Mercredi 10 Novembre 2038, 7h09.
Le réveil fut assez difficile pour Rosemary. Elle mit un moment à sortir de sa torpeur et, machinalement, alla préparer son petit déjeuner. Elle se posa à la table de sa cuisine avec son café, l'esprit encore embrumé, et navigua distraitement sur son téléphone. Elle se figea soudain en lisant un titre d'article alors qu'elle faisait défiler le fil d'actualité d'un de ses réseaux sociaux.
RÉVOLUTION DES MACHINES : LA PRÉSIDENTE WARREN MET EN PLACE UN COUVRE-FEU NATIONAL
Fébrile, elle cliqua sur l'article. Jericho avait été détruit la veille au soir par l'armée et le FBI, mais la plupart des androïdes déviants avaient réussi à fuir. Un couvre-feu avait été annoncé à six heures ce matin-là. La présidente Warren annonçait faire une allocution en direct le soir-même à vingt-et-une heure.
Tout partait en vrille. Lentement, Rosie commençait à sentir la panique monter et s'infiltrer en elle. Elle se leva de sa chaise et attrapa son téléphone pour farfouiller dans son répertoire et appuya sur le nom de Hank Anderson avant de coller le portable à son oreille. La tonalité qui se répétait la rendait folle. Elle sursauta presque en entendant la voix pâteuse du Lieutenant.
"Bordel Rosie t'as vu l'heure qu'il est ?"
"T'as vu les infos ?" Demanda-t-elle d'une voix tremblante en se doutant pourtant de la réponse.
"Hein ?"
Hank se redressa difficilement dans son lit alors que la jeune femme au bout du fil lui faisait un résumé de ce qu'elle venait d'apprendre.
"Putain d'merde..." Jura-t-il en se levant pour rejoindre son salon et allumer la télé.
"Tu as eu des nouvelles de Connor ?" S'inquiéta-t-elle.
"Pas depuis qu'il est parti hier soir..." Souffla le quinquagénaire. "Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel... Je vais appeler mon boss pour avoir plus d'info, appelle ton boulot pour savoir si tu dois rester chez toi aujourd'hui."
"Je ne vais pas rester cloitrée chez moi alors que..."
"Rosie, je te le demande en tant qu'ami, reste chez toi si tu en as la possibilité ! Je te tiendrai au courant si les choses bougent."
Il raccrocha, laissant la jeune femme seule avec ses questions, ses appréhensions, ses angoisses. Elle décida cependant de suivre les conseils de Hank, et appela son manager qui lui annonça que suite aux dernières directives de l'état, la librairie serait fermée pour la journée. Elle soupira en reposant son téléphone. Elle regarda autour d'elle, complètement perdue. Les choses avaient dégénéré à une vitesse incroyable. Elle commençait à se demander ce qu'elle allait bien pouvoir faire de sa journée enfermée chez elle quand elle entendit son portable sonner. Ça ne pouvait pas être de nouveau Hank en aussi peu de temps. Elle se saisit du téléphone et grimaça légèrement en voyant que l'appel venait de sa mère.
"Oui maman ?"
"Ma chérie ! Tu vas bien ? Je viens de me lever, j'ai vu les informations ! Dis-moi que tout va bien et que tu es en sécurité !"
"Je vais bien, maman. Je suis chez moi."
"Bon. Bien. Écoute, j'ai vu qu'il y avait un vol vers onze heures pour Saint Paul, je veux que tu rentres à Minneapolis avant qu'ils se mettent aussi à couper le trafic aérien !"
Rosie leva les yeux au ciel.
"Maman, je ne peux déjà pas aller travailler, je ne vais pas partir pour l'aéroport maintenant ! Et je te l'ai dit, tout va bien, tu n'as pas à t'inquiéter autant !"
"Dans ce cas, essaye au moins de passer au Canada et va chez ton père !" Suggéra sa mère en désespoir de cause. "Toronto n'est pas loin de Detroit, tu y seras rapidement ! Mais je t'en prie, quitte cette ville de fous ! Et au moins là-bas, les androïdes sont interdits."
"Ce ne sont pas les androïdes, le problème !" S'énerva soudain Rosie. "Mais la façon dont ils sont traités ! Si tout est parti en vrille, c'est uniquement la faute des humains ! Ce sont les autorités qui ont réagi violemment quand les androïdes se sont contentés de rester pacifiques !"
"Mais est-ce que tu t'entends parler, au moins ?!" S'indigna soudain sa mère. "Tu te rends compte que tu prends leur défense alors qu'ils sont dangereux ? Tu t'es laissée berner par les belles paroles de ces androïdes, et maintenant ils t'ont complètement lavé le cerveau !"
"Personne ne m'a lavé le cerveau, maman !" S'écria la jeune fille, hors d'elle. "Ce sont tout simplement mes opinions, et ce n'est pas parce qu'elles sont différentes des tiennes qu'elles sont forcément mauvaises ! Et je ne quitterai pas Detroit quoi que tu dises !"
"Rosemary ! Attends !"
Rosie raccrocha. Les appels avec sa mère se finissaient rarement bien.
La journée passa lentement. Adossé contre l'un des murs en pierre de la vieille église dans laquelle ils se cachaient, Connor ruminait. Tout ce qu'il croyait, tout ce qu'il pensait savoir ou connaitre avait volé en éclat quelques heures plus tôt. Il repensait aux derniers jours qu'il venait de vivre, et surtout aux dernières heures passées. Tout était différent à présent. Tout était chamboulé.
Il était devenu un déviant.
Lui qui avait tant lutté, lui qui avait cru en sa mission, il avait fini par devenir exactement ce qu'il traquait. Tout un tas de nouvelles émotions tourbillonnaient en lui sans qu'il arrive à les contrôler. Il se sentait libre, libéré des chaines qui faisaient de lui un bon petit androïde bien docile. Mais aussi, il se sentait affreusement coupable.
Du coin de l'œil, il aperçut Markus s'approcher de lui. Il n'osa pas lever les yeux vers lui.
"C'est ma faute..." souffla-t-il, "… si les humains ont réussi à localiser Jericho."
Markus restait silencieux, ce qui ne faisait qu'accentuer un peu plus le stress que ressentait Connor.
"J'ai été stupide." Admit-il, les yeux toujours baissés. "J'aurais dû deviner qu'ils se servaient de moi."
Lentement, Connor se redressa et fit quelques pas vers Markus, toujours silencieux.
"Je suis désolé, Markus. Je comprendrais que vous ne vouliez pas me faire confiance." Finit-il par confesser en le regardant droit dans les yeux.
"Tu es l'un des nôtres, maintenant." Lui répondit calmement Markus. "Ta place est avec ton peuple."
Étrangement, ces quelques mots firent se lever un immense poids en lui. Il se sentait... Rassuré. Alors que Markus faisait demi-tour pour s'éloigner de lui, il se rendit compte qu'il devait faire quelque chose pour rattraper ses erreurs.
"Il y a des milliers d'androïdes sur les chaines d'assemblage CyberLife." Annonça-t-il, faisant se retourner Markus vers lui. "Si nous pouvions les réveiller, ils nous rejoindraient pour inverser les rapports de force."
"Tu veux... Infiltrer la tour CyberLife?" S'étonna Markus en se rapprochant de lui. "Connor, c'est... C'est du suicide."
"Ils me font confiance. Ils me laisseront entrer. Si quelqu'un a une chance de s'infiltrer chez CyberLife, c'est bien moi."
"Si tu vas là-bas, c'est sûr ils te tueront." Le coupa Markus en s'avançant un peu plus.
"Les probabilités sont fortes." Admit Connor. "Mais statistiquement parlant, il y a toujours une chance qu'un évènement improbable se produise."
Ils se fixèrent dans les yeux quelques secondes, puis Markus vint placer une main bienveillante sur l'épaule de Connor.
"Soit prudent." Lui dit-il avant de s'éloigner, laissant Connor de nouveau seul.
Il savait que ce serait dangereux. Presque impossible. Mais, pour la première fois de sa courte vie, il avait l'occasion de faire quelque chose qu'il avait lui-même décidé. Il ne suivait plus de programme. Il s'était affranchi de tout ça.
Il était libre.
Il était vivant.
Il était vingt-et-une heure vingt. L'allocution de la présidente Warren allait commencer d'une minute à l'autre. Assise sur son canapé, les yeux rivés sur sa télé, Rosie était au bord de la crise de nerfs. Elle ne supportait pas d'être restée enfermée toute la journée sans rien faire. Pour la vingtième fois en deux minutes, elle vérifia si elle n'avait pas reçu de message sur son téléphone. Hank l'avait rappelée en milieu d'après-midi mais n'avait rien pu lui apprendre de plus, à part le fait de devoir attendre la conférence de presse de Warren qui se tenait le soir. Elle n'en pouvait plus d'attendre.
Il était vingt-et-une heure vingt-quatre quand, enfin, la présidente commença à parler.
"Aujourd'hui, à six heures du matin, un couvre-feu national est entré en vigueur. Tous les déplacements de civils seront surveillés de près. Le droit de se réunir est aussi suspendu. Et toutes les communications électroniques sont désormais limitée."
Rosie fixait sa télévision avec des yeux rond comme des billes, la bouche légèrement ouverte. Cela faisait moins de trente secondes qu'elle avait commencé à parler, et la jeune femme était déjà effarée par ce qu'elle venait d'entendre.
"J'ai également demandé à ce que les pouvoirs de nos agences de sécurité soient renforcés. Parallèlement à ces mesures, tous les androïdes doivent être immédiatement remis aux autorités compétentes."
Rosie commençait à sentir la peur l'envahir. Elle pensa aussitôt à Connor, dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis la veille. Et s'il avait été capturé lors de son infiltration de Jericho hier soir ? Et tous ces autres androïdes qui ne demandaient rien d'autre que de pouvoir vivre libre, et en paix.
"Nous établissons des campements temporaires dans toutes les grandes villes afin de les rassembler, et les détruire."
Elle eut un hoquet de surprise. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Non ! Pas ça ! Ils ne méritaient pas qu'on les détruise ! Ils n'avaient rien fait de mal ! Leur seul tort avait été d'exister, et ils allaient en mourir ! Cela lui rappela tristement les évènements survenus tout juste un siècle plus tôt en Europe. Décidément, l'être humain n'apprenait jamais de ses erreurs. Quelle différence concrète y avait-il entre ce qui était sur le point de se passer aujourd'hui, et les agissements de l'Allemagne Nazi ? Il suffisait de remplacer les juifs, tziganes et homosexuels par des androïdes, et c'était la putain de même chose ! Comment pouvait-on trouver l'un normal si l'on partait du principe que l'autre était horrible ?
"Je demande donc à tous les civils de coopérer avec les forces de l'ordre. Et je vous prie de croire que nous faisons tous ce qui est en notre pouvoir pour garantir la protection et la sécurité de notre nation."
Rosie avait la nausée. Elle n'avait jamais vraiment porté la présidente Warren dans son cœur, mais là, elle battait des records. Une larme de rage coula le long de sa joue.
Une forêt de mains se leva dans la foule de journaliste venus à la conférence de presse. La présidente en désigna quelques-unes, et répondit aux questions. Rosie n'écoutait plus, trop obnubilée par la colère qu'elle ressentait. Elle entendit vaguement que Markus, le leader des androïdes déviants, n'avait pas été retrouvé. Quelque part, cela la rassura. Tant qu'il était libre, peut-être y avait-il encore un espoir.
"Madame la Présidente, l'opinion publique semble de plus en plus favorable à la cause des déviants, surtout depuis qu'ils ont adopté une approche pacifique. Quelle est votre réaction à ce sujet?" Demanda un journaliste.
Rosie tourna de nouveau la tête vers l'écran. Elle se demandait bien ce que cette conne de Warren allait bien pouvoir répondre à ça.
"L'opinion publique est une chose, la sécurité nationale en est une autre. Ces déviants sont dangereux. Et ma priorité absolue est de protéger le peuple américain."
Rosie éteignit la télé. Elle n'en pouvait plus. Elle alla jusqu'à la cuisine et sortir une bouteille de tequila d'un de ses placards, et s'en servit un verre avant de se laisser tomber sur une chaise. Après quelques gorgées, elle envoya un message à Hank.
"Tu as regardé Warren alors?"
"Ouais. Je sais pas trop quoi en penser." Répondit-il presque aussitôt.
"Toujours pas de nouvelles de Connor?"
"Toujours pas..."
"Ça devient de pire en pire. Et elle ne fait rien pour arranger la situation."
"Elle fait ce qu'elle pense être juste pour protéger le pays."
"En utilisant la force et la violence? T'as raison, ya rien de plus juste."
"Putain arrête, Rosie ! Ça ne me plait pas plus qu'à toi mais on y peut rien !"
Elle ne répondit pas, et finit son verre en essuyant les larmes qui coulaient le long de ses joues.
