13 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 08h40


.


Marie, l'infirmière chargée d'apporter les petits-déjeuners, parcourut le long couloir en poussant son chariot. Elle s'arrêta devant l'une des pièces, attrapa des plateaux et poussa doucement la porte de l'épaule.

« Bonjour messieurs ! »

Comme tous les matins, la lumière était allumée et ses patients étaient déjà réveillés, en train de discuter. Marie avait rarement vu deux inconnus si différents l'un de l'autre partager une même chambre et s'entendre aussi bien. Au fil des jours, elle avait été le témoin de la complicité naissante entre le jeune Daniel amputé de son pied droit et le mystérieux Grunlek, sorti d'on ne savait où.

« Cool ! » s'exclama le garçon alors qu'elle lui tendait son plateau. « Merci madame ! »

Elle lui adressa un sourire, puis traversa la salle et fit de même avec le nain muni de son étrange bras mécanique.

« Bien dormi, monsieur Grunlek ? »

« Parfaitement, merci. »

« Bon appétit ! » leur lança-t-elle avant de partir.

Daniel et Grunlek se retrouvèrent seuls et déjeunèrent avec enthousiasme. Le nain n'arrivait décidément pas à s'habituer à cette boisson amère appelée café et se contenta donc de son verre d'eau habituel. Comme tous les matins, il eut fini de manger avant Daniel. Entendant un bruit étrange du côté du garçon, il tourna la tête vers lui et fronça les sourcils en le voyant s'escrimer sur quelque chose à l'aide d'un couteau.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Une moue gênée apparut sur le visage de l'enfant l'espace d'un instant, puis il brandit quelque chose. Grunlek fronça les sourcils et reconnut un objet que ses parents lui avaient amené la veille : une plaque de bois ronde avec un manche. Au centre de la plaque, une cordelette était accrochée. À son autre extrémité, une balle.

« C'est pas super drôle, ce truc… Je voulais juste récupérer la balle. On pourrait se l'envoyer, ça ce serait rigolo ! J'aurais bien voulu des raquettes normales pour qu'on puisse jouer tous les deux, mais ils n'ont pas voulu… Papa ne t'aime pas trop, je crois. Je me demande pourquoi. »

Grunlek ne répondit rien, et Daniel continua à découper la cordelette avec son couteau, rapidement, avant que l'infirmière ne revienne. Le voyant peiner, le nain hésita, puis se proposa de l'aider.

« Envoie-moi ça, Daniel, je vais essayer. »

« D'accord, tiens. Attention ! »

Cette fois, le garçon n'était pas gêné par le paravent, et lança l'objet correctement. La raquette et la balle qui y était attachée arrivèrent droit sur Grunlek, qui les réceptionna sans difficulté. Il tourna l'ensemble entre ses mains pour l'examiner un instant, puis saisit fermement la petite sphère dans sa paume gauche, referma les doigts de son bras mécanique autour du manche en bois, et tira d'un coup sec. Il y eut une sorte de plop et le fil se détacha de la balle. Satisfait, Grunlek reposa la plaque en bois et son manche près de lui et relança la balle à Daniel, qui tendit les bras avec un sourire pour la recevoir.

« Et voilà le travail. »

« Haha, merci Grunlek ! T'attrapes ? »

Daniel lui relança la sphère colorée. Grunlek la saisit de sa main gauche et la lui renvoya. Ce jeu semblait beaucoup amuser Daniel, qui se couchait de tout son long sur son lit en riant pour réussir à rattraper la balle. Ce fut au tour du nain de sourire. Effectivement, ce concept-ci était bien plus divertissant qu'une seule balle accrochée à cette fameuse raquette !

L'enfant et l'ingénieur s'échangèrent ainsi la balle durant plusieurs minutes. Mais au bout d'un moment, la sphère colorée lui glissa des doigts et le lancer de Daniel partit dans une direction qu'il n'avait pas voulue.

« Oups, désolé… » s'excusa-t-il alors que la balle filait dans les airs en direction du bout du lit de Grunlek, à un endroit où le nain ne pourrait pas la rattraper.

Par réflexe, celui-ci tendit son bras droit. Les mécanismes se déclenchèrent, il y eut un léger bruit de rouages accompagné de cliquetis, et son membre mécanique s'étira dans les airs, suffisamment loin pour que ses doigts de métal se referment sur la balle dissidente. Puis le mécanisme se remit en place et Grunlek fit passer la petite sphère dans sa main gauche avant d'adresser un léger sourire complice à Daniel. Celui-ci l'observait de son lit, les yeux écarquillés, admiratif. Il avait beau être le seul à savoir que Grunlek était capable de se servir de son bras mécanique, il n'avait encore jamais eu droit à une telle démonstration !

Malheureusement, Daniel n'était pas le seul à être bouche bée. Le sourire de Grunlek se figea sur ses lèvres.

Depuis le couloir, cela faisait quelques minutes que Marie suivait en toute discrétion le jeu des deux compagnons de chambrée. S'approchant pour récupérer les plateaux des patients, elle avait entendu les rires du garçon et les avait épiés derrière la porte pour savoir ce qui mettait l'enfant de si bonne humeur. Quand Daniel avait lâché son exclamation déconfite suite à son mauvais lancer, elle avait pris la peine de pénétrer dans la chambre, aussi bien pour effectuer son travail que pour ramasser au passage la balle qui s'apprêtait à tomber à terre…

L'infirmière était restée hébétée en apercevant le bras mécanique du nain se détendre ainsi pour rattraper la balle, qui se trouvait normalement hors de sa portée. Il lui avait pourtant été certifié qu'il ne pouvait pas utiliser son membre artificiel !? Elle ne comprenait pas. Et le regard teinté de méfiance que lui envoyait Grunlek en cet instant n'était pas pour la rassurer davantage. Elle s'efforça de cesser de le fixer et s'avança d'un pas mal assuré vers Daniel pour lui reprendre son plateau. Le cœur de Marie battait la chamade. Devait-elle avertir ses supérieurs que leur patient leur avait menti ? Ou bien se taire et faire comme si de rien n'était ? Non, elle devait prévenir le médecin, c'était son travail, son serment d'infirmière, elle ne pouvait pas aller contre ça… Mais s'il n'avait rien dit au sujet de son bras, c'était qu'il devait avoir ses raisons…

En croisant le regard peiné et suppliant de Daniel, elle sut encore moins quoi penser. Le garçon savait, au sujet du bras mécanique de son camarade de chambre. Il savait, depuis longtemps peut-être, et il n'avait rien dit. De son plein gré, ou le nain l'avait-il menacé ?

Ce patient pouvait-il se révéler dangereux ?

Marie dut faire appel à toute sa volonté pour ne pas se mettre à trembler lorsqu'elle s'avança vers Grunlek. Malgré la crainte subite qui s'était installée en elle, elle dévisagea le nain. La tête baissée, celui-ci contemplait sans un mot la balle qu'il tenait, la faisant rouler entre ses doigts humains. Il avait presque l'air… gêné, coupable. Finalement, il releva les yeux vers elle et croisa son regard. Marie fut surprise de n'y trouver aucune trace de colère ou de menace. Elle ne pouvait y lire qu'une profonde tristesse, une lassitude qui la toucha de plein fouet.

« Vous n'avez rien vu. » murmura le nain. « N'est-ce pas… ? »

« S'il vous plaît, madame… » intervint dans son dos la petite voix de Daniel.

Mais Grunlek secoua la tête à l'intention de l'enfant et éleva la voix, prononçant avec gentillesse, mais fermeté :

« Daniel, s'il te plaît. Tout ça ne te regarde pas, tu n'y es pour rien. »

« D'accord. » soupira le garçon.

Cet échange avait suffi à Marie pour comprendre que le nain n'obligeait le jeune Daniel à rien. C'était l'enfant qui, de lui-même, avait choisi de taire ce secret quand il l'avait découvert. L'infirmière hésita. Un seul mot franchit le seuil de ses lèvres :

« Pourquoi ? »

« Je ne veux pas d'ennuis. Seulement repartir d'ici, c'est tout. »

Marie accrocha encore le regard de Grunlek pendant quelques instants, puis acquiesça lentement et lui prit son plateau. Son regard se posa sur le coin supérieur droit de celui-ci, où il demeurait des traces de poudre blanche. Grunlek la remercia à mi-voix. Elle lui adressa un signe de tête et fit demi-tour avec un léger sourire conspirateur entre ses lèvres.

Si ce fameux bras était doté d'une puissance surhumaine, elle comprenait mieux comment son patient arrivait à réduire aussi facilement ses médicaments en poudre, depuis le début de sa convalescence…

Pour ça aussi, elle avait longuement hésité. Mais ce n'étaient que de simples antidouleurs, et Grunlek ne s'était jamais plaint de rien, alors… Elle avait passé cette affaire sous silence.

Ce patient était décidément plein de mystère.

Daniel attendit que l'infirmière s'en aille, puis s'enfonça dans ses oreillers avec un profond soupir de soulagement.

« Ouf, tu l'as échappé belle ! »

« J'espère seulement qu'elle ne dira rien… »

Le garçon eut une grimace embêtée. C'était de sa faute si Grunlek s'était fait surprendre ainsi, et il le savait bien. Le nain ne devait pas être content. Il lui en voulait sûrement.

Aussi fut-il très surpris de voir la balle colorée atterrir à nouveau près de ses genoux. Il entendit le sourire dans la voix de Grunlek plus qu'il ne le vit.

« Mais fais attention, maintenant ! »