[TW : Violence]
Mercredi 30 Mars 2039, 19h24.
Rosie venait de rentrer du travail, et se sentait fatiguée. La journée avait été longue, et c'est avec bonheur qu'elle s'étala sur son canapé, sa tablette entre les mains, pour jouer à des jeux peu intelligents mais qui l'aidait à bien se détendre. Cela l'aidait à décrocher après sa journée de travail. Elle ne faisait plus attention au monde qui l'entourait, uniquement concentrée sur l'écran devant elle. Quelque chose, cependant, arriva à la faire sortir de sa bulle sensorielle. Des éclats de voix commençaient à s'élever depuis la rue. Rosie fronça légèrement les sourcils. Sa curiosité prit le dessus et, reposant sa tablette, elle se leva et s'avança prudemment vers sa fenêtre pour venir jeter un coup d'œil dehors.
Son sang se glaça.
Sur le trottoir se tenaient deux hommes qui se disputaient bruyamment. Et l'un d'eux, elle ne le connaissait que trop bien. Elle commença à paniquer, et se recula vivement de la fenêtre de peur qu'il ne la voit. Il venait pour la voir, c'était évident. La dernière fois, ça s'était plutôt mal fini, et elle n'avait pas vraiment envie de revivre ça. Elle repensa soudain à ce que Connor lui avait dit le soir de son anniversaire, et avait foncé sur son téléphone. Elle fouilla dans son répertoire pour trouver le numéro de l'androïde, et l'appela alors qu'elle commençait à entendre des voix s'élever dans le couloir de l'immeuble. Il se rapprochait. Elle supplia intérieurement que Connor décroche rapidement.
Connor était installé à la table de la cuisine, les feuilles d'un dossier sur lequel il travaillait en ce moment étalées sur la table. Il les fixait intensément, essayant de rassembler tous les éléments dans son esprit. Hank fit irruption dans la pièce, les cheveux humidifiés par la douche qu'il venait de prendre.
"Toujours là-dessus ?" Dit-il en jetant un coup d'œil à Connor.
"Il y a quelque chose qui nous échappe là-dedans, mais je n'arrive pas à mettre le doigt dessus." Expliqua l'androïde, pensif.
Sa diode se mit soudain à clignoter en jaune, attirant l'attention de Hank. Connor afficha un air surpris.
"C'est un appel de Rosie." Dit-il d'une voix faible.
Il s'inquiéta. Il lui avait donné son numéro deux semaines plus tôt en lui disant de le contacter en cas de besoin. L'idée même qu'elle ne l'appelle parce qu'elle était en danger l'angoissa. Il répondit aussitôt.
"Allô ? Rosie ?"
"Connor..." Murmura-t-elle tout bas, le souffle saccadé. "Connor il est là... Il..."
Un bruit sourd se fit entendre, suivit de cris. Les cris étouffés d'un homme, hurlant le nom de la jeune femme.
"Rosie, où es-tu ?" Demanda Connor. "Tu es chez toi ?"
Elle n'eut aucune réponse, n'entendant que les bruits de l'homme frappant contre la porte. Sans réfléchir plus longtemps, Connor se leva, laissant son dossier en plan sur la table de la cuisine, et se dirigea vers la porte d'entrée.
"Il faut que je prenne la voiture, Hank !" Demanda-t-il à son coéquipier qui avait déjà attrapé les clés pour les lui lancer.
L'androïde le remercia du regard et, sans couper la communication vocale, quitta la maison et sauta dans la voiture de Hank.
Rosie reculait lentement, s'éloignant un pas après l'autre de la pote de son appartement à chaque coup qu'il frappait contre elle. Elle avait presque oublié qu'elle tenait encore son téléphone à la main, ses yeux rivés sur la porte qui commençait dangereusement à vaciller sous ses coups.
"ROSIE !" Hurlait-il. "Je sais que t'es là, putain ! OUVRE !"
Elle avait peur. Elle voulait fuir. Mais elle était incapable de bouger. Ses jambes ne répondaient plus. Elle poussa un cri quand la porte fut finalement enfoncée, et qu'un homme aux cheveux châtains mi-long fasse irruption dans son appartement. Il portait un vieux jean troué et délavé, un t-shirt sombre orné du logo d'un groupe de métal par-dessus lequel il avait enfilé une un sweatshirt kaki ouvert. Rosie se figea. Elle était tétanisée. Elle le vit foncer sur elle sans pouvoir réagir, et ne retrouvé ses capacités motrices que lorsqu'elle sentit ses doigts se resserrer autour de son poignet. Sur le coup de la douleur, elle lâcha son portable. Du coin de l'œil, elle le vit glisser sous le canapé. Impossible d'aller le récupérer rapidement.
"Tu me fais mal, Mike !" Cria-t-elle, sachant que cela ne le fera pas lâcher pour autant.
"Tu voulais appeler les flics, hein, c'est ça ?!" Lui vociféra-t-il dessus, resserrant sa poigne autour d'elle. "C'est trop te demander de venir m'ouvrir la porte quand j'arrive ?! Putain mais quelle meuf accueille son mec comme ça, hein ?!"
"Lâche-moi !" Hurla-t-elle en essayant de se dégager sans succès, ne faisant qu'accentuer la douleur qui montait dans son bras.
"T'es vraiment qu'une sale petite pute !" Lui cracha-t-il en venant se saisir le bas de son visage pour la forcer à le regarder.
Il colla son visage contre le sien, leurs nez se touchant presque. Il la regardait avec des éclairs de folie dans les yeux aux pupilles dilatées. Il sentait fort l'alcool et la marijuana. Il la maintenant avec force, l'empêchant de tourner la tête, enfonçant ses ongles dans sa mâchoire. Rosie commençait à avoir la nausée. Elle n'osait pas bouger. Elle savait que si elle se débattait, ce serait pire.
Connor roulait à une vitesse nettement au-dessus de la limite autorisée en ville, mais il n'avait pas de temps à perdre. Il avait réussi à garder la communication active et voulait la garder tout au long du trajet. Il avait entendu un bruit assez désagréable, le laissant supposer que le téléphone de Rosie était tombé au sol. Il entendait la voix d'un homme lui hurler des injures. Il entendait Rosie lui répondre. Il voulait pouvoir suivre ce qu'il se passait. Tant qu'il entendait sa voix, c'est qu'elle était vivante.
Rosie avait mal au visage, mal au poignet, elle avait peur, mais elle n'avait plus envie de se laisser faire. D'un mouvement vif, elle tira violemment son bras en arrière et recula d'un pas pour se dégager de l'emprise de cet homme.
"Fous-moi la paix, Mike ! Sors de chez moi !" Lui cria-t-elle alors qu'elle sentait les larmes lui monter aux yeux.
Mike resta immobile un instant, subjugué qu'elle ose ainsi lui résister. Soudain, son regard changea. Rosie sut qu'elle était en danger à la seconde où leurs yeux se croisèrent. Mike se jeta sur elle, l'attrapa par les épaules et la poussa violemment en arrière. Rosie poussa un hurlement et bascula en arrière sous le poids de l'homme, se retrouvant allongée au sol sur le dos. Elle ferma les yeux sous le coup du choc. Elle sentit ses mains se resserrer contre ses avant-bras, la maintenant au sol alors qu'il se plaçait au-dessus d'elle, ses jambes de part et d'autre de son bassin. Elle était bloquée, incapable de se redresser.
"Tu vas regretter ça, j'peux te l'assurer sale garce !"
Elle tenta de se débattre, mais il plaqua un peu plus ses bras au sol, l'empêchant de bouger. Elle essaya de l'atteindre avec ses jambes, remontant ses genoux pour lui mettre des coups, mais cela ne semblait pas avoir d'impact sur Mike.
En désespoir de cause, ignorant si cela aurait la moindre chance de changer quoi que ce soit, Rosie se mit à hurler. Elle cria, appela à l'aide. Des larmes commençaient à couler le long de ses tempes. Mike lâcha soudain l'un de ses bras et, de sa main libre, rassembla les deux poignets de la jeune fille pour les remonter au dessus de sa tête et ne les tenir que d'une main. Elle tenta de nouveau de se débattre, sans succès, alors qu'il venait placer sa deuxième main sur sa bouche pour l'empêcher de crier. Sa main était si grande qu'elle couvrait presque la quasi-totalité du bas de son visage. Elle suffoquait, avait de plus en plus de mal à respirer.
"Ferme ta putain de gueule !" Lui hurla-t-il, appuyant un peu plus sa main contre sa mâchoire.
Elle essaya de remuer pour se dégager. Elle sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine, ses veines battre la mesure dans tout son corps. Elle ne put retenir ses pleurs et commença à sentir des spasmes secouer sa cage thoracique.
Connor appuya un peu plus sur l'accélérateur. Il n'était plus très loin du quartier de Rosie. Il l'entendait crier, appeler au secours, pleurer à l'intérieur de sa tête. Cela provoquait en lui un sentiment de haine qu'il n'avait jamais connu jusque-là. Ses membres tremblaient sous l'effet du stress. Il fallait qu'il se dépêche.
Rosie avait la tête qui tournait. Elle commençait à manquer d'oxygène. Ses mouvements se firent moins violent, moins assurés. Elle n'arrivait plus à lutter. Mike retira soudain la main de sa bouche, et elle prit une grande bouffée d'air, inspirant à plein poumons ce gaz si précieux qui commençait à lui faire défaut. Alors qu'elle reprenait difficilement sa respiration, elle se rendit compte de ce que Mike était en train de faire, et de pourquoi il avait retiré sa main.
Elle sentait sa main libre se mouvoir près de son ventre, mais n'avait pas tout de suite compris ce qu'il faisait. Ce n'est que lorsqu'elle entendit le bruit métallique du Bouton de son jean qu'il défaisait qu'elle réalisa vraiment ce qui était en train de se passer.
Elle n'avait plus de force, plus assez pour se défendre, et ne put que rester immobile quand elle sentit subitement la main de Mike se poser sur son genou, passant sous sa jupe pour ensuite remonter le long de sa cuisse. Rosie était terrifiée, tétanisée, incapable de réagir. Elle ne pouvait plus que subir. Elle sentit tout son corps se mettre à trembler. Son esprit se brouillait.
"Arrête... Non, Mike, arrête..." Souffla-t-elle dans un râle, la voix tremblante.
Pour seule réponse Mike retira sa main et vint la placer autour du cou de sa victime, l'entourant d'abord doucement puis augmentant progressivement la pression autour de sa gorge. Rosie n'osait plus faire le moindre mouvement. Même respirer devenait risqué. Elle ferma hermétiquement les yeux, espérant pouvoir se réveiller de ce cauchemar.
"POLICE !" Hurla soudain une voix.
Rosie ouvrit subitement les yeux, comme si on venait de lui jeter un seau rempli d'eau glacée sur la tête.
C'était la voix de Connor.
Mike se retourna lentement pour jeter un regard derrière son épaule vers l'intrus qui avait le culot de venir l'interrompre. Un putain d'androïde était en train de braquer une arme contre lui. Il sentit la colère monter un peu plus en lui, et retourna son attention vers Rosie qui agonisait sous lui.
"Putain t'as vraiment appelé les flics espèce de salope." Marmonna-t-il entre ses dents, resserrant légèrement sa prise autour du cou de la jeune femme.
Connor profita des quelques secondes où il se tourna vers lui pour scanner son visage.
[Mike Delgado, né le 23 mai 2007. Sans emploi. Casier judiciaire : vente et possession de stupéfiants, refus d'obtempérer, violence.]
"Veuillez laisser cette femme tranquille, et levez les mains en l'air !" Ordonna Connor d'un ton ferme.
Mike alla planter son regard fou dans les yeux suppliant de Rosie. Il allait finir par la tuer s'il continuait. Elle sentait son souffle fétide contre son visage, ses ongles se plantant dans la chair de son cou. Connor, voyant que les sommations étaient visiblement inutiles, changea de méthode pour passer directement à l'action. Sans lâcher son arme, il s'élança vers eux et, d'un coup d'épaule, éjecta l'homme du corps de Rosie. Mike alla s'étaler sur le sol quelques mètres plus loin. Aussitôt, Connor se précipita vers Rosie toujours allongée, en état de choc, et l'aida à se relever légèrement. Elle se laissa faire, tel un pantin qu'on manipule. Même s'il savait qu'elle désapprouverait, il la scanna rapidement : son rythme cardiaque était très élevé, elle portait des marques de contusion autour des poignets et du cou, avait des hématomes sur les bras, les épaules et les jambes, et était en état choc psychologique. Ses jours n'étaient pas en dangers. Et apparemment, il était arrivé à temps et elle n'avait visiblement subit aucun sévices sexuel. Une partie de lui fut soudain soulagé. Il avait eu tellement peur d'arriver trop tard.
"Rosie..." L'appela-t-il doucement. "Rosie, est-ce que ça va ?"
Il savait sa question stupide, mais il ressentait le besoin de la poser. Evidemment qu'elle n'allait pas bien, mais il ne savait pas comment exprimer son inquiétude autrement que par cette question. Il n'eut cependant par l'occasion d'entendre sa réponse. Entendant un cri sur sa gauche, il tourna la tête pour voir l'agresseur de Rosie se jeter sur lui. L'homme le saisit par le col et le tira violement en arrière, faisant valser l'androïde. Sous le choc, Connor lâcha son arme qui alla glisser un peu plus loin dans la pièce. Il ouvrit les yeux pour voir son assaillant s'élancer vers lui le poing fermé, prêt à frapper. Connor fit un mouvement sur le côté pour esquiver et lui mit un coup de pied pour le repousser avant de se relever pour lui faire face. Mike vacilla un moment avant de retrouver son équilibre et de s'avancer de nouveau vers l'androïde. Connor fit un pas de côté pour l'éviter et lui flanqua un coup de coude dans le nez avant de lui faire un croche-patte et de le faire tomber. L'homme jura en essayant de se relever, et attrapa la jambe de Connor pour la tirer fermement vers lui et mettre l'androïde à terre.
Rosie était assise, son dos appuyé contre l'accoudoir du canapé, les yeux dans le vague. Elle entendant du bruit autour d'elle sans arriver à l'identifier. Elle avait l'impression d'être dans ces moments, entre sommeil et réveil, où l'on est plus trop sûr de savoir si l'on rêve encore ou pas. Elle percevait du mouvement près d'elle, et tourna lentement la tête. Progressivement, les images arrivèrent jusqu'à son cerveau, et elle réalisa petit à petit ce qu'il se passait. Connor était arrivé. Mike l'avait relâchée. Et maintenant, les deux se battaient. Elle jeta des regards paniqués tout autour d'elle avant que ses yeux ne finissent par se poser sur l'arme de Connor qui gisait non loin d'elle. Elle jeta un regard rapide pour s'assurer que Mike était trop occupé pour la remarquer, et elle fonça récupérer le pistolet. Elle ne savait absolument pas s'en servir, mais ça, Mike ne le savait pas.
Rosie se redressa non sans difficulté, et remonta ses bras pour braquer les deux hommes.
"Dégage de chez moi, Mike !" Hurla-t-elle soudain d'une voix cassée, les forçant à arrêter leur bagarre pour se tourner vers elle.
Connor s'éloigna lentement, laissant Mike seul dans le viseur de la jeune femme. L'homme la regarda avec dégoût.
"T'es sérieuse Rosie ? Tu me tirerais dessus ? Tu oserais ?" L'intimida-t-il en s'avançant vers elle.
"Je n'hésiterai pas une seconde." Lui assura-t-elle sans bouger d'un pouce. "Pas après ce que tu m'as fait."
"C'est ça, joue ta victime !" Lui cria-t-il dessus. "Ton chevalier servant est arrivé, alors tu fais ta petite princesse en détresse !"
"Fous le camp de chez moi putain !" Hurla Rosie, les larmes aux yeux.
"T'es vraiment qu'une salope ! Tu préfères te faire sauter par une saloperie d'androïde que par ton mec ! Bah vas-y, baise-le ! J'en ai plus rien à foutre de ta gueule ! Va crever sale pute !"
Mike cracha aux pieds de Rosie avant de quitter l'appartement d'un pas rapide sans un regard en arrière. Un silence pesant s'installa pendant quelques secondes. Rosie et Connor, encore sonnés par les évènements, restèrent sans bouger pendant plusieurs secondes jusqu'à ce que la jeune femme laisse glisser l'arme de ses mains, la laisser tomber au sol. Elle sentait que ses jambes n'allaient plus supporter son poids encore longtemps, et vacilla. Connor s'élança vers elle pour la retenir, et l'aida doucement à s'assoir à même le sol. Il récupéra son arme, remit la sécurité et la rangea dans l'étui qu'il portait à la ceinture. Une fois assuré que Rosie ne risquait plus rien, Connor se releva et se dirigea vers la porte d'entrée restée ouverte. Ce ne fut que lorsqu'il essaya de la refermer qu'il remarqua que la serrure avait cédé quand Mike avait enfoncé la porte en arrivant. Dans cet état, la porte ne pourrait pas fermer correctement. Il envoya donc une demande pour faire venir un serrurier.
Il entendit alors un sanglot derrière lui. Il se retourna vers Rosie qui, toujours à genoux, avait le corps secoué de spasmes. Il retourna auprès d'elle et s'agenouilla, gardant le silence. Il se sentait impuissant. Il ignorait totalement quoi faire. Elle lui paraissait si fragile, prête à casser au moindre contact. Il avait tellement peur de la brusquer, de lui faire peur, de lui faire mal. Il avança sa main vers elle, puis se ravisa.
"Rosie..." Murmura-t-il doucement, approchant un peu plus sa tête de la sienne. "Rosie, tout va bien. C'est fini, il est parti. Je suis là."
Rosie renifla bruyamment et porta une main à son visage pour essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues.
"Rosie, dis-moi comment tu vas." La supplia presque l'androïde.
"Ça va..." Souffla-t-elle d'une voix saccadée. "J'ai l'habitude."
Elle se sentait mal de craquer ainsi devant Connor. Elle aurait voulu qu'il ne voit d'elle que la jeune fille toujours de bonne humeur, celle toujours prête à faire la fête et à rire avec lui. Mais là, elle se montrait sous un jour qu'elle n'assumait pas tellement. Il avait vu ce qu'il y avait de pire chez elle, et elle avait le sentiment que plus rien ne pourrait jamais être comme avant maintenant. Cela brisait quelque chose en elle.
Connor cherchait désespérément un moyen de la faire aller mieux, ne serait-ce qu'un petit peu. Il voyait sa détresse, il pouvait presque la sentir. D'un geste lent, il alla poser délicatement une main sur l'épaule de la jeune femme qui, presque aussitôt, eut un frisson et un léger mouvement de recul. Compréhensif, Connor retira immédiatement sa main. Il savait que pour les victimes d'agressions sexuelles, les contacts physiques pouvaient devenir quelque chose de difficile à appréhender. Il le savait, en théorie. Mais dans la pratique, il devait retenir tous les composants de son corps pour s'empêcher de la prendre dans ses bras et de la serrer contre lui.
Elle n'avait pas voulu le repousser. Son corps avait réagi pour elle. Mais elle n'avait rien contre le contact de Connor. Rosie leva ses yeux embués de larmes vers lui, et lui adressa un regard désolé empli de douleur. Elle avait apprécié son geste. Elle ne voulait pas qu'il pense qu'elle refusait son aide. Mais elle n'arrivait pas à parler. Sa gorge la faisait souffrir, et elle avait dû faire un effort considérable pour réussir à crier sur Mike.
"Ça ne peut pas continuer comme ça." Dit alors Connor en plongeant son regard brun dans le sien. "Si tu ne fais rien, ce gars va finir par te tuer..."
Rosie ricana avec amertume, baissant ses yeux vers ses genoux.
"C'est pas comme si j'allais manquer à quelqu'un..." Soupira-t-elle d'une voix à peine audible.
Connor la regarda en fronçant les sourcils. Il avait du mal à comprendre.
"Evidemment que tu manqueras à quelqu'un." S'empressa-t-il de répondre. "Tout d'abord, tes parents..."
Elle laissa échapper un rire nerveux, et secoua la tête.
"Je n'ai été qu'une charge financière pour ma mère, et j'ai foutu en l'air leur mariage."
Il ne savait plus quoi dire. Il avait cette désagréable impression que quoi qu'il réponde, elle trouvera une parade. Mais il n'avait pas l'intention d'abandonner aussi vite.
"Il y a Hank. Et moi, aussi." Dit-il alors sur un ton tendre, espérant que cela l'aide à chasser ses idées noires. "A nous, tu nous manqueras. Bien plus que tu ne peux l'imaginer."
Il regretta un instant cette dernière phrase. Depuis que Hank lui avait fait prendre conscience des sentiments qu'il commençait à développer pour elle, et en attendant d'être capable d'y voir plus clair, il s'était juré de ne rien laisser transparaitre et de les cacher à la jeune femme. Il ne voulait pas risquer de gâcher l'amitié qu'il avait avec elle en lui imposant des sentiments qu'elle ne partageait peut-être pas. Il espéra simplement qu'elle ne remarque pas son trouble.
"… Je ne comprends pas les androïdes." Fit Rosie d'une voix faible.
Connor pencha légèrement la tête sur le côté, et fronça les sourcils.
"Ils ont désiré plus que tout pouvoir ressentir des émotions, comme les humains." S'expliqua-t-elle doucement. "Alors... Qu'il n'y a rien de pire. Que ça fait mal, que ça détruit. Moi... Je pourrais donner tout ce que j'ai pour ne plus rien ressentir. Pour pouvoir oublier. Pour tout recommencer à zéro, comme si rien de ce que j'ai pu vivre jusqu'à maintenant n'avait existé."
Connor l'écoutait sans rien dire, prenant de pleine face toute la douleur qu'elle exprimait par ses mots. Il la regarda essuyer une nouvelles fois ses joues humides. Sa respiration était saccadée, irrégulière, entrecoupée de sanglots qu'elle n'arrivait pas à contenir.
"Mais..." Reprit-t-elle, sa voix se brisant chaque seconde un peu plus. "Autant les androïdes peuvent devenir plus humain, autant les humains ne seront jamais des androïdes. Et moi... Moi je suis condamnée à vivre sans pouvoir oublier."
Elle ne put rien ajouter de plus. Ses pleurs s'intensifièrent soudainement, ne pouvant plus retenir l'ouragan à l'intérieur de son cœur qu'elle essayait de faire taire. Sans aucune retenue, elle pleura, venant coller ses deux mains sur son visage. Elle ne supportait plus tout ça. Sa vie n'avait été qu'une succession de mauvais choix, et elle en payait les conséquences.
Rosie sentit alors les bras de Connor venir se placer autour de ses épaules. Surprise, elle calma ses pleurs et releva lentement la tête. Doucement, elle le sentit la serrer contre lui avec une infinie tendresse. Elle se laissa faire, immobile. Connor ne dit rien, se contentant de l'enlacer, plaçant une main derrière sa tête pour l'inciter à la poser sur son épaule. Rosie se relâcha, se laissant aller contre lui et, à son tour, alla entourer le torse de l'androïde de ses bras.
Elle se rendit alors compte qu'elle avait désespérément besoin de ce contact. Qu'elle aurait voulu qu'il ne prenne jamais fin. Elle s'agrippa à la veste de Connor et la serra entre ses doigts, resserrant son éteinte contre lui. Elle alla enfouir son visage contre son épaule et, de nouveau, se mit à pleurer silencieusement. Elle sentit la main de l'androïde commencer à lentement caresser ses cheveux. Elle se sentait apaisée. Elle avait le sentiment que maintenant, ici, dans ses bras, plus rien ne pourrait jamais lui arriver.
Rosie ne vit pas la diode de Connor virer un instant au jaune. Il venait de recevoir un message de Hank, lui demandant comment ça allait. Connor lui répondit rapidement que Rosie allait bien, qu'il était avec elle, et qu'il lui donnerait plus de nouvelles rapidement. Il n'avait pas le temps de gérer Hank, son esprit n'était occupé que par sa préoccupation pour Rosie. Ce qu'elle venait de lui dire le préoccupait. En fait non, c'était pire que ça. Ça l'avait fait souffrir. La voir dans un tel état de détresse émotionnelle lui faisait mal.
"Avant que je ne devienne déviant..." murmura-t-il doucement à l'oreille de Rosie, "je n'avais aucune idée de ce que l'on pouvait ressentir quand on était capable d'émotions humaines. Mais depuis, chaque jour que je passe aux côtés de Hank, ou avec toi, j'apprends. J'ai appris ce que c'était d'être vraiment heureux. Ce qu'étaient la peur ou l'angoisse. J'ai appris la colère, et l'inquiétude. Et effectivement, j'ai appris cela pouvait faire souffrir. Mais au final... J'ai compris que c'était grâce à ça ce que j'avais fini par savoir ce que ça faisait de se sentir vivant."
Rosie ressentait ses mots comme s'ils venaient se fracasser contre son cœur. Elle sentait la chaleur du visage de Connor contre sa joue, alors que sa voix, si douce, si mélodieuse résonnait dans son oreille. Elle le sentit se décoller légèrement d'elle et le vit se recule lentement pour venir la regarder dans les yeux.
"Actuellement, ce qui me fait souffrir, c'est de te voir aller si mal, d'avoir besoin d'aide, et de me sentir impuissant face à ça, incapable de savoir quoi faire pour t'aider. J'aimerais, j'ai vraiment envie d'être capable de te faire te sentir mieux. Mais j'ignore totalement comment faire, et je t'avoue que ça me terrorise. Mais je peux t'assurer qu'en aucun cas je ne voudrais redevenir comme avant et ne plus rien ressentir. Parce que même si ça fait mal, à chaque fois que je sens cette douleur dans ma poitrine, ça me rappelle que je suis vivant, et que j'ai trouvé des personnes qui comptaient pour moi, et qui me donnait tous les jours cette envie d'être vivant."
