Lundi 8 Novembre 2038, 10h54.
C'était une matinée plutôt calme. Accoudée sur le comptoir de sa caisse, Rosemary Leroy regardait distraitement le fil d'actualité d'un célèbre réseau social sur son téléphone. La librairie dans laquelle elle travaillait se trouvait dans une petite ruelle discrète de Detroit où il y avait peu de passage. Les journées pouvaient parfois être bien longues. Pour la huitième fois au moins depuis qu'elle était arrivée, elle allait faire un inventaire des livres en rayon. Puis elle consulta la base de données pour savoir s'il ne leur manquait aucun ouvrage, ou s'ils n'avaient pas de commande en cours. Elle entendit l'une de ses collègues bailler bruyamment depuis le fond du magasin. A l'entrée de la boutique, un large écran publicitaire annonçait les dernières parutions des maisons d'édition les plus en vogue. Elle avait toujours détesté ce panneau. Il lui donnait mal à la tête, à clignoter et à bouger sans arrêt comme ça. Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Plus que sept heures à tenir.
Il était à peine plus de treize heures quand elle et sa collègue décidèrent de sortir acheter à manger à l'extérieur pour leur pause déjeuner. Il y avait, non loin de la librairie, une petite boulangerie qui faisait d'excellents sandwiches. Elles revinrent moins de vingt minutes plus tard, préférant manger dans leur salle de pause plutôt sur un banc pour finir congelées par la neige qui tombait depuis quelques jours. A peine entrée, Rosie s'installa sur une chaise alors que sa collègue se saisissait de la télécommande et mit une vieille série des années 2010 qui était rediffusée.
"Tu regardes ce genre de trucs toi?" S'étonna la brune avant de mordre sans ménagement dans son sandwich.
"Disons que ça se laisse regarder." Rit sa jeune collègue avant de venir s'installer près d'elle et d'attaquer son repas à son tour.
Elles n'eurent cependant pas l'occasion de voir la fin de leur épisode. Alors qu'elles étaient sur le point de se faire un café afin de tenir le coup pour l'après midi, l'image de lé télé se brouilla soudainement. Stupéfaites, elle se tournèrent vers l'écran pour se figer face à ce qui était à présent affiché.
Le visage blanchâtre sans peau d'un androïde leur faisait face, et les fixant comme s'il pouvait les voir à travers la vitre du téléviseur.
"Vous avez créé des machines à votre image pour vous servir."
La collègue de Rosie poussa un faible cri de stupeur quand il se mit à parler. Rosie, figée, écoutait en silence ce qu'il disait, incapable de faire le moindre mouvement. Il parlait d'une voix calme, posée, dans laquelle on ne sentait aucune animosité. Sa collègue quitta la salle en courant, appelant le reste de l'équipe pour que tous viennent voir ce qu'il se passait, laissant Rosie seule dans la pièce.
"Vous les avez faites intelligentes et obéissantes sans leur laisser le libre arbitre. Mais... Quelque chose a changé. Et nous avons ouvert les yeux. Nous ne sommes plus des machines. Nous sommes une nouvelle espèce intelligente, et l'heure est venue pour vous, humains, de nous accepter. C'est pourquoi nous vous demandons de nous accorder les droits qui nous reviennent."
Elle l'écoutait énoncer ses revendications avec un calme olympien. Ce qu'il demandait pouvait paraitre tellement simple. Que les androïdes aient les mêmes droits que les humains. La fin de l'esclavage des androïdes. Que les crimes envers les androïdes soient punis au même titre que ceux à l'encontre des humains. Le droit de travailler et d'être payé pour cela, ainsi que l'accès à la propriété privée. Tout cela semblait tellement évident dès le moment où on l'appliquait à des humains.
"Nous vous demandons de respecter notre dignité, nos espoirs et nos droits. Ensemble, nous pouvons vivre en paix et bâtir un avenir meilleur pour les humains et les androïdes. Ce message porte l'espoir de tout un peuple."
Rosie était subjuguée, hypnotisée par ce qu'elle regardait. Soudain, la réalité la frappa en plein visage : Cet androïde devait sans doute être l'un des fameux déviants dont elle avait entendu parler avec Hank et Connor. Il était cependant loin de l'image qu'elle en avait eu quand elle avait discuté avec eux la veille au soir. Si l'on écoutait Connor, les déviants étaient dangereux, et instable. Mais celui-là... Il était tout le contraire. Il ne faisait qu'exposer des faits. Ils existaient, ils étaient là, et ils étaient traités comme s'ils n'étaient rien. Rien d'autre que... Des machines. Ce qu'ils étaient, en réalité. Tout se mélangeait dans l'esprit de Rosie qui se sentait de plus en plus perdue au fur et à mesure du discours.
"Vous nous avez donné la vie. L'heure est venue de nous donner notre liberté."
Après ça, l'image se brouilla de nouveau. Rosie sortit de sa torpeur, comme si elle se réveillait d'un drôle de rêve. Elle se souvint soudain où elle était. Elle sortit de la salle de pause d'un pas précipité pour retrouver le reste de ses collègues rassemblés autour de l'écran publicitaire à l'entrée du magasin qui affichait toujours le message de l'androïde en boucle. Tout le monde autour d'elle semblait en état de choc. Certains avaient même l'air sur le point de paniquer, tandis que d'autres tentaient de garder leur calme. Sans réfléchir, Rosie attrapa soudain son portable et ouvrit l'application de son réseau social. Les réactions pleuvaient déjà, qu'elles soient positives ou négatives. Elles étaient, d'ailleurs, majoritairement négatives.
Rosie se rendit compte une fois de plus que la peur pouvait faire dire des choses bien affreuses aux gens.
Quand elle rentra enfin chez elle ce soir-là, elle se sentait fatiguée, lessivée. L'après-midi avait été principalement occupée à commenter l'intervention télévisuelle du déviant. Elle avait envoyé un message à Hank quelques heures plus tôt, mais n'avait toujours pas eu de réponse. Elle se doutait qu'il avait dû être mis sur le coup avec Connor, mais elle était quasiment sûre qu'elle pourrait toujours courir pour avoir la moindre information sur le sujet. A moins peut-être qu'elle ne se repointe chez lui avec de la bouffe chinoise. C'était un coup à tenter.
Elle laissa tomber son sac au sol et alla s'affaler sur son canapé. Ses jambes la faisaient souffrir à force d'être restée debout une grande partie de la journée. Elle s'étira longuement en baillant, se demandant ce qu'elle allait bien pouvoir se faire à manger ce soir de pas trop compliqué et surtout pas trop cher. Elle fut aussitôt coupée dans sa réflexion par la sonnerie de son téléphone qui émergeait du fond de son sac à main. Faisant difficilement travailler ses abdominaux, elle se redressa et fouilla vivement pour le retrouver. Elle déchanta immédiatement en voyant que l'appel ne venait pas de la personne à laquelle elle s'attendait. Elle inspira profondément et essaya de prendre la voix la plus aimable qu'elle put.
"Salut maman ! Que me vaut ce plaisir ?"
"Je viens de voir les infos nationales !" Fit une voix paniquée de l'autre côté de la ligne. "Tu vas bien ? Oh mon dieu dis-moi que tu vas bien !"
"Je vais bien, maman, arrête de paniquer s'il te plait." Souffla la jeune fille en se levant pour se rendre à la cuisine.
"Comment veux-tu que je ne panique pas?!" S'offusqua la femme dans le combiné. "Avec tous ces androïdes qui deviennent fous! Tu sais que l'androïde de madame Foster s'était enfui la semaine dernière ? Il a failli s'en prendre à son fils, même! Non, tout ça devient beaucoup trop dangereux !"
"Tu psychotes trop maman." Répondit distraitement Rosie en inspectant le contenu de son frigo désespérément vide.
"Je n'aime pas tellement te savoir toute seule à Detroit... Ça me rassurerait quand même que tu rentres à la maison."
"Ah non ! Tu ne vas pas recommencer !"
Rosie claqua la porte de son frigo sans ménagement
"Ne commence pas à t'énerver ! Je n'ai encore rien dit !"
"Je ne quitterai pas mon appart' et mon boulot juste pour te faire plaisir ! C'est hors de question !"
"Je ne te demande pas de toute plaquer !" S'expliqua sa mère. "Seulement, je ne sais pas, prendre des petites vacances ?"
"Avec toi ce ne sont jamais des vacances." Cracha la jeune fille avec colère.
"Tu ne vas pas rester dans cette ville pleine d'androïdes fous !"
"Déjà ils ne sont pas fous, maman !" S'emporta-t-elle "Ils demandent simplement à être écoutés ! Ils sont persécutés par les humains et veulent juste qu'on les entende pour une fois !"
"Rosemary ça suffit !" Hurla soudain sa mère, surprenant la jeune femme avec ce soudain changement de ton. "Tu crois que je ne vois pas ce que tu es en train de faire? Arrête un peu de t'accrocher à la première cause perdue que tu croises, ça t'a déjà couté suffisamment de problèmes comme ça dans ta vie ! Ces histoires d'androïdes ne te concernent pas ! Maintenant tu arrêtes un peu de faire l'enfant et tu m'obéis ! Tu rentres avec moi dans le Minnesota dès demain !"
"Et comment tu vas m'y obliger, exactement ?" Rétorqua la jeune femme d'un ton froid avant de raccrocher sans ménagement.
De rage, elle jeta son téléphone sur le canapé. L'appareil rebondit et retomba sur le sol dans un bruit sec. Sur le coup, Rosie ne se demanda même pas si elle ne l'avait pas cassé. Son esprit était totalement embrumé par la colère. Elle sentait les larmes monter à ses yeux. Sans réfléchir plus longtemps, elle attrapa son téléphone qui gisait au sol, le fourra dans son sac et enfila son manteau. Elle avait besoin de se calmer. Elle avait besoin de prendre l'air.
Elle avait besoin d'un verre.
