16 Juillet 2016, Bretagne, Pointe du Raz, 14h46


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Lorsqu'il était encore au Centre des Amputés de Rennes, Grunlek avait longuement examiné toutes les cartes de la région de Bretagne qu'il était parvenu à dénicher. Ayant gardé en mémoire les routes qui l'intéressaient, il savait à peu près vers où se diriger en quittant le Parc aux Loups, dont il s'était éloigné le plus rapidement possible. Il avait couru avec Eden pendant un long moment, puis avait légèrement ralenti l'allure. La louve druidique marchait à présent à ses côtés, le museau au vent. Elle ne semblait plus savoir où aller et plaçait toute sa confiance en lui, qui paraissait avoir une idée de leur destination. L'animal comme le nain se sentaient mal à l'aise sur ces territoires inconnus, mais puisaient un réconfort bienvenu dans leurs retrouvailles. Avoir de nouveau Eden avec lui avait offert un regain de vitalité et de confiance à Grunlek. S'il était parvenu à rejoindre la louve, il parviendrait certainement à retrouver ses amis.

Le nain avait longuement marché aux abords des routes. Se souvenant de la discussion qu'il avait eu quelques jours plus tôt avec Daniel, il avait enroulé son bras mécanique dans la veste qu'il avait emporté avec lui lors de sa fuite, afin de le dissimuler pour ne pas effrayer les passants, puis avait tendu son bras gauche, poing fermé et pouce bien en vue sur le côté. Avec Eden près de lui, il avait progressé ainsi durant plusieurs heures. Bien sûr, la présence de la louve n'aidait pas à la réussite de cette technique, au contraire. Mais cela valait toujours la peine d'essayer. Grunlek se savait tout à fait capable de se rendre à cette fameuse pointe du Raz par lui-même, mais il ignorait combien de temps il lui faudrait pour cela et risquait de se perdre en chemin. Trouver une voiture pour l'y emmener serait beaucoup plus rapide et efficace. Mais il ne se faisait aucune illusion… ça ne marcherait sûrement pas. Les véhicules passaient à côté de lui à toute vitesse, sans lui prêter la moindre attention.

La chance sourit pourtant à l'ingénieur. Dans l'après-midi, un engin imposant, qui ressemblait en modèle réduit au car dans lequel il était monté le matin, le dépassa en freinant. Des lumières rouges s'allumèrent derrière lui et il s'arrêta quelques mètres plus loin. Grunlek s'approcha avec méfiance du véhicule d'un blanc sale. Il était plus haut que les voitures que Daniel lui avait décrites. La vitre de devant était abaissée, mais le nain dut se mettre sur la pointe des pieds pour observer à l'intérieur de l'habitacle. Il croisa le regard amical et étincelant d'un homme dont les longs cheveux noirs tressés lui retombaient sur les épaules.

« Vous allez où avec votre chien ? »

« À la pointe du Raz. »

L'homme glissa pensivement une main dans son bouc, puis se pencha sur le côté en tendant le bras, s'allongeant presque. Il disparut du champ de vision de Grunlek, il y eut un cliquetis, et la porte s'entrouvrit.

« Vous avez une sacrée chance, j'allais justement dans ce coin-là ! Bienvenue à bord, l'ami ! J'adore ces bestioles, en plus. » ajouta-t-il en désignant Eden d'un signe du menton. « Croisement chien-loup et berger blanc suisse, un truc comme ça, non ? »

Le nain ne comprenait rien au charabia de l'homme et demeurait relativement sur ses gardes après le reportage qu'il avait vu à la télévision. Mais son aide pouvait se révéler précieuse, et il se savait capable de le tenir en respect à l'aide de son bras mécanique s'il se produisait le moindre souci. Il hocha la tête, monta dans le véhicule et encouragea Eden à le suivre. La louve hésita, bien moins en confiance que lui, grogna légèrement, puis finit par se résigner et sauta à bord à son tour. Grunlek referma la porte derrière elle et le véhicule s'ébranla avant de repartir sur les routes.

Le trajet se déroula dans le calme, avec une certaine pointe de convivialité, et les réserves de Grunlek s'effacèrent peu à peu tandis que les minutes filaient et que l'homme échangeait quelques paroles banales avec lui, telles que :

« Si vous avez chaud, hésitez pas à ouvrir la fenêtre, hein ! »

Ou encore, en pianotant d'une main sur les boutons face à lui :

« Le rock, y'a rien de mieux. Vous aimez ? Bof ? Qu'est-ce que vous écoutez, vous ? »

Et il y eut bien évidemment les questions incontournables, au bout d'un quart d'heure de trajet :

« La pointe du Raz, c'est pour visiter ? Vous y êtes jamais allé ? Non ? Hé, vous avez entendu parler de cette histoire de meurtres ? »

Même s'il se trouvait parfois mal à l'aise face à certaines de ses questions, qu'il s'arrangeait pour esquiver de son mieux, Grunlek ne tarda pas à entretenir modérément la conversation avec cet individu fort amical et visiblement dépourvu de toute arrière-pensée. Il ne parlait ainsi que pour faire passer le temps et instaurer une ambiance conviviale dans l'habitacle. Lorsqu'il ne s'adressait pas à lui, il paraissait perdu dans ses pensées, le regard dans le vague, et fredonnait à mi-voix dans une langue que le nain ne connaissait pas.

Au bout d'environ une heure, peut-être un peu plus selon le nain, l'homme ralentit son véhicule et s'arrêta à nouveau sur le côté, avant de se tourner vers lui.

« Bon, désolé, va falloir que je vous laisse là, je vais pas jusqu'à la pointe, moi… Continuez sur cette route-ci et choppez la prochaine à gauche, vous y serez dans une bonne demi-heure. »

« Merci beaucoup, c'est très aimable à vous. » fit Grunlek avec reconnaissance.

Dès qu'il eut ouvert la porte, Eden s'éjecta de l'engin pour retrouver avec bonheur la terre ferme sous ses quatre pattes. L'homme haussa les épaules en observant l'animal s'ébrouer avec un petit sourire en coin.

« Je vous en prie, ça m'a fait de la compagnie… Allez, bon vent, l'ami ! »

« Adieu, et merci encore. »

Grunlek descendit à son tour, referma la porte, et la grosse voiture semblable à un car miniature s'éloigna sur avec un vacarme de tous les diables. Un sourire s'esquissa sur le visage du nain, puis il attira l'attention d'Eden et lui indiqua d'un geste la direction à prendre. Les deux compagnons se remirent en route d'un pas pressé, non plus inquiets d'être poursuivis, mais impatients de retrouver enfin l'un des leurs. Malgré tout, Grunlek était soucieux. Depuis le temps, il connaissait les pouvoirs de Théo, et savait qu'invoquer la foudre puisait profondément dans sa psyché. S'il se souvenait bien du reportage qu'il avait vu, les orages avaient lieu régulièrement… Son ami avait-il la force nécessaire pour appeler à lui un éclair chaque jour ? Le nain en doutait, et craignait l'état dans lequel il allait retrouver l'inquisiteur.

Grunlek et Eden marchèrent encore pendant un moment. En suivant les indications de l'homme, ils finirent par rejoindre des bâtiments. Près de ceux-ci étaient disposés de grands panneaux, où il était clairement écrit le nom du site. Le nain examina les alentours. Des hommes armés surveillaient les lieux et des barrières métalliques étaient disposées afin de faire en sorte de guider les visiteurs vers un seul et unique point de passage où ils étaient fouillés. Grunlek grimaça. Il n'aimait pas ça… Mais tenter de forcer le passage était encore plus risqué. Avisant l'un des panneaux rouges indiquant que les chiens devaient être tenus, il baissa les yeux vers Eden. Celle-ci leva la tête vers lui et tourna son regard vers la veste qui enveloppait son bras artificiel. Grunlek soupira.

« C'est juste le temps de passer cet endroit. » promit-il à la louve tandis qu'il retirait le tissu de son bras et le déchirait de son mieux pour en récupérer le fil, qu'il tressa rapidement en une corde grossière. « Après je t'enlèverai ça, ne t'en fais pas. »

Eden émit un jappement bref, comme si elle avait compris. En serrant les dents, le nain se résigna à nouer sa laisse improvisée autour du cou puissant de l'animal, puis à avancer en direction du point de passage en exhibant à la vue de tous son bras mécanique. Comme il s'en doutait, les deux hommes en poste l'arrêtèrent, intrigués. Visiblement, sa présence les mettait mal à l'aise, et ils ignoraient comment prendre la chose sans lui paraître impoli. Grunlek, se sentant d'humeur charitable, prit les devants et leur évita ce désagrément en tendant de lui-même son bras artificiel devant lui.

« Je sais, c'est un peu étrange. Vous pouvez l'examiner si vous le souhaitez, je n'y dissimule rien. »

Les deux hommes étouffèrent un soupir soulagé et l'un se pencha sur les curieux mécanismes, qu'il tâta du bout des doigts, alors que l'autre jetait un regard en coin en direction d'Eden et de son étrange laisse.

« Où vous a-t-on posé une prothèse pareille ? » s'étonna le premier, sincèrement surpris.

Grunlek répondit la première chose qui lui passa par la tête.

« Au Centre des Amputés de Rennes. »

« Ils savent faire ce genre de choses ?! »

« C'est un essai expérimental. Pour le moment, les résultats sont satisfaisants. »

Grunlek fit une démonstration en serrant le poing, afin de prouver que les mécanismes obéissaient totalement à sa volonté (ce n'était pas toujours le cas, mais cela, les deux hommes n'avaient pas forcément besoin de le savoir…). Son bras grinça légèrement, comme le lui avait déjà fait remarquer Daniel, et l'homme esquissa un sourire.

« Ça mériterait un peu d'huile. »

« C'est vrai. » admit Grunlek.

L'homme lui fit finalement signe de passer. Trop sidérés par son bras, ils n'émirent aucune remarque sur Eden et son étonnant dispositif d'attache. Le nain les remercia poliment et leur souhaita une bonne journée avec courtoisie, puis s'éloigna sur le chemin. Une fois sûr de ne plus se trouver dans leur champ de vision, il se pencha vers la louve et la félicita à mi-voix tout en la libérant. Eden aboya une fois, le regard étincelant, puis fila droit devant elle sans plus l'attendre comme si elle avait flairé une piste. L'odeur de Théo ? Grunlek la suivit sans hésiter.

La louve progressa sur le chemin, emprunta un sentier, puis s'aventura sur des rochers parmi lesquels elle disparut. Le nain avançait quelques mètres derrière elle, lorsqu'il l'entendit japper avec enthousiasme. Il l'appela en sentant son cœur se gonfler de joie. Bien sûr, Eden ne pouvait pas lui parler. Mais il connaissait la réponse, au plus profond de son être.

« Eden ! Tu l'as trouvé ? »

Il parvint face à une anfractuosité rocheuse, face à la mer, dans laquelle il retrouva effectivement la louve druidique… ainsi qu'un homme bien connu, torse nu, dont les chausses scintillaient faiblement. Ses traits étaient tirés par l'épuisement, il était anormalement pâle, semblait avoir maigri, et des cernes assombrissaient son regard, mais c'était bien lui.

« Grunlek ! » laissa-t-il échapper dans une exclamation incrédule débordante de soulagement.

Le nain eut un pincement au cœur. Il était ravi de retrouver le paladin, et touché de l'émotion que ces retrouvailles provoquaient. Il n'avait jamais entendu la voix de l'inquisiteur de la Lumière trembler ainsi. Jusqu'à aujourd'hui.

« Théo ! »

Eden aboya, puis baissa le museau et se mit à examiner les lieux où l'inquisiteur avait visiblement trouvé refuge ces derniers jours. Celui-ci se leva, et son crâne frappa contre le plafond de roche. Inquiet de voir son ami vaciller sous la violence du choc, Grunlek s'avança et lui offrit de se reposer sur son épaule pour l'empêcher de s'écrouler.

« Comment m'as-tu trouvé ? » marmonna Théo en se frottant l'arrière de la tête.

« Les messages près des cadavres. C'était évident que c'était toi. » répondit Grunlek. « Je me suis débrouillé pour arriver jusqu'ici. Pour le reste, c'est Eden. »

« Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ? »

Grunlek raconta son aventure à Théo et fut surpris d'apprendre que ce dernier, contrairement à lui, était totalement invisible. Personne ne pouvait ni l'entendre, ni le voir. Depuis dix jours, il était complètement seul. Le nain ressentit un élan de compassion envers son ami. Il y avait de quoi devenir fou. Après quelques instants de réflexion, il crut cependant en comprendre la cause :

« Le sort nous a frappé principalement, Eden et moi. Tu étais le plus éloigné, il a dû moins bien fonctionner sur toi. »

« C'est comme si je n'avais pas été totalement « transféré » ici, quoi ? »

« Je pense. »

Les deux amis continuèrent de se raconter leurs péripéties mutuelles. Au bout d'un moment, Théo cessa de parler et lui indiqua l'extérieur. Grunlek le suivit, le regard soucieux – le paladin s'appuyait d'une main contre la paroi rocheuse et progressait d'un pas mal assuré. Eden les suivit jusqu'au sommet du monticule rocheux qui surplombait l'océan. Les vagues étaient plus agitées que lorsque Grunlek était arrivé sur les lieux, et de sombres nuages étaient apparus dans les cieux tandis qu'ils parlaient. En voyant Théo lever la tête et dégainer son épée, l'ingénieur comprit ce qu'il comptait faire et s'avança en posant une main sur son bras pour tenter de l'en empêcher.

« Théo, tu es sûr que c'est une bonne idée ? »

« Il n'y a pas le choix. Shin et Bob n'ont pas Eden, eux. » répliqua l'inquisiteur.

Grunlek secoua la tête et insista, inquiet pour son ami :

« Regarde dans quel état tu es ! C'est trop dangereux, Théo ! »

L'inquisiteur se dégagea fermement de sa poigne. Grunlek aurait pu le bloquer avec son bras mécanique, mais il ne voulait pas se battre avec Théo à peine quelques minutes après l'avoir retrouvé.

« Laisse-moi faire. » gronda fermement le paladin.

Grunlek n'eut pas le temps de dire quoi que soit pour le convaincre de renoncer. Théo brandit sa lame, il y eut un roulement de tonnerre assourdissant, puis un éclair frappa la pointe de son arme. Le nain s'était reculé de quelques pas. Il ne connaissait que trop bien l'instabilité de ce pouvoir. Et tout dans les yeux fermés, les mâchoires serrées et l'attitude crispée de l'inquisiteur de la Lumière lui prouvait qu'il avait raison de se montrer méfiant. Le poil hérissé, Eden s'était éloignée, elle aussi. La pluie commença à tomber, les trempant jusqu'aux os.

Face à eux, Théo poussa un cri et s'effondra à genoux en plantant dans le sol son épée imprégnée d'énergie électrique. Le souffle court et les paupières toujours closes, il s'agrippait à son arme lumineuse avec l'énergie du désespoir. Grunlek remarqua ses dents serrées, ses bras tremblants. Son ami était en piteux état, et de le voir ainsi lui faisait mal au cœur.

Doucement, à présent que l'électricité s'était dissipée dans le sol, Eden s'approcha, puis poussa du museau le coude de Théo. Elle lâcha un gémissement plaintif. Grunlek, de son côté, s'avança également et posa une main sur l'épaule de son ami, l'encourageant à se relever, prêt à le hisser de force sur ses pieds s'il le fallait. Il avait beau ne pas être bien grand, la puissance de son bras mécanique était suffisance pour aider le paladin à se remettre debout.

Théo serra les dents, grogna, puis se redressa lentement, vacillant, s'appuyant de tout son poids sur la garde de son arme. Grunlek lui offrit à nouveau son soutien, qu'il dédaigna, et le nain ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel avec un petit sourire, pas fâché de retrouver son ami inquisiteur de la Lumière et sa fierté égocentrique. Comme s'il était encore capable de marcher seul, après les efforts qu'il venait de fournir…

Ils s'apprêtaient à faire demi-tour pour redescendre se mettre à l'abri dans le refuge de Théo lorsqu'une voix s'éleva à travers le rideau de pluie. Une voix qu'ils reconnurent tous les deux.

C'était Shin.

« Théo ! Grunlek ! Eden ! »

L'archer fendit les airs et les rejoignit à une vitesse incroyable. Il devait avoir activé ses pouvoirs de demi-élémentaire. Guère gêné par le déluge qui s'abattait sur eux, il leur adressa un sourire radieux, heureux de les retrouver. Le même soulagement se lisait dans son regard. Ils échangèrent quelques paroles. Lui aussi paraissait inquiet pour Théo. Puis, deux autres silhouettes firent leur apparition à leur tour, quelques minutes après l'arrivée de Shin.

Bob, complètement détrempé, l'air à la fois boudeur et soulagé, était accompagné d'une jeune femme. Eden accueillit les nouveaux venus d'un court jappement. Grunlek sourit et les salua d'un signe de tête, la gorge serrée par l'émotion.

Les Aventuriers étaient de nouveau réunis, enfin.


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À suivre dans "Terraventures - Léa"…


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Merci beaucoup d'avoir suivi cette partie de l'histoire ! :-)