Mardi 9 Novembre, 16h19.

Le vent soufflait au visage de Rosie alors qu'elle marchait d'un pas vif dans les rues de Detroit. La neige qui tombait depuis maintenant trois jours l'avait dissuadée de prendre sa voiture ce matin pour aller travailler, et elle s'était résolue à prendre le train. Alors qu'elle prenait garde à glisser sur le trottoir gelé, elle repensait à la journée limite chaotique qu'elle venait de passer.

Elle s'était réveillée avec un mal de crâne atroce suite à sa consommation un peu trop excessive d'alcool de la veille. Elle savait qu'il fallait qu'elle arrête de réagir de cette manière à chaque fois qu'elle se laissait emporter par la colère, mais c'était plus fort qu'elle. Elle n'avait, jusque-là, pas trouvé d'autre moyens de calmer ses nerfs. Elle s'était posée devant son petit déjeuner café-aspirine en priant pour que le marteau piqueur dans sa tête s'arrête tout en parcourant l'actualité sur son téléphone. C'est là qu'elle l'avait appris. Les attentats d'un groupe d'androïdes déviants contre des magasins CyberLife. En premier lieu elle avait été choquée, comme tout le monde. Mais plus elle lisait d'articles en parlant, plus elle se rendait compte de quelque chose que visiblement la plupart des journalistes qui les écrivaient avait totalement occulté : les attaques n'avaient fait aucune victime. Enfin, aucune victime humaine pour être plus précis. Les déviants s'étaient contentés de libérer les androïdes des magasins, de dégrader quelques bancs publics, et d'afficher des messages sur leurs revendications. A aucun moment ils ne s'étaient directement attaqués à des humains.

Malgré ça, et même si une partie de la population semblait du même avis qu'elle, elle se rendit rapidement à l'évidence : les médias avaient plutôt l'air d'essayer de diaboliser les androïdes comme LE grand ennemi du moment, la cible à abattre, la personne à craindre par-dessus tout. Ils avaient certes fait des gros dégâts matériels, mais ce n'était que du matériel ! Rien que ne soit irremplaçable. Tout ce que ça leur coûterait, ce serait de l'argent. Quoi que, le problème était peut-être bien là.

La tension déjà difficile à contenir s'intensifia brusquement quand, aux alentours de midi, la nouvelle tomba : Des androïdes étaient en train de manifester au milieu de la ville. A cette annonce, toute l'équipe de la librairie avait foncé vers la salle de repos du magasin, accompagnée par quelques clients qui trainaient au milieu des rayons. Toutes les chaines de télévision ne parlaient que de ça. Tous retenaient leur souffle devant cette minuscule télé, comme si leurs vies allaient dépendre de ce moment. La voix criarde du journaliste brayait pour couvrir le son tonitruant de l'hélicoptère dans lequel il se trouvait pour pouvoir filmer la scène en direct. Plus les androïdes avançaient le long de la rue, plus la foule s'intensifiait. Ils avançaient, scandant des slogans. Ils ne voulaient plus être des esclaves. Ils voulaient être libre. Ils étaient vivants.

Une équipe d'intervention leur avait soudain barré la route, les menaçant d'ouvrir le feu s'ils ne se dispersaient pas. Si leur leader avait semblé vouloir tenir bon au début, il avait fini par renoncer et abdiqua.

C'est à ce moment que l'horreur avait commencé.

Alors que les androïdes faisaient demi-tour, Rosie fut effarée de voir les hommes armés se mettre en position, prêts à faire feu sur les manifestants. Elle observa la scène avec effrois alors que ces hommes commençaient à tirer dans le dos des androïdes qui tentaient désespérément de fuir. Elle avait eu envie de crier, de hurler, de vomir. Pourquoi ? Pourquoi avait-il fallu qu'ils leur tirent dessus ? Ils avaient fait ce qu'ils demandaient ! Les androïdes ne s'en étaient même pas pris aux humains et avaient manifestés pacifiquement, alors pourquoi ?!

N'en pouvant plus, elle avait quitté la pièce précipitamment pour aller s'enfermer dans les toilettes. Elle avait du mal à respirer. Sa poitrine lui faisait mal. Elle avait la tête qui tournait. Des larmes avaient commencé à perler aux bords de ses yeux. Elle s'était assise sur la cuvette et avait essayé de se calmer, ce qui lui avait pris plusieurs minutes avant qu'elle n'arrive à retrouver un rythme de respiration à peu près normal. Quand elle avait entendu la voix de sa collègue lui demander si tout allait bien à travers la porte, elle s'était levée précipitamment et avait tiré la chasse d'eau pour sortir comme si de rien n'était. Elle avait ensuite été demander à son manager à partir plus tôt ce soir-là, prétextant ne pas se sentir très bien.

Elle avait réussi à gratter deux heures. Ce qui, en soit, n'était pas si mal quand on connaissait la radinerie du manager. Les rues étaient plus vides que ce à quoi elle avait l'habitude, et elle en était ravie. Il lui tardait d'enfin atteindre la gare et de rentrer chez elle. Ou d'aller au Jimmy's Bar. Encore.

Elle tourna au bout de la rue pour apercevoir la gare au loin. Elle y était presque. Une foule s'était rassemblée devant. La panique la prit un instant. Et s'il n'y avait plus de train à cause de la neige? Ou à cause des derniers évènements de la journée? Elle sortit son téléphone pour vérifier l'état du trafic qui, apparemment, était annoncé comme étant normal. Ce n'est qu'une fois arrivé sur la place que la foule était en réalité rassemblée autour d'un journaliste et de sa caméra qui semblaient interroger les passants. Sans doute sur les "attentats" des androïdes. Elle se renfrogna. Ces vautours avaient l'air bien trop heureux de pouvoir faire leurs petites fouines pour gagner des lecteurs ou des parts d'audience.

"Excusez-moi mademoiselle !"

Elle fit volte-face pour se retrouvée nez à nez avec le fameux journaliste. Elle lui lança un regard froid qui n'eut pourtant pas l'air de l'atteindre.

"CTN-News, vous êtes en direct. Que pensez-vous de ces attaques d'androïdes qui ont eu lieu ces dernières heures."

Rosie tiqua sur le mot "attaques". Non, les androïdes n'avaient mené aucune attaque. Ils avaient simplement fait entendre leurs voix. Elle était sur le point d'ignorer le journaliste et de tracer son chemin quand elle sentit quelque chose en elle la retenir. La colère et l'injustice qu'elle ressentait la feraient rapidement sortir de ses gongs, et elle savait que répondre à cet homme était loin d'être une bonne idée. Mais elle ne pouvait pas le laisser dire ça en tout impunité. Elle se tourna vivement vers lui et s'approcha du micro, une lueur déterminée dans le regard.

"Personnellement, je ne comprends pas en quoi toute cette violence est nécessaire." Lança-t-elle de but en blanc.

"Vous trouvez que les androïdes sont violents ?"

"Pas les androïdes, les humains."

Le journaliste la fixa alors avec des yeux ronds. Il ne s'attendait visiblement pas à cette réponse.

"La seule violence que j'ai vu cet après-midi était celle de la police humaine. Tout ce que ces androïdes demandaient, c'était de la reconnaissance et eux, ils leur ont tiré dessus sans ménagement. Tout ce qu'ils vont obtenir en agissant de cette façon, c'est d'ajouter de l'huile sur le feu à la situation au lieu de la faire s'améliorer. Il n'y a que les humains pour répondre au pacifisme par la violence."

"Vous voulez dire que vous êtes du côté des androïdes?" Demanda soudain le journaliste en sortant de la torpeur dans laquelle la jeune femme l'avait plongé.

"Je suis du côté de la paix, c'est tout."

Sur ces mots, elle s'éloigna d'un pas vif en espérant ne pas glisser sur le verglas et alla rejoindre la gare.

A peine arrivée chez elle, Rosie jeta presque violemment son sac sur son canapé et claqua la porte derrière elle. Sa journée avait définitivement été merdique. Elle avait besoin d'une bonne douche, et une bière fraiche. Une fois sortie de la salle de bain, elle jeta un coup d'œil à l'heure affichée sur son portable. Il était encore tôt, et elle s'ennuyait déjà. Elle se laissa tomber sur le canapé et décapsula la bière qu'elle venait de sortir de son frigo avant d'allumer la télé. Toutes les chaines passaient en boucles les images de la manifestation de l'après-midi, couplées avec celles des attaques contre les magasins CyberLife. Elle en eut vite marre. Elle éteignit rageusement la télévision et laissa choir la télécommande à côté d'elle. Elle soupira profondément. Elle avait envie de faire quelque chose, n'importe quoi, de bouger, de sortir, de voir du monde. Mais étant donné l'état dans lequel elle avait fini la veille au soir chez Jimmy, y retourner n'était sans doute pas une très bonne idée.

Un éclair de génie la traversa soudain. Sans prendre le temps d'y réfléchir plus longuement, elle attrapa son sac, alla remettre ses chaussures et son manteau, et partit acheter un pack de bière avant de prendre sa voiture pour aller chez Hank.

Arrivée devant la maison, elle hésita une seconde. Elle espérait que Hank soit bien chez lui. Elle finit par sortir de la voiture, ses bières à la main, et alla sonner. Elle entendit quelques jurons derrière la porte avant que cette dernière ne s'ouvre sur un Hank Anderson quelque peu amoché.

"La vache Hank il t'est arrivé quoi?" S'écria-t-elle en le voyant ainsi.

"Bonjour Rosie, je viens bien merci et toi ?" Râla le vieux policier en se déplaçant sur le côté pour la laisser entrer.

Elle alla directement poser son pack sur la table de la cuisine avant de se tourner face à lui, le regard inquiet.

"Je suppose que tu n'as même pas pris la peine de te désinfecter ?" Demanda-t-elle comme si c'était l'évidence même.

"Qu'est-ce que ça peut foutre ?" Grogna Hank en se laissant tomber sur l'une des chaises de la cuisine.

"T'es vraiment irrécupérable, espèce de vieux schnoque." L'engueula-t-elle avant de prendre la direction de la salle de bain. "J'espère que t'as au moins des pansements dans ta putain de salle de bain."

"Va te faire foutre, Rosie !" Lui cria-t-il en la voyant s'éloigner.

"J'aimerais bien, mais personne ne veut de mon cul!" Hurla-t-elle depuis l'autre côté de la maison.

Elle revint quelques instants plus tard avec du coton et de l'antiseptique. Elle posa le tout sur la table avant d'aller chercher une poche de glace dans le congélateur pour venir la plaquer sur la joue tuméfiée du policier. Hank avait beau râler, il se laissa faire quand elle commença à appliquer des bouts de cotons imbibés de produit antiseptique sur ses plaies.

"Tu t'es mis sur la gueule avec qui cette fois ?" Lui demanda-t-elle presque affectueusement.

"Un mec du FBI." Souffla le Lieutenant avant d'avoir un sursaut au contact du coton. "Bordel ça pique ta merde !"

"Du FBI ?!" S'étonna-t-elle sans prendre sa dernière remarque en compte.

"Ouais... Connor et moi on a été retirés de l'affaire sur les déviants."

"Quoi ?!" S'écria Rosie en se penchant vers lui.

Hank retira la poche de glace de sa tête, les yeux rivés sur un point invisible sur la table.

"C'est le FBI qui prend le contrôle. Connor était persuadé de pouvoir résoudre l'affaire, il avait besoin de quelques minutes pour aller aux sous-sols examiner les preuves. Alors j'ai fait diversion en allant casser la gueule de cette enflure de Perkins."

Rosie le regardait à la fois avec indignation et admiration. Bordel, ce mec était à la fois totalement incontinent et franchement hyper cool.

"Et Connor ?" Finit-elle par demander d'une voix faible.

"J'en sais rien. Je suis rentré directement."

Ils restèrent un instant en silence avant que Rosie ne recommence à soigner les plaies de Hank. Sans prévenir, la porte s'ouvrit soudain à la volée. Rosie poussa un bref cri et sursauta, lâchant le morceau de coton qu'elle tenait à la main, pour voir Connor entrer précipitamment dans la maison.

"Putain Connor ça te tuerait de frapper avant d'entrer chez moi ?!" S'indigna Hank.

"Je sais où se trouve Jericho !" Annonça l'androïde de but en blanc.

"Jericho ? Qu'est-ce que c'est ?" S'étonna Rosie en le regardant sans comprendre.

Connor tourna un regard surpris vers elle. Il semblait se rendre compte de sa présence seulement maintenant.

"Rosie ? Qu'est-ce que tu fais là ?"

"Je répare les dégâts sur l'autre abruti, là." Répondit-elle en désignant Hank d'un mouvement de tête.

L'intéressé lui répondit d'un majeur fièrement levé.

"Jericho est l'endroit où se cachent le groupe des déviants. Hank, il faut que j'aille là-bas avant que le FBI ne le prenne d'assaut et qu'on perde toutes nos chances de comprendre d'où vient la déviance des androïdes."

"Okay, c'est quoi ton plan ?" Demanda Hank en se levant de sa chaise.

"Je dois m'infiltrer dans leurs rangs, et trouver leur chef."

"Et tu comptes faire quoi une fois là-bas, exactement ?" Intervint Rosie.

"Ma mission est de traquer et d'arrêter les déviants, Rosie." Exposa-t-il calmement. "Je dois tout faire pour la mener à bien."

"Même si ce n'est pas juste ?" S'indigna la jeune femme en s'avançant vers lui. "Les déviants n'ont rien fait de mal, ils n'ont attaqué personne ! Tout ce qu'ils veulent c'est être libre ! Que les humains arrêtent de les exploiter !"

Connor la fixait pendant qu'elle s'approchait de plus en plus de lui. Les mots qu'elle disait s'imprimaient dans sa mémoire comme s'ils s'infiltraient en lui. Ce qu'il faisait n'était pas juste ? Sa mission n'était pas juste ? Pourquoi cela devrait-il l'atteindre ? Pourquoi... Pourquoi cela l'atteignait-il ? Il plongea ses yeux dans ceux, orageux, de la jeune femme. Pourquoi la colère qu'elle semblait ressentir à ce moment lui faisait se poser autant de question ? Comment, en quelques phrases, avait-elle pu réussir à faire poindre une once de doute en lui ?

Que lui arrivait-il ?

Il se ressaisit, secouant légèrement la tête pour se remettre les idées en place, et la regarda de nouveau.

"Je n'ai pas à remettre ma mission en question, je dois seulement faire en sorte de la mener à bien." Dit-il sur un ton qu'il voulait assuré. "Je n'ai aucune question à poser sur sa légitimité."

Il ressentit un étrange pincement en lui en voyant quelque chose qu'il interpréta comme de la déception dans le regard de Rosie.

"Si c'était vraiment le cas..." fit la voix de Hank non loin d'eux, les faisant tous deux tourner la tête vers lui, "Tu aurais tiré sur cette androïde chez Kamski."

Rosie fronça légèrement les sourcils. Elle ne comprenait pas de quoi il parlait, mais avait saisi quelque chose d'important : Connor avait épargné une androïde. Lui si pragmatique, qui maintenait que les androïdes n'étaient rien d'autre que des machines, avait refusé de tirer sur l'un d'eux. Elle tourna vers lui un regard étonné.

Connor semblait perdu. Il fixait Hank sans rien dire, le regard dans le vide. Il ne savait pas quoi répondre. Il n'avait rien à dire contre ça. Il n'avait pas pu. Il ne saurait l'expliquer. Il avait fixé les yeux de cette androïde et n'avait tout simplement pas pu appuyer sur la détente. Hank avait eu beau lui dire qu'il avait peut-être fait le bon choix, ils étaient passés à côté d'informations importantes à cause de son manque de convictions. Il devait tout faire pour rattraper ça.

Le long soupir que poussa Rosie le fit sortir de sa réflexion.

"Je suis persuadée qu'il y a une autre solution que d'entrer en guerre contre les androïdes." Dit-elle calmement.

Connor tourna son regard vers elle. Leurs yeux se croisèrent.

"Je comprends, Rosie." Répondit-il doucement. "Je t'assure. Mais il faut que j'essaye. J'ai... J'ai besoin de comprendre."

Rosie plongea ses yeux dans les siens, et s'y laissa sombrer un instant. Quelque chose avait changé chez lui depuis qu'elle l'avait rencontré quelques jours plus tôt. Il n'avait plus ce regard un peu vide et froid qu'ont les androïdes. Il semblait s'être adouci. Il avait l'air... Différent. Moins rigide et sûr de lui. Elle inspira doucement.

"Ok Connor. Je te fais confiance."

Connor lui offrit un sourire chaleureux auquel elle répondit.

"En revanche," continua-t-elle en se reculant d'un pas pour le regarder de pied en cap, "tu ne risques pas de pouvoir infiltrer quoi que ce soit si tu y vas habillé comme ça." Dit-elle en désignant sa veste estampillée CyberLife avec son numéro de série fièrement affiché dessus. "Bouge pas, je vais voir si je trouve quelque chose dans les affaires de Hank histoire de te rendre un peu plus discret."

"Bah vas-y, fais comme chez toi !" Lui gueula Hank avec colère sans pour autant que cela ne stoppe la jeune femme. "T'es vraiment une putain de sans gêne de débarquer ici pour fouiller dans mes affaires !"

"T'as un sens du style trop douteux pour que je te laisse t'occuper de ça !" Hurla la voix de Rosie depuis la chambre.

Elle réapparut quelques minutes plus tard, les bras chargés de vêtements sombres apparemment un peu datés qu'elle alla jeter sur le canapé. Elle invita Connor à s'approcher pour les prendre en remerciant au passage Hank de ne pas avoir jeté ses vieilles fringues dans lesquelles il ne rentrait visiblement plus. Le policier l'envoya se faire foutre. Connor observa les vêtements qu'elle lui avait trouvait, et devait admettre qu'avec ça, il serait plus difficile à repérer au milieu de la foule de déviant dans laquelle il s'apprêtait à s'infiltrer. Il prit le tas avec lui et les emporta dans la salle de bain pour se changer. Il revint quelques minutes plus tard, entièrement vêtu de noir. Rosie lui laça un regard amusé auquel il répondit d'un léger froncement de sourcils.

"T'as l'air d'un cambrioleur, habillé comme ça." Se moqua-t-elle doucement. " Par contre le bonnet, ça te va vraiment pas."

Connor quitta la maison peu de temps après. Rosie resta un moment afin d'écouler le stock de bières, et se décida finalement à rentrer chez elle aux alentours de dix heures du soir.

Ce soir-là, le FBI lança un assaut armé contre Jericho.