Jeudi 11 Novembre 2038, 15h36.
La panique avait pris possession de la ville de Detroit. Tout le monde tentait de fuir par tous les moyens possibles. Seule, enfermée chez elle, Rosie commençait à se demande ce qu'elle allait bien pouvoir faire. La situation empirait d'heure en heure. Des camps d'androïdes avaient été mis en place un peu partout dans le pays. Les androïdes étaient traqués. Les informations tournaient en boucle sur les mêmes choses depuis le matin. Assise à la table de sa cuisine, Rosie se rongeait les ongles. Elle avait le sentiment que le monde devenait fou tout autour d'elle. Elle avait reçu de nombreux messages de ses amis du Minnesota, s'inquiétant pour elle, lui demandant si ce qui était dit à la télévision était vrai. Elle avait tenté de les rassurer, à défaut de pouvoir se rassurer elle-même. Elle avait eu des nouvelles d'un de ses collègues qui avait réussi à quitter Detroit
Elle fit un bond en entendant son téléphone portable vibrer contre sa table. Elle répondit sans même prendre la peine de regarder qui pouvait bien l'appeler.
"A-Allô ?"
"Rosemary, ma chérie, ça va ?" Fit la voix de sa mère.
"Ah, maman... Oui, ça va, je suis chez moi." Souffla doucement Rosie.
"je t'en supplie écoute moi. Il faut que trouve un moyen de quitter Detroit ! Peu importe où tu vas, mais mets-toi en sécurité !"
Rosie resta silencieuse plusieurs secondes, prenant le temps de peser le poids des mots que sa mère lui disait. Elle savait qu'elle avait raison. Il fallait qu'elle trouve un moyen de se mettre à l'abri de tout ce bordel. Mais quitter la ville allait être compliqué. Elle avait passé une partie de la journée à retourner la question dans sa tête, et avait juste eu l'impression de tourner en rond.
"Je... Je vais essayer de trouver quelque chose, je vais me débrouiller." La rassura-t-elle vivement.
"Je t'avais dit que tu aurais dû revenir dans le Minnesota..."
"Maman ne commence pas." Soupira Rosie. "Je te rappelle dès que je peux."
Elle raccrocha et fixa l'écran de son téléphone, pensive. Elle n'avait nulle part où aller. Elle n'avait aucune solution de repli. Elle devait trouver une solution, et vite. Plus elle y pensait, plus la panique commençait à monter en elle. Une idée lui était venue en tête un peu plus tôt dans l'après-midi, mais elle n'était pas sûre de son coup. Cela impliquait beaucoup trop d'éléments qu'elle ne pouvait pas assurer avec certitude. En attendant, les heures passaient et elle continuait à tourner en rond chez elle. Il fallait qu'elle fasse quelque chose. Même si c'était désespéré.
Elle devait aller chez Hank.
Elle se leva brusquement et fonça jusqu'à sa chambre. Elle attrapa un sac à dos à la volée et y fourra tout ce qui passait à portée de sa main. Vêtements, appareils électroniques, nécessaire de premiers secours. Elle repartit pour la cuisine et ajouta quelques paquets de gâteaux comme rations de survie. Elle éteignit la télé, jeta son téléphone dans sa poche et, une fois son manteau et ses chaussures mises, prit ses affaires et sortit de chez elle.
A peine avait-elle mis un pied dans la rue qu'elle resta figée face au bazar affreux qui se jouait devant elle. La route était totalement bouchée, encombrée de voitures immobiles qui klaxonnaient tant qu'elles pouvaient. Prendre sa voiture serait impossible. Elle devrait donc rejoindre la maison de Hank à pied. Elle ignorait s'il serait chez lui, mais c'était un coup à tenter. Cet abrutit avait le chic de ne jamais répondre à son téléphone quand on cherchait à le joindre.
Entre la neige et la foule, Rosie allait sans doute mettre pas mal de temps pour arriver jusqu'à chez lui. Elle espérait pouvoir se déplacer sans trop de problèmes malgré le couvre-feu mis en place la veille par la présidente Warren. Elle devait traverser une partie de Detroit pour arriver à destination. Elle avait l'avantage de connaître un peu la ville et de savoir se repérer pour trouver les petites rues discrètes et se déplacer sans trop se faire voir. Cela rallongerait son temps de trajet, mais au moins elle pourrait éviter les barrages policiers mis en place un peu partout. Tout en pressant le pas, elle sentait l'angoisse monter en elle. Elle espérait pouvoir arriver chez Hank sans encombre. Elle espérait qu'il soit chez lui et qu'il n'ait pas quitté la ville. Elle espérait qu'elle n'avait pas fait une erreur en partant de chez elle sans aucune garantie.
La poche de son pantalon se mit à vibrer. Rosie eut l'espace d'un instant l'espoir que ce soit Hank qui la recontacte. Elle fut d'autant plus surprise de voir que le nom qui s'affichait sur l'écran de son téléphone n'était pas celui du policier, mais celui de la dernière personne qu'elle s'attendait à avoir au téléphone. Sans ralentir, décrocha et porta le téléphone à son oreille.
"Papa ?!" S'étrangla presque la jeune femme.
"Rose ? Ça va ? Ta mère vient de m'appeler en panique. J'ai entendu parler de ce qu'il se passe en ce moment à Detroit, est-ce que tout va bien pour toi ?"
"Je vais bien." Le rassura doucement Rosie. "Mais je t'avoue que c'est un peu la panique ici..." Souffla-t-elle en regardant l'agitation tout autour d'elle.
"Tu sais que ma porte est toujours ouverte pour toi, mon sucre d'orge. J'ai vu qu'il y avait des bus pour passer la frontière."
"Je sais. Mais... C'est un peu galère de se déplacer. Les routes sont complètement bouchées, je n'ai même pas pu prendre ma voiture."
"Tu es sortie?" S'inquiéta soudain son père. "Tu vas où ?"
"Chez un ami qui travaille à la police de Detroit. A défaut de pouvoir quitter la ville seule, j'essaye de bien m'entourer." Rit-elle nerveusement.
"Okay... Du moment que tu es en sécurité, ça me va. Donne-moi rapidement de tes nouvelles quand même."
"C'est promis, papa"
"Je t'aime sucre d'orge. Fait attention à toi surtout."
"Je t'aime aussi."
Rosie attendit quelque seconde avant d'entendre la tonalité retentir dans ses oreilles. Elle repensa alors à ce que lui avait dit sa mère quelques jours plus tôt. Il était vrai que Toronto n'était pas loin de Detroit, et qu'elle aurait pu s'enfuir chez son père dès le début des évènements. Il y avait des jours comme ça où elle pouvait vraiment regretter d'être aussi têtue.
Elle ne finit par arriver dans le quartier de Hank qu'en début de soirée. Elle avait mal aux pieds. Elle avait froid. Elle avait déjà mangé quatre des biscuits qu'elle avait pris. Elle se demandait ce qu'elle devrait faire si elle se retrouvait face à une porte fermée une fois arrivée à destination. Elle faillit presque pousser un cri de soulagement en voyant de la lumière à la fenêtre de la maison. Elle accéléra le pas, trottinant jusqu'au perron. Elle était frigorifiée et tremblait de tous ses membres pendant qu'elle frappait vigoureusement contre la porte, qui s'ouvrit quelques secondes plus tard pour laisser apparaitre un Hank abasourdi.
"Rosie ? Mais qu'est-ce que tu fous là ? T'as pas quitté la ville ?"
"Toutes les routes sont bouchées." Dit-elle en entrant dans la maison. "Et toi alors ? Tu ne comptes pas partir ?"
"Et pour aller où ?" Grommela le Lieutenant d'un ton résigné alors qu'il refermait la porte derrière elle.
Rosie accueillit avec bonheur la chaleur ambiante de l'intérieur de la maison et retira son manteau et son bonnet qu'elle jeta sur le dossier du canapé.
"Tu as eu des nouvelles de Connor depuis hier ?"
"Non." Bougonna-t-il. "Je commence à me demander s'il ne s'est pas fait choper."
Rosie le regarda, inquiète. Cela faisait deux jours qu'ils étaient sans nouvelles de l'androïde. Elle se rendait compte qu'elle avait beau ne le connaitre que depuis moins d'une semaine, elle s'était quelque peu attachée à lui. Enfin, elle avait de toute façon tendance à s'attacher facilement aux gens. Hank l'invita à s'installer dans la cuisine et lui servit une bière qu'elle accepta volontiers. Il s'installa à côté d'elle. Un silence lourd plana un instant entre eux.
"Qu'est-ce qu'on va faire ?" Demanda Rosie d'une voix faible, les yeux baissés.
"J'en ai aucune foutue idée..." Soupira Hank avant de prendre une gorgée de bière.
Des coups se firent entendre contre la porte. Les deux tournèrent vivement leurs regards vers l'entrée. Rosie regarda Hank, et n'aima pas tellement l'air incrédule qu'il affichait.
"Tu attendais quelqu'un ?" Chuchota-t-elle, essayant de masquer sa panique.
"Absolument personne..." Répondit-il dans un souffle avant de se lever lentement.
Les yeux toujours fixés sur la porte, Hank alla récupérer son arme personnelle cachée dans un des tiroirs de sa cuisine, et s'avança dans le salon avec prudence. Rosie se leva à son tour, restant prudemment à quelques pas derrière lui. Elle alla se placer à l'entrée du couloir, prête à courir se cacher si jamais la situation venait à dégénérer. Arrivée devant la porte, Hank lui lança un dernier regard avant d'ouvrir, laissant apparaître Connor.
"Putain de bordel de merde tu m'as foutu une de ces trouilles." Jura le Lieutenant en rangeant discrètement son arme dans son dos. "Deux jours sans nouvelles et tu te pointes comme une fleur sans prévenir !"
Rosie soupira de soulagement. D'une part parce que la pression qu'elle accumulait depuis le début de la journée commençait à peine à redescendre. D'autre part parce qu'elle se sentait rassurée de voir que l'androïde n'avait pas été détruit.
"Lieutenant, vous devez venir avec moi de toute urgence." Déclara Connor d'une voix calme.
"Hein ? Où ça ?"
"Je vous expliquerai en route, il n'y a pas de temps à perdre."
Quelque chose n'allait pas. Rosie n'arrivait pas à mettre le doigt dessus, mais quelque chose la dérangeait. Était-ce son visage fermé ? Son ton un peu trop monocorde ? Le Connor qu'elle avait face à elle ressemblait trait pour trait à celui qu'elle connaissait, mais son attitude ne collait pas à ce qu'elle avait pu constater deux jours plus tôt. Connor avait changé, il n'était plus aussi froid qu'il avait pu l'être à leur rencontre. Elle l'avait trouvé plus spontané, plus naturel... Au contraire de celui qui se tenait devant la porte. Elle fit prudemment un pas vers les deux hommes.
"Tout va bien Connor ?" Demanda-t-elle doucement. "Tu as l'air... Différent."
Connor tourna son regard vers elle, et la fixa quelques secondes sans rien dire. Rosie eut soudain un doute. Était-il en train... De la scanner ?
"Tout va bien, Rosemary. Je suis désolé, je ne t'avais pas vue."
Rosie se figea. C'était comme si son cerveau avait soudain court-circuité. Tout se mélangeait dans sa tête, mais elle était à présent sûre d'une chose.
Ce n'était pas Connor.
"Qui êtes-vous ?" Demanda-t-elle d'une voix tremblante, les sourcils légèrement froncés.
"Mais qu'est-ce que tu racontes ?" Répliqua Hank en lui lançant un regard empli d'incompréhension.
"Connor sait parfaitement que je n'aime pas qu'on m'appelle Rosemary." Dit-elle d'un ton dur.
Le Connor la regarda un instant, le regard froid. D'un mouvement rapide, il braqua soudain un revolver vers elle. Surprise, la jeune femme eut un mouvement de recul, la peur prenant le contrôle de tout son corps.
"Putain de merde mais qu'est-ce que tu fous ?!" S'écria Hank.
"Je suis désolé de devoir en arriver là, Lieutenant, mais si vous refusez de me suivre, je lui tire dessus." Enonça lentement l'androïde sans quitter Rosie des yeux.
La jeune femme commença à sentir tous ses membres trembler. Derrière elle, Sumo se mit à aboyer fortement, comme pour essayer d'impressionner l'intrus. Hank passa rapidement son regard entre Rosie, Sumo et l'espèce d'enflure qui se faisait passer pour son coéquipier.
"Okay, okay, je te suis, mais baisse d'abord ton flingue."
Le faux Connor resta immobile encore quelques secondes, puis baissa son arme. Sans rien dire de plus, il se tourna vers Hank et lui fit signe de sortir de la maison après lui. Hank commença à le suivre et jeta un dernier regard vers Rosie avant de fermer la porte derrière lui.
Rosie n'osa pas bouger jusqu'à ce qu'elle entende la voiture de Hank s'éloigner. Un silence de plomb s'installa alors, uniquement brisé par les légers couinements de Sumo qui vint se placer contre les jambes de la jeune femme.
Elle n'arrêtait pas de trembler. Elle ne pouvait s'en empêcher. Elle sentait ses jambes flageoler, jusqu'à ce qu'elles finissent par fléchir. Elle se laissa tomber à genoux et d'un seul coup, elle sentit tous ses nerfs lâcher. Les larmes commencèrent à couler le long de ses joues sans qu'elle ne puisse les arrêter. Elle sentit la chaleur de Sumo qui vint se coller contre elle, reniflant son visage avant de venir s'allonger à ses côtés. Plongée dans son désespoir, elle entoura le cou du saint-bernard et le serra contre elle, enfouissant son visage contre lui, pleurant de plus belle.
De toute sa carrière, jamais Hank ne se rappelait avoir été dans une merde aussi profonde. Il tenait fermement une arme qu'il braquait entre les deux Connor qui lui faisaient face. L'un des deux était son partenaire, l'autre n'était qu'un vieux sac à merde. Restait à savoir qui était qui... Ils avaient beau clamer tous les deux qu'ils étaient le vrai Connor, l'un d'eux mentait forcément.
"Et si vous nous posiez une question dont seul le vrai Connor connaitrait la réponse ?" Proposa l'un des androïdes.
L'idée n'était pas mauvaise. Il pointa son arme sur le Connor à sa droite.
"Où est-ce qu'on s'est connu ?"
"Au Jimmy's Bar." Répondit-il du tac au tac. "J'en ai visité quatre autre avant de réussir à vous trouver. Nous sommes allés sur une scène de crime. La victime s'appelait Carlos Ortiz."
"Il a téléchargé ma mémoire..." Souffla le Connor de gauche, les yeux dans le vague.
Hank passa son regard de l'un à l'autre. Il braqua ensuite l'autre Connor.
"Comment s'appelle mon chien ?" Lui demanda-t-il.
"Sumo. Votre chien s'appelle Sumo."
"Je le savais, moi aussi !" Le coupa le Connor de droite.
Hank tourna le canon de son arme vers l'androïde à sa droite et le dévisagea, avant de retourner son attention sur celui de gauche.
"Mon fils, c'est quoi son nom ?"
Un silence plana pendant quelques secondes.
"… Cole." Répondit l'androïde. "Il s'appelait Cole."
La poigne autour de l'arme que Hank tenait se desserra légèrement.
"Il venait d'avoir six ans quand l'accident est survenu."
L'autre Connor les regardait sans rien dire.
"Ce n'était pas votre faute, Lieutenant. Un camion a dérapé sur le verglas, votre voiture a fait un tonneau."
Il avait découvert l'existence de Cole le soir où il avait trouvé le Lieutenant dans un état proche du coma éthylique, et depuis, la question ne l'avait jamais quitté. Quelques heures plus tard, au Riverside Park, il avait senti que le sujet était très sensible pour le Lieutenant. Ses doutes avaient été confirmés le soir suivant quand, alors qu'il discutait avec Rosie au sujet des déviants, une de ses remarques avait provoqué un malaise palpable. Il avait rapidement fait le rapprochement, et se doutaient que quelque chose devait relier le fils du Lieutenant avec les androïdes. Il avait donc fait quelques recherches sur le chemin du retour, et avait rapidement compris d'où venait l'animosité de Hank à l'égard des androïdes.
"Cole devait être opéré mais aucun chirurgien humain n'était disponible." Continua-t-il, ses yeux plantés dans ceux du Lieutenant. "C'est un androïde qui s'en est chargé... Cole n'a pas survécu. C'est pourquoi vous haïssez les androïdes. Vous pensez que l'un des notre a causé la mort de votre fils."
"Non." Rectifia Hank. "Cole est mort parce qu'un chirurgien était trop défoncé à la Red Ice pour pouvoir opérer. C'est lui qui a provoqué la mort de mon fils. Lui et ce monde pourri où personne n'arrive à se consoler sans un sachet d'poudre..."
"Je savais aussi pour votre fils !" Intervint l'autre Connor. "J'aurais dit exactement la même chose ! Non ne l'écoutez pas, Hank ! C'est moi qui suis le-"
Hank ne le laissa pas finir sa phrase et lui tira une balle dans la tête.
"J'ai beaucoup appris depuis qu'on s'est rencontré." Dit-il à Connor. "Ya p't-être du vrai là-d'dans. Peut-être que t'es vivant."
Il adressa un faible sourire à l'androïde.
"c'est p't-être vous qui rendrez le monde meilleur. Vas-y, fait ce que t'as à faire."
Sans rien ajouter, Connor s'avança vers l'armée d'androïdes et commença à les convertir. Lentement, les uns après les autres, tous s'éveillèrent. Connor prit un peu de recul, et tourna son regard vers Hank qui se tenait légèrement en retrait.
"Je suis désolé que vous ayez été pris ainsi à parti, Lieutenant." Se désola-t-il. "Vous avez été mis en danger par ma faute."
"C'est rien, c'est surtout pour Rosie que je m'inquiète..."
"Rosie ?" Répéta Connor, soudain soucieux.
"Elle a débarqué chez moi juste avant que cet enfoiré ne se pointe." Expliqua Hank en désignant le cadavre du faux Connor. "Je ferai bien de rentrer rapidement pour voir si elle va bien."
Il commença à s'éloigner vers la sortie, quand Connor l'alpagua.
"Quand vous verrez Rosie, dites-lui... Dites-lui que je suis désolé. Elle n'aurait jamais dû se retrouver mêlée à ça. Mais surtout, elle nous avait fait part de remarques très pertinentes que je n'ai pas su prendre à leur juste valeur. J'aurais dû l'écouter."
"Et bien... Tu iras lui dire ça toi-même." Rétorqua Hank en lui faisant un clin d'œil avant de quitter la salle.
