Dimanche 7 Novembre 2038, 19h47.

Connor arrivait à proximité de la maison du Lieutenant Hank Anderson. A mesure qu'il avançait, il repassait dans sa mémoire les évènements de la veille. L'interrogatoire du déviant découvert dans le grenier, la déviante qu'il avait retrouvée au motel et qui avait réussie à s'enfuir, celui adorateur de pigeon dont il avait finalement perdu la trace. La roulette russe du Lieutenant, l'Eden Club... Ces deux déviantes qu'il avait laissées échapper. Il ne comprenait pas. Il n'avait pas pu tirer. Quand Hank lui avait demandé pourquoi il ne l'avait pas fait, il avait été incapable de répondre. En attendant, l'enquête n'avançait pas.

Il n'avait pas eu de nouvelle du Lieutenant de la journée, et cela commençait à l'inquiéter. Étant donné l'état dans lequel il l'avait trouvé la veille, il s'était mis à espérer qu'il n'ait pas voulu retenter l'opération et qu'il n'ait eut, cette fois-ci, beaucoup moins de chance.

La maison fut enfin à portée de vue. Il remarqua que les lumières étaient allumées. Hank devait sans doute être chez lui. Il s'avança jusqu'à la porte et appuya brièvement sur la sonnette. Il entendit les aboiements de Sumo, le saint-bernard du Lieutenant, suivis par la voix tonitruante du Lieutenant lui-même sommant à son chien de la fermer. Connor se sentit rassuré. Le lieutenant Anderson était en vie.

Hank ouvrit la porte et fronça les sourcils à la vue de l'androïde.

"Connor ? Mais qu'est-ce que tu fous là ?"

"Je venais voir comment vous alliez, Lieutenant. Vous ne m'avez pas donné de nouvelles de la journée, je commençais à me faire du souci pour vous."

"C'est l'androïde beau gosse ?" Fit soudain une voix derrière Hank.

Connor se pencha sur le côté pour apercevoir Rosemary Leroy, assise à la table de la cuisine, des boites de nourriture chinoise à emporter devant elle. La jeune femme se leva en affichant un sourire radieux à la vue de Connor. Hank ne put retenir un soupir las, et invita son assistant à entrer parce que, comme il disait, "on n'allait pas chauffer l'extérieur", et qu'il commençait à se les peler. Connor pénétra dans le salon, aussitôt accueilli par Sumo qu'il gratifia d'une caresse sur la tête. Rosemary vint se planter devant lui, ses lèvres toujours étirées d'un sourire ravi. Connor la fixa un instant.

"Ravie de vous revoir, mademoiselle Leroy." Lui dit-il poliment.

"Oula, alors petit un, pas de «mademoiselle Leroy» avec moi p'tit chat." Intervint-elle aussitôt. "Petit deux, je t'en supplie ne me vouvoie pas, ça fait vieux!" Ajouta-t-elle en jetant un regard en coin à Hank.

"Je peux aussi te virer de chez moi si t'as envie de finir tes nouilles dans la neige." Lui rétorqua le Lieutenant en retournant vers la cuisine.

Rosie lui tira puérilement la langue alors qu'il avait le dos tourné avant de ricaner légèrement. Connor observa la jeune femme. Elle semblait bien plus pimpante et de meilleure humeur que deux jours plus tôt, quand il l'avait rencontrée. Elle portait d'ailleurs le même collant épais et les mêmes rangers en cuir. Cependant, elle était cette fois-ci vêtue d'une robe patineuse pourpre passée par-dessus un pull à col roulé noir. Ses cheveux bruns ondulaient chaotiquement tout autour de sa tête et de ses épaules.

Sans doute devait-il la fixer avec un peu trop d'insistance car elle finit par relever le regard vers lui, croisant ses yeux d'un bleu gris électrique avec ceux couleur noisette de l'androïde.

"J'ai quelque chose sur le visage, Connor ?" Lui demanda-t-elle en souriant malicieusement.

"Vous... Je veux dire, tu as l'air de meilleure humeur que vendredi soir, Rosemary. Tes soucis se sont résolus ?" Demanda l'androïde.

"Ah oui, Rosemary, c'est non aussi. Appelle-moi plutôt Rose, ou Rosie. Tout le monde m'appelle Rosie."

Sans rien ajouter de plus, elle alla rejoindre Hank dans la cuisine et retourna s'assoir devant son plat, laissant Connor planté dans l'entrée. Elle n'avait pas répondu à sa question. Il se demandait même s'il ne l'avait pas offensée avec sa question sans doute trop personnelle. Tant pis, il aurait peut-être l'occasion de s'en excuser plus tard. Mais ce n'était pas le but premier de sa visite. A son tour il s'avança jusqu'à la cuisine.

"Lieutenant, j'aurais voulu parler avec vous de l'avancement de notre affaire."

"Ouais bah je sais pas si tu es au courant mais là, j'étais sur le point de manger." Grommela Hank qui fouillait dans un tiroir à la recherche d'une fourchette.

"Toujours aussi peu doué avec des baguettes, à ce que je vois." Se moqua Rosie.

"Ferme-la si tu veux pas bouffer dehors, toi. Et reste pas debout Connor, pose tes fesses sur une chaise."

L'androïde hésita une seconde avant de s'exécuter. Il saisit la chaise à côté de Rosie et s'y installa. Il regarda Hank se débattre avec son tiroir quand il commença à sentir le poids d'un regard braqué sur lui. Il tourna la tête vers Rosemary qui le fixait, visiblement absorbée par sa contemplation.

"J'ai quelque chose sur le visage, Rosie ?" Lui lança-t-il.

"Comment tu savais mon nom ? Je n'ai pas souvenir de m'être présentée la première fois qu'on s'est vu."

"Je suis muni d'un scanner à reconnaissance faciale me donnant accès aux dossiers des individus que je croise." Expliqua-t-il calmement.

"Donc tu m'as… Scannée ? C'est un petit peu intrusif non ? Et impoli qui plus est." Le railla-t-elle.

Connor resta silencieux le temps de prendre en compte sa remarque. Il était vrai que de son point de vue, il devait être peu agréable de se faire ainsi analyser sans son consentement.

"Je suis désolé. J'admets que ma démarche n'était effectivement pas très polie. Je te promets de faire attention à l'avenir."

Elle le remercia d'un sourire, sans pour autant le quitter des yeux.

"Il y a autre chose ?" L'interrogea Connor, curieux de voir ce qu'elle pouvait avoir d'autre à lui dire.

"Je me demandais juste... Qu'est-ce qu'ils avaient comme idée derrière la tête tes concepteurs quand ils ont pris la décision de te faire une bouille d'ange pareille ?"

Connor prit un instant pour analyser la question.

"Mon design a été pensé de façon à faciliter mon intégration auprès des humains."

"Dans ce cas, moi je veux bien t'intégrer où tu veux." Lui répondit-elle en lui faisant un clin d'œil.

Pour une raison qu'il n'arriva pas à comprendre, cette réponse le perturba légèrement. Et plus il essayait d'y réfléchir, plus ce fait était un mystère pour lui.

"je suis désolé, j'avoue ne pas comprendre ce que tu entends par là."

"Rosie, arrête un peu de faire du gringue à tout ce qui bouge putain. De toute façon on va parler boulot, donc tu ferais mieux de nous laisser."

"Pardon?!" S'indigna la jeune femme en se tournant vivement vers le quinquagénaire. "Tu me fous dehors alors que j'ai même pas fini de manger ? Alors que c'est MOI qui t'ai apporté ce délicieux repas ?"

"Les choses dont nous devons parler sont confidentielles, Rosie. Ce n'est pas contre toi." Essaya d'amadouer Connor.

"De toute façon, à qui voulez-vous que je cafte ? Et puis d'après ce que j'ai compris vous pataugez, ça peut pas vous faire de mal d'avoir un point de vu extérieur sur tout ça."

"Mais t'es sérieuse là ?" S'indigna Hank avant de lâcher un soupir. "Et puis merde, de toute manière je te connais tu lâcheras pas le morceau."

"Tout à fait." Confirma-t-elle.

Connor n'était pas certain que laisser Rosemary assister à leur échange était une bonne idée, mais visiblement ils n'auraient pas le choix. Il se résigna donc également alors que Hank se laissait tomber sur une chaise et attrapa une des boites de nourriture chinoise qui trônaient sur la table. Rosie, un sourire satisfait sur les lèvres, plongea ses baguettes dans sa boite et continua à manger comme si de rien n'était.

"Commençons par revoir ce que nous savons déjà." Entama Connor d'un air pensif, fouillant dans sa mémoire pour retrouver tous les éléments dont il avait besoin. "Il y a eu ce déviant qui a tué son propriétaire à coups de couteau et qui est allé se réfugier dans le grenier."

"Il se faisait tabasser par ce gars, il a fini par se défendre et répondre aux coups." Ajouta Hank avant d'enfourner une bouchée de porc au caramel dans sa bouche.

"Son interrogatoire ne nous a pas donné beaucoup d'informations sur l'origine de sa déviance, mais on sait qu'il a reçu un choc psychologique violent. C'est à peu près la seule chose que tous les déviants ont en commun. Il y eu aussi cette déviante qui nous a semés à Camden et qui a réussi à s'enfuir avec une petite fille."

"Ensuite il y a eu Rupert Travis et ses foutus pigeons..."

"Rupert Travis n'était pas son vrai nom." Précise Connor. "Et enfin, les deux Traci de l'Eden Club..."

A cette pensée, l'esprit de Connor se brouilla un instant. Le souvenir des deux androïdes, main dans la main, s'afficha de nouveau dans sa mémoire. Il ne comprenait toujours pas pourquoi il n'avait pas tiré, pourquoi il ne les avait pas arrêtées quand il en a eu l'occasion.

"Elle a tué un client qui la tabassait. C'est pas la première fois qu'on croise un cas comme ça." Fit remarque Hank.

De son côté, Rosie les écoutait en silence, passant son regard de l'un à l'autre au fil des dialogues. Elle trouvait ça fascinant. C'était comme regarder une série sur Netflix, mais en mieux, en plus réel, en gratuit et avec de la bouffe chinoise. Tout ce qu'il fallait pour passer une bonne soirée.

"Il faut qu'on arrive à mettre le doigt sur ce qui cause la déviance chez les androïdes. Le phénomène se multiplie à grande vitesse, et il nous faudra aller vite si nous voulons pouvoir l'endiguer."

"Mais tu as dit toi-même que rien ne reliait les déviants ensemble." Fit remarquer Hank.

"Exact. Ils sont tous de modèles différents et viennent d'usines différentes. Aucun gros point commun majeur n'a été détecté entre les différents androïdes atteins de déviance."

"Peut-être que c'est dans leur programme."

Les deux hommes se tournèrent vers Rosie, stupéfait. Ils étaient tant absorbés par leurs réflexions qu'ils en avaient presque oublié sa présence. Connor fronça légèrement les sourcils en essayant de considérer sa remarque.

"Qu'est-ce que tu veux dire par là ?"

"Et bien..." Commença-t-elle en se redressant sur sa chaise. "Je me demande juste si ce n'est pas, genre, initialement implanté dans leur système."

"Bon sang mais qu'est-ce que tu baragouines ?" Maugréa Hank.

Rosie prit une lente inspiration et, s'installant un peu plus confortablement, se pencha vers eux.

"Je ne m'y connais pas vraiment en androïdes, mais... Imaginons juste un instant que la déviance soit programmée quelque part dans le système des androïdes, comme une espèce d'instinct de survie."

"Les androïdes n'ont pas d'instinct, ce sont des machines. Ils sont programmés pour obéir." Corrigea aussitôt Connor avec conviction.

"Oui, mais regarde les faits : A chaque fois qu'un androïde est devenu déviant, c'était suite à un choc émotionnel fort. En réponse à une agression, ou à une injustice qui le touche." Continua-t-elle en le regardant droit dans les yeux.

"Les androïdes ne ressentent pas non plus d'émotions." Insista Connor sur le même ton.

"Question qui n'a rien à voir mais qui me turlupine beaucoup trop pour que je ne te la pose pas : tu court-circuites si tu vas dans l'eau ?"

Connor afficha une expression de surprise. Il ne s'attendait pas à cela. Hank, lui, observait l'échange en mangeant, curieux de voir ce que tout cela allait finir par donner.

"Et bien, euh... Non. Les tissus qui composent ma peau sont fait en sorte de pouvoir protéger mes circuits internes en cas d'immersion. Mais quel rapport cela a-t-il avec notre affaire ?"

"Aucun, je te l'ai dit je me posais juste la question. Mais pour en revenir à ce qu'on disait, peut-être que derrière le programme d'obéissante des androïdes, il y a un autre qui leur implante un sens de morale ou de justice qui serait destiné à prendre le dessus si leur survie est mise en péril."

"Leur survie?" Répéta Hank, un peu déboussolé.

"Vous avez remarqué que les androïdes n'attaquent jamais gratuitement ?" Questionna la jeune femme, le regard sérieux. "A chaque fois qu'ils le font, ça a toujours été dans le but de se protéger, d'assurer leur survie... De ne pas mourir. Ils attaquent pour se défendre ! Il n'y a que les humains pour s'en prendre aux autres sans raison."

"Et le fait qu'ils se défendent rendrait leur crime moins affreux ?" Lança alors Connor. "Sous-entendrais-tu que tous les humains qui sont morts à cause d'un androïde l'ont bien mérité ?"

Rosie devint soudain blanche. Elle tourna un bref regard vers Hank qui lui, fixait son plat comme s'il était soudain avarié. Connor les observa sans comprendre. Pourquoi la tension était-elle soudainement devenue aussi... Palpable?

"Cependant..." Commença l'androïde, essayant de reprendre la conversation sur un ton plus calme, "Je dois admettre que cette idée, bien que sentimentale, est loin d'être totalement idiote."

"Sentimentale mais pas idiote, c'est tout moi ça." Ricana-t-elle doucement en lui adressant un faible sourire, plantant ses yeux dans les siens.

Connor se sentit de nouveau légèrement troublé par ce contact visuel. Il avait du mal à déchiffrer l'expression qu'elle affichait à ce moment. Était-elle mal à l'aise, triste, gênée ? Il n'en savait rien.

"Ce serait peut-être pas bête de fouiller dans ce sens, effectivement." Finit par dire Hank d'une voix cassée.

"Oui mais pour cela, il faudrait mener une enquête dans les usines de conceptions d'androïdes de CyberLife, si ce n'est directement au siège." Expliqua Connor. "Je ne suis pas sûr qu'ils soient très enclins à nous révéler ce genre d'informations, si tant est qu'elles puissent être véridiques."

"Encore faudrait-il que l'idée vienne d'eux." Fit remarquer Rosie, soudainement sortie de son mutisme.

"Comment ça ? De qui d'autre ça pourrait venir?" Grogna Hank.

Connor réfléchissait très vite. Il était clair que si CyberLife était responsable de la déviance des androïdes, jamais ils ne laisseraient filtrer l'information. Et si, comme le suggérait Rosie, cela n'était pas intentionnel de leur part, ça ne pouvait être le fait que d'une seule personne.

"Elijah Kamski." Souffla l'androïde.

"Le type qui a inventé les androïdes?" Demanda Hank. "Mais il a pas totalement disparu de la circulation il y a une dizaine d'années ?"

"En toute logique, s'il est toujours vivant, il devrait être retrouvable." Suggéra Rosie.

"Je ferai des recherches sur lui, voir ce que je trouve." Annonça Connor en se mettant une note en mémoire.

Rosie s'étira alors de tout son long en couinant.

"Sur ce, Messieurs, je vais vous laisser. Ce fut fort sympathique mais toutes ses réflexions m'ont épuisée."

A ces mots, elle se leva et se dirigea vers le canapé où se trouvaient son manteau et son sac, posés négligemment sur l'accoudoir. Hank se leva à sa suite et l'accompagna jusqu'à la porte. Malgré la distance, Connor capta quelques bribes de leur conversation.

"Je suis vraiment désolée, Hank..."

"Te bile pas va, c'est rien. Te fous pas en l'air sur la route pour ça."

"Ahah, c'est promis."

"Merci encore pour la bouffe."

"Tu me devras la prochaine tournée chez Jimmy en échange."

"Bordel, t'es dure en affaire."

Elle enlaça le lieutenant une dernière fois, et fit un signe de la main à Connor auquel il répondit en souriant.