15 Juillet 2016, Bretagne, Centre des Amputés de Rennes, 16h17
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Daniel était en séance de rééducation, comme tous les jours à la même heure, et Grunlek se sentait étrangement seul dans leur chambre. Il avait fini par s'habituer à la présence du jeune garçon. Il se doutait qu'il lui manquerait un peu lorsqu'il serait enfin de retour dans le Cratère avec ses amis, mais c'était la vie et il n'y pouvait rien. Normalement, ils n'auraient même jamais dû se rencontrer…
Grunlek se leva et marcha jusqu'au lit vide de Daniel, où il attrapa la télécommande posée sur son meuble de chevet. Depuis quelques jours, il profitait de l'absence du garçon pour scruter la télévision, sans grand espoir de découvrir quoi que ce soit concernant les autres Aventuriers, toutefois. Son déplacement ne lui posa aucun problème. Il sentait encore une douleur vague à ses côtes lorsqu'il appuyait franchement dessus, et la plaie à son bras avait été maintes fois nettoyée et désinfectée, tant et si bien qu'elle était à présent en bonne voie de guérison et ne le gênait pas. Quant à son œil, eh bien, là aussi c'était la vie et il n'y pouvait plus rien.
Il retourna s'asseoir sur son propre couchage et appuya sur quelques mauvaises touches avant d'enfin retrouver celle qui permettait d'allumer le rectangle noir. Il lui fallut encore quelques minutes pour changer les chaînes et retrouver celle où l'homme et la femme commentaient sans cesse les nouvelles du pays, et parfois du reste du monde. Grunlek se doutait bien que ces informations ne concernaient que les faits les plus importants : l'étrange apparition d'un paladin inquisiteur de la Lumière, d'un archer éternellement dissimulé sous une capuche ou d'un demi-diable pyromage ne seraient pas évoqués. Lui-même était passé totalement inaperçu.
La femme était en train d'annoncer un nouveau reportage lorsque Daniel revint de sa séance de rééducation. Il était toujours aussi essoufflé, mais les larmes ne coulaient plus, et sa voix débordait de fierté lorsqu'il se vantait chaque jour d'avoir pu parcourir quelques mètres supplémentaires. Grunlek l'écouta d'une oreille distraite, hocha la tête et le complimenta pour sa réussite. Ensuite, le garçon se fit muet. Il se doutait que, comme toutes les grandes personnes, l'ingénieur s'intéressait à ce qui se disait aux informations, ce qui n'était pas vraiment son cas. Même s'il en mourrait d'envie, il n'osait pas demander au nain de remettre les dessins animés. Grunlek, de son côté, se doutait bien de ce qu'attendait Daniel. Ne comprenant pas ce qu'il voyait à la télé, il décida cependant d'interroger le garçon avant de lui lancer la télécommande, comme tous les soirs.
« Qu'est-ce que c'est, faire du stop ? »
Daniel se réintéressa un peu aux actualités qui défilaient. Ça parlait de deux auto-stoppeurs qui avaient été kidnappés. L'enfant expliqua :
« Quand tu veux aller quelque part, très loin, et que tu es obligé d'y aller à pied parce que tu n'as pas de voiture, pas de bus, rien du tout, ben tu marches sur le bord de la route, et en même temps, tu tends le bras et tu mets ton pouce comme ça sur le côté. » lui montra-t-il. « Ça ne marche pas souvent, mais parfois tu peux tomber sur quelqu'un de gentil qui s'arrête et veut bien t'emmener là où tu vas. »
« Hm. Tout le monde n'est pas forcément gentil. » marmonna Grunlek en désignant la télévision du menton. « Je vois… Merci Daniel. »
Comme une récompense, il lui envoya la télécommande à travers la pièce. Le garçon la réceptionna avec un grand sourire et la tendit aussitôt en direction de l'écran pour changer de chaîne.
« De rien ! »
Des bribes de paroles résonnèrent tandis que les images clignotaient et que Daniel cherchait ses dessins animés.
… parce que tu crois qu'il te suffit d'aller la voir pour que…
… avec une dizaine d'hectares, le parc du château de…
… même message : comment voulez-vous mourir ? Les…
« ATTENDS ! »
Daniel sursauta si fort face au cri de Grunlek qu'il en lâcha la télécommande. Il tourna la tête en direction du nain et bredouilla :
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Remets ce qu'il y avait juste avant, s'il te plaît ! »
L'urgence et la tension dans sa voix suffirent à convaincre le garçon, qui appuya sur un bouton et retrouva la chaîne précédente. C'était une chaîne d'informations locales, et le reportage avait pour sujet une série de meurtres étranges qui survenaient à la pointe du Raz depuis quelques jours. Grunlek s'avança sur son lit et se pencha vers la télé. Se demandant ce qui pouvait bien l'intéresser à ce point, Daniel se fit attentif, lui aussi. Il écouta :
… pour le moment, aucun témoin n'a été trouvé. Monsieur, bonjour, vous avez découvert l'un des cadavres, n'est-ce pas ?
- Oui, en effet, il était pas loin des falaises, près du chemin. Pauvre gars, on lui a bien cogné dessus, comme si l'éventrer ça suffisait pas… Puis ce papier, là, avec écrit dessus « Comment voulez-vous mourir ? », je pense pas qu'on lui ait trop laissé le choix… -
Une procédure de sécurité a été mise en place sur le site. Malgré ces macabres découvertes, la pointe du Raz est toujours ouverte au public, qui tente de profiter du beau temps de juillet, en évitant les orages réguliers qui s'abattent en ce moment tous les jours sur le site.
À présent, parlons d'une nouvelle avancée sur l'étude de la bactérie…
« C'est bon Daniel, tu peux changer. Merci. » lâcha Grunlek, encore sous le choc de ce qu'il venait d'entendre.
Le garçon mit ses dessins animés, tout en gardant un œil intrigué sur le nain. De son côté, celui-ci ne prêtait aucune attention aux nouvelles péripéties de la souris marron éternellement poursuivie par le chat gris et réfléchissait. La foudre, les paroles écrites sur le papier trouvé près du corps de la victime… Tout coïncidait, et un seul nom s'imposait dans son esprit.
Comme un éclair.
Comme une lueur d'espoir.
Théo. C'est lui.
Le temps passa et le plan de Grunlek prit peu à peu forme dans son esprit. Tout lui paraissait clair, à présent qu'il avait localisé au moins un de ses compagnons. Il savait exactement ce qu'il lui resterait à faire le lendemain. Il lança un regard navré en direction de Daniel, et s'aperçut que l'enfant ne prêtait lui non plus aucune attention à ses dessins animés. Il le regardait, les yeux brillants, comme s'il savait déjà.
« Tu vas essayer de t'en aller demain, hein ? » murmura-t-il tout doucement. « Tu vas récupérer ta louve, et puis tu partiras… »
C'était le cas.
Daniel avait deviné.
Grunlek ne put que hocher la tête sans un mot, catégorique. Daniel sembla hésiter, ne dit rien, et détourna finalement le regard. Le nain aurait juré apercevoir des larmes aux coins de ses yeux. Il n'avait pas le choix, et il en était désolé. Il appréciait ce gamin, mais ses amis et le combat qu'ils devaient mener dans le Cratère contre Velkan étaient beaucoup plus importants.
Un petit bruit résonna soudain dans la chambre avant que la télé ne devienne silencieuse. Daniel n'avait pas seulement coupé le son. Il l'avait complètement éteinte. Grunlek haussa un sourcil. Le garçon se contentait de fixer le mur droit devant lui, hagard, accusant le coup de cette déclaration. Avec hésitation, il souffla, toujours sans le regarder :
« Tu… Tu vas demander gentiment à récupérer ta louve, et puis tu t'en iras… Où ça ? Si t'as voulu écouter le reportage sur la pointe du Raz… C'est là-bas que tu veux aller ? Pourquoi ? »
Daniel tourna la tête vers lui et il réalisa, affligé, que c'étaient bel et bien des larmes qui coulaient le long des joues de l'enfant.
« T'arriveras pas à avoir ton loup sans faire des dégâts avec ton bras ! Et là où tu vas, il y a quelqu'un qui tue des gens ! Qui t'es, Grunlek ? Pourquoi tu veux faire ça ? »
« Petit, calme-toi, laisse-moi t'expliquer… »
« Qui… Qui t'es ? » renifla Daniel. « Papa a raison, finalement ? Je croyais… que t'étais gentil. »
« Je le suis. » protesta Grunlek. « Je viens d'un endroit qui se trouve très loin, et que personne ne connaît ici. Un endroit où mon bras est quelque chose de normal, un endroit où je peux marcher avec Eden à mes côtés sans qu'on ne trouve ça étrange. Un endroit où les hommes vivent avec les diables et les élémentaires, où l'on utilise la magie et les armes. Je suis un ingénieur, je suis un nain de Fort d'Acier. Eden est une louve druidique, Bob un demi-diable, Shin un demi-élémentaire d'eau, Théo un paladin et un Inquisiteur de la Lumière ; nous sommes tous différents et c'est ce qui fait notre unité et notre force. Peu importe leurs origines ou leurs caractères, ce qu'ils pensent ou ce en quoi ils croient, ce sont mes amis, et je dois aller les retrouver, parce qu'ils ont besoin de moi, tout comme moi, j'ai besoin d'eux. »
Il s'interrompit. La question de savoir s'il avait bien fait de tout révéler à Daniel arrivait trop tard : à présent, il devait faire face aux conséquences, en espérant qu'elles ne soient pas trop fâcheuses. Constatant que le jeune garçon demeurait muet, Grunlek continua doucement, cherchant le regard de l'enfant :
« Ce sont tous mes amis, et notre place n'est pas ici, nous n'avons rien à faire dans ton monde. Il faut qu'on se rejoigne, et qu'on trouve un moyen de rentrer chez nous. Tu comprends ? »
Lentement, Daniel eut un hochement de tête. Très léger, presque imperceptible. Il était incapable de détacher ses yeux du nain au bras mécanique, et dans son regard, dans son unique œil valide qui le dévisageait avec intensité, il vit qu'il ne disait que la vérité, même si c'était parfaitement incroyable. Comment une telle histoire pouvait-elle exister ? Mais ça expliquait toutes ces choses bizarres à propos de Grunlek, qu'il n'avait jamais vraiment comprises : son apparition mystérieuse, cet attachement qu'il éprouvait pour ce loup, son bras étrange, sa vision dans le noir, même… Oui, avec ces paroles, tout était clair, maintenant. Et Daniel comprenait pourquoi il n'avait pas voulu en parler. Personne ne l'aurait cru, et tout le monde l'aurait pris pour un fou. Peut-être qu'il l'était un peu. Mais Daniel le croyait, et surtout, il avait une idée de ce que pouvait faire le bras de Grunlek, et il savait que celui-ci ferait tout ce qui était en son possible, le lendemain, pour récupérer sa louve… Eden.
