cohabitons parfaitement, monsieur. » assura Grunlek en relevant le menton pour toiser l'homme qui le surplombait.
Le père de Daniel hocha à nouveau la tête, murmura un « Parfait, parfait. » qui lui rappela le ton désintéressé de Bob, puis se détourna et repartit auprès de sa femme et de son fils. À partir de cet instant, Grunlek ne put s'empêcher de le surveiller du coin de l'œil, et effectivement, son pressentiment était justifié, car il remarqua que l'homme le dévisageait souvent, lorsque nul ne lui prêtait attention. Le nain ne l'appréciait pas tellement apparemment, ce sentiment était réciproque.
Le couple resta durant une bonne heure, puis dut s'en aller. Alors qu'ils se préparaient à partir, de légers coups furent frappés à la porte de la chambre et une infirmière pénétra dans la pièce, une liste de noms et un crayon à la main. Elle adressa un sourire amical à toutes les personnes présentes, puis annonça :
« Bonjour ! Pardonnez-moi de vous déranger. Le Centre organise une sortie dans quelques jours, le 16 Juillet très exactement, au Parc aux Loups qui se trouve près de Pontivy, à environ une heure d'ici. Nous prenons en charge le déplacement et le pique-nique. Messieurs, vous faites partie des patients capables d'effectuer cette sortie, j'aimerais savoir si vous souhaitez y participer ? »
« Oh, oui ! » s'écria presque aussitôt Daniel, le regard scintillant. « Ce serait génial ! »
« Désolée monsieur Daniel, mais vous êtes mineur, il me faut l'autorisation de vos parents pour vous emmener. » fit l'infirmière en adressant un clin d'œil à l'enfant et à sa mère assise auprès de lui.
Il se tourna aussitôt vers cette dernière et lui saisit les mains.
« Maman, dis oui, s'il te plaît ! Ça me fera prendre l'air ! Et puis, il paraît que c'est super, là-bas, Anthony y a déjà été, il m'a dit que c'était trop cool ! Dis oui, s'il te plaît, s'il te plaît ! »
« Eh bien, je ne sais pas, pourquoi pas… Chéri ? »
Le père opina d'un signe de tête, et un sourire espiègle apparut sur les lèvres de sa femme quand elle regarda à nouveau Daniel.
« Bon, d'accord. »
« Ouais ! Super ! Merci maman ! Merci papa ! » exulta-t-il en serrant sa mère dans ses bras, heureux comme jamais.
« Monsieur Daniel… Présent ! » nota l'infirmière, avant de se tourner vers son second patient. « Monsieur Grunlek ? »
« Non merci. » marmonna le nain.
« Un fauteuil roulant pourra être mis à votre disposition, si vous le souhaitez… »
« Grunlek ?! »
L'ingénieur tourna la tête vers Daniel, imitant toutes les autres personnes présentes dans la pièce, aussi surprises que lui de l'intervention du garçon. En roulant des yeux, comme s'il voulait lui faire passer un message, il insista lourdement :
« T'es sûr ? Tu ne veux pas venir voir des loups ? Allez, viens ! Ce sera bien ! Ils ont même des loups blancs, il paraît ! »
Face aux propos exagérés de l'enfant, Grunlek comprit. Et il sut pourquoi le nom du lieu lui évoquait quelque chose. Le Parc aux Loups… Bien sûr, c'était cela ! L'infirmière qu'il avait rencontré le premier jour lui avait dit que c'était sûrement là-bas que serait amenée Eden lorsqu'elle serait soignée ! Quel idiot il était de l'avoir oublié. Pour la première fois, il était heureux que la curiosité de Daniel l'ait poussé à écouter la conversation malgré lui. Grunlek fit mine de réfléchir aux paroles du garçon, puis hocha la tête et grogna, comme s'il n'était pas encore tout à fait convaincu :
« Très bien, très bien, pourquoi pas… C'est d'accord, je vais venir. Mais je n'ai pas besoin de fauteuil roulant. Je pourrai marcher. »
« Parfait, je vous note également. » acquiesça la femme en griffonnant sur sa feuille. « Je vous remercie, bonne fin d'après-midi à vous ! »
Le nain, les parents de Daniel et le jeune garçon saluèrent l'infirmière, qui les quitta aussi rapidement qu'elle était arrivée. Le couple lui emboîta le pas quelques minutes plus tard, non sans un dernier regard noir de la part du père à l'intention de Grunlek. Mais celui-ci n'en eut cure. Il attendit un moment afin d'être sûr que tous étaient bien partis et qu'ils étaient seuls, puis il murmura avec reconnaissance :
« Merci Daniel… »
« De rien ! Dis, tu voudras te mettre à côté de moi dans le bus ? »
« Le bus ? »
« Ah, tu ne connais pas ça non plus ? Ben dis donc… »
Le garçon lui avait déjà décrit ce qu'était exactement les voitures quelques temps plus tôt et se servit de cette connaissance pour tenter de lui expliquer maladroitement ce qu'était un bus, ainsi que son utilité dans la vie de tous les jours. Quand Grunlek eut enfin à peu près saisi le concept et hocha la tête, Daniel lâcha :
« J'espère que tu vas pouvoir retrouver ta louve… Tu crois qu'ils te laisseront la voir si tu demandes gentiment au personnel du parc ? »
Le regard de Grunlek s'assombrit. Un plan commençait lentement à prendre forme dans son esprit. Mais s'il décidait de le mettre en application, mieux vaudrait que Daniel ne soit pas dans les parages à cet instant. Car malheureusement, son idée ressemblait un peu trop à son goût aux strats habituelles de Théo, et le mot gentiment n'y avait pas exactement la même connotation que celle qu'entendait le jeune garçon.
« J'ai bien peur que les choses ne soient pas aussi simples… » se contenta-t-il de marmonner en réponse.
