Vendredi 12 Novembre 2038, 00h48.
Rosie s'était recroquevillée au sol au pied du canapé, un plaid enroulé autour d'elle. Une fois sa panique légèrement calmée, elle s'était précipitée pour fermer toutes les fenêtres et la porte à clé, avait tiré tous les rideaux et éteint toutes les lumières avant de venir se cacher dans le salon. Elle avait attendu ainsi, dans le noir, son téléphone portable à la main pour se tenir informée de l'avancement des choses. Elle avait reçu un texto de sa mère lui demandant où elle était et si elle avait pu quitter la ville. De peur qu'elle ne finisse par l'appeler, elle avait coupé le son de son téléphone et lui avait répondu qu'elle était chez un ami et qu'elle allait bien.
De temps à autre, elle entendait des sirènes de police au loin. Elle n'avait aucune nouvelle de Hank et plus le temps passait, plus elle paniquait. Sumo s'était allongé contre elle et avait fini par se mettre à ronfler. Quelque part, cela la rassurait. La présence de ce chien avait un côté apaisant. Sa respiration lente avait réussi à la calmer légèrement.
Elle passait son temps à alterner entre tous ses réseaux sociaux. Elle avait suivi la manifestation pacifique de Markus et des déviants devant le camp d'androïdes au Hart Plaza, la montée de leurs barricades, l'intervention des forces de l'ordre. La répression policière avait, une fois de plus, été d'une violence sans nom. De nouveau, Rosie bouillonnait devant une telle injustice. Elle se doutait cependant de la raison qui poussait le FBI à agir de la sorte. Instaurer un climat de peur, montrer qu'ils ne laisseront rien passer. S'assurer de réduire à néant tout nouvel élan révolutionnaire, qu'il vienne des androïdes ou des humains. Faire régner l'ordre par la peur et la violence.
Puis tout s'était arrêté. Subitement. A peine quelques minutes après minuit, une armée de plusieurs centaines d'androïdes avancèrent dans les rues de Detroit, forçant la police à battre en retraite. Les androïdes purent être libérer des camps dans lesquels ils étaient retenus. Rosie sentit des larmes de soulagement couler le long de ses joues. Tout ce cauchemar était fini.
C'est alors qu'elle entendit une voiture venir se garer devant la maison. Même si une partie d'elle essayait de se convaincre que c'était sans doute Hank qui rentrait chez lui, elle ne put empêcher l'angoisse de monter en elle. Dans un geste désespéré, elle se dégagea de son plaid et se précipita à quatre pattes dans le couloir, se disant qu'elle pourrait aller se cacher facilement dans l'un des chambres en cas de besoin. Elle se recroquevilla, ne laissa dépasser qu'une partie de sa tête pour essayer d'apercevoir la porte d'entrée sans se faire repérer. Sumo se mit à aboyer en entant la clé jouer dans la serrure. La porte s'ouvrit lentement, laissant apparaitre une carrure assez massive en contre-jour. Rosie recula légèrement pour mieux se cacher et resta immobile, retenant son souffle. Le nouvel arrivant fit quelques pas sur le côté, et tendit le bras vers l'interrupteur pour allumer la lumière.
"Rosie ?!" Appela la voix de Hank alors que Sumo se précipitait vers lui pour le saluer.
La jeune femme s'avança légèrement et osa passer un œil. Elle lâcha un soupir de soulagement en constatant que Hank était seul. Elle se leva précipitamment et s'élança vers lui pour venir se jeter dans ses bras, ses yeux perlés de larmes. Loin de s'offusquer d'une telle proximité, le policier la prit doucement contre elle.
"Ça va, ça va, je vais bien." Murmura-t-il comme il l'aurait fait à un enfant apeuré.
"J'ai eu tellement peur..." Souffla Rosie.
Elle sentait enfin retomber toute la pression accumulée depuis trois jours. Elle se laissa aller encore un instant dans les bras rassurant et paternels de Hank avant de s'en détacher lentement.
"Et... Connor ?" Demanda Rosie d'une voix faible.
"Celui qu'on a vu tout à l'heure n'était pas "notre" Connor." Expliqua-t-il. "J'ai vu le vrai Connor, il va bien." Ajouta-t-il avec un faible sourire.
Rosie le regardant, légèrement surprise. Elle avait rarement vu Hank sourire depuis... Depuis maintenant trois ans. Depuis la mort de Cole. Mais elle était rassurée. Connor était vivant. Elle souffla, se sentant soudain affreusement épuisée. Elle passa doucement ses doigts sur ses joues pour essuyer les traces de ses larmes.
"Tu ferais mieux de rester ici pour dormir. J'ai quelques paquets de chips dans mon placard et des vieux films devant lesquels on a aucun remords à s'endormir."
"Vendu." Rit la jeune femme en se retenant de bailler.
Elle alla s'installer sur le canapé, récupérant le plaid dans lequel elle s'était enroulée et qu'elle avait laissé trainer par terre. Eteignant la lumière, Hank vint s'installer avec elle, une réserve de chips dans les mains qu'il laissa tomber sur la table basse devant eux et lança un vieux film de série B. Il ne fallut pas très longtemps à Rosie pour s'endormir, sa main tombant sur la tête de Sumo qui s'était installé le long du canapé.
Hank ouvrit les yeux en début de matinée, encore un peu groggy par la soirée infernale qu'il avait vécue. Il jeta un coup d'œil à Rosie qui dormait toujours de l'autre côté du canapé. Il se leva en essayant de faire le moins de bruit possible, et partit dans la salle de bain.
Environ une heure plus tard, Rosie fut réveillée par le bruit de la porte, suivit par celui d'une voiture qui démarre. Elle ouvrit difficilement les yeux, et se tourna pour calmer les douleurs de son dos après sa nuit sur un canapé au confort douteux. Quoi qu'elle eût accueilli ce lit de fortune avec bonheur au moment de s'endormir. Elle se redressa lentement, recollant les morceaux de sa soirée dans sa tête alors qu'elle émergeait doucement. Elle se doutait que Hank venait de partir, et décida de faire comme chez elle, et se leva pour aller aux toilettes et se préparer un café. Ce ne fut qu'une fois assise avec son mug fumant qu'elle remarqua le mot posé en évidence sur la table. Elle reconnut immédiatement l'écriture tordue de Hank.
"Vient me rejoindre au Chiken Feed quand tu seras réveillée."
Le fastfood n'était pas très loin de la maison de Hank, elle devrait y être en à peine plus de vingt minutes à pieds. Elle engloutit son café, se brûlant la langue au passage, et alla récupérer des vêtements propres dans son sac à dos. Cinq minutes plus tard, elle quittait la maison et claquait la porte derrière elle.
Elle n'avait fait que la moitié du chemin, et elle sentait déjà ses orteils se geler dans ses chaussures. Elle se dit qu'elle aurait peut-être dû mettre une deuxième paire de chaussette sachant qu'elle allait devoir marcher longuement dans le froid et la neige. Ce vieux schnoque de Hank avait intérêt d'avoir une excellente excuse pour l'avoir fait marcher aussi longtemps. Elle souffla sur ses doigts glacés pour tenter de les réchauffer un peu.
Plus qu'une rue à tourner et elle serait à portée de vue du foodtruck. Elle pressa légèrement le pas, en prenant cependant garde de ne pas glisser et s'étaler au sol. Elle se rapprochait. Elle y était presque.
Au loin, elle aperçut deux silhouettes devant le restaurant. Deux personnes enlacées. Elle ralentit légèrement. De là où elle était, elle n'était pas sûr de pouvoir reconnaitre de qui il s'agissait. Elle s'avança lentement. Elle reconnut alors Hank, qui lui faisait face, alors qu'il se détachait lentement de l'autre personne. Qui portait une veste d'androïde affichant son numéro de série.
RK800.
Hank tapota légèrement l'épaule de l'androïde, et lui fit un léger signe de tête pour l'inciter à se retourner. Connor tourna alors la tête pour faire face à Rosie qui n'était plus qu'à quelques mètres d'eux. La jeune femme se figea. Une légère angoisse fit soudain surface en elle. La dernière fois qu'elle avait vu ce visage, il l'avait menacé d'une arme. Elle avait beau se dire et se répéter que ce n'était pas le même Connor, elle n'avait pu contrôler son corps.
Tous ses doutes disparurent aussitôt quand elle vit le sourire que lui offrit Connor. Un sourire doux, franc. Tendre. Jamais elle ne l'avait vu sourire comme ça. Sentant toute sa peur la quitter, elle s'élança soudain vers eux et se jeta contre l'androïde pour le serrer dans ses bras. Ne s'attendant visiblement pas à cela, Connor vacilla légèrement sous le choc, manquant de tomber si Hank ne l'avait pas retenu. Rosie ne put retenir un rire cristallin en les sentant ainsi tanguer. Une fois le choc des retrouvailles passé, il finit par répondre à son accolade en entourant à son tour la jeune femme de ses bras. Elle se détacha soudain de lui pour venir planter son regard pétillant dans ses yeux noisette, et remonta sa main pour venir ébouriffer ses cheveux.
"C'est bon de te revoir en un seul morceau." Souffla-t-elle en riant.
