Jeudi 31 Mars 2039, 8h11.
Rosie, Connor et Hank montaient tous les trois dans la voiture. Ils devaient repasser par l'immeuble de Rosie pour aller récupérer sa voiture laissée sur place. Le trajet se passa dans le calme, uniquement perturbés par les bâillements de la jeune femme. Une fois arrivés à destination, Connor et Rosie sortirent et dirent au revoir à Hank qui prit aussitôt la direction du poste de Police. Rosie alla récupérer sa voiture et se mit au volant, laissant Connor prendre place à côté d'elle. La jeune femme démarra la voiture et commença à conduire en direction de la librairie dans laquelle elle travaillait.
"Tu sais qu'il y a quand même peu de chance qu'on me saute dessus dans ma voiture ?" Dit-elle avec un sourire en coin.
"Peu de chances ça veut quand même dire qu'il y a un risque." Fit remarquer Connor.
"Avoue que tu ne fais ça que pour le plaisir de passer un peu plus de temps avec moi." Lui rétorqua-t-elle en lui faisant un clin d'œil.
Connor se trouva pris au dépourvu par la remarque de Rosie, et ne sut pas tout de suite quoi répondre. Il ignorait comment interpréter sa phrase. Une partie de lui essayait de se convaincre qu'elle avait dit cela sans arrière-pensée, pendant qu'une autre lui hurlait qu'elle essayait sûrement de lui faire passer un message. Que devait-il faire ? Rester rationnel, ou essayer de s'engouffrer dans la brèche ?
Tout était devenu si compliqué dans l'esprit de Connor depuis quelques semaines. Dès qu'il était en présence de Rosie, il perdait tous ses moyens. Il n'arrivait plus à garder le contrôle sur lui-même. Il aimait être en sa compagnie autant que cela le mettait à l'aise. Être près d'elle le rendait heureux, mais provoquait également chez lui une peur permanente. Il savait qu'il ressentait quelque chose pour elle, mais n'était pas encore assez familier avec ces nouvelles sensations pour pouvoir les apprivoiser totalement. Et à cela s'ajoutait une angoisse qui lui nouait le ventre : Et si ses sentiments n'étaient pas partagés ? Et si, en apprenant ce qu'il ressentait pour elle, elle le repoussait ?
Il refusait de prendre ce risque.
"Même si j'admets trouver ta compagnie très agréable, je veux surtout m'assurer qu'il ne t'arrive rien." Expliqua-t-il d'un ton neutre.
Rosie fit de son mieux pour masquer sa déception face à cette réponse. Après tout, il avait dit trouver sa compagnie agréable, c'était pas mal. Mais malgré tout, elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un pincement au cœur. Ils discutèrent de tout et de rien jusqu'à ce que Rosie arrête la voiture au bout de la rue dans laquelle elle travaillait. Elle éteignit le moteur et descendit de la voiture, aussitôt suivie par Connor.
"Je reviendrai te chercher pour dix-huit heures." Lui dit l'androïde. "N'hésite pas à m'appeler si quelque chose ne va pas."
"Je n'hésiterai pas." Lui promit-elle en souriant.
Il la regarda avancer le long de la rue jusqu'à rentrer dans la boutique avant de remonter dans la voiture et de se rendre au poste de police pour commencer à son tour sa journée de travail.
Il retrouva Hank, assis à son bureau, le nez déjà fourré dans la paperasse. Connor marcha d'un pas rapide jusqu'à son propre bureau et s'y installa en silence. Il alluma son ordinateur, consulta ses mails, puis repris le dossier de l'affaire sur laquelle Hank et lui travaillaient en ce moment. Il se repassa tous les indices qu'ils avaient rassemblés, essayant de faire le lien entre eux. Sans succès. Il leur manquait trop d'éléments pour y voir clair. Connor soupira doucement. Il avait toutes les difficultés du monde à se concentrer. Ça ne lui était jamais arrivé avant. Il avait déjà été soucieux, mais jamais obnubilé à ce point. Prendre conscience de ses premiers sentiments amoureux le perturbait énormément. Pour la première fois, il aurait préféré rester ignorant.
"Qu'est-ce qu'il t'est arrivé hier soir exactement ?"
La voix de Hank le ramena à la réalité. Il leva les yeux vers lui pour se rendre qu'il le regardait intensément. Connor resta figé, sans rien dire. Il se sentait encore trop honteux de son comportement pour arriver à un parler spontanément, même avec Hank. Il avait beau savoir que sont coéquipiers ne le jugerai pas, les mots n'arrivaient pas à passer la barrière de sa bouche.
"Ça a un rapport avec Rosie, hein ?" Devina le policier, ses lèvres s'étirant dans un sourire complice.
Soit cet homme était vraiment très perspicace, soit il n'était vraiment pas discret. Connor soupira, extrêmement gêné. Il regarda rapidement autour de lui pour s'assurer que personne autour d'eux ne pourrait les entendre.
"Je n'y comprends plus rien, Hank. Je suis complètement perdu ! Je... J'ai des réactions que je n'arrive pas du tout à contrôler quand elle est là."
"Tes réactions sont tout simplement humaines." Essaya de le rassurer le quinquagénaire.
"Justement !" S'emporta aussitôt Connor. "Je ne suis pas humain. Ressentir des émotions est une chose, mais..." Il détourna le regard un instant, cherchant ses mots. "Ce qui m'arrive actuellement était au-delà de ça. Je n'arrive pas à le définir. Mais il faut vraiment que je me reprenne rapidement..."
"Hey, si les androïdes peuvent ressentir des émotions, qu'est-ce qui empêcherait qu'ils ressentent aussi du désir ?" Fit remarquer Hank en élargissant son sourire.
Connor leva des yeux effarés vers lui.
"Et ouais, c'est bien de ça qu'on parle, Connor. J'suis pas idiot tu sais, et je me doute bien que si pour moi le manque de pudeur de cette petite me passe largement au-dessus de la tête, ça doit pas être la même limonade pour toi. Rosie est mignonne, et si on ajoute à ça le fait que ton processeur surchauffe pour elle, ça donne un cocktail explosif. Mais c'est juste humain."
Connor le fixa, bouchée bée. Il n'avait rien eu à dire. Il avait tout deviné. Ses doutes, ses inquiétudes. Il avait su trouver les mots à mettre sur ce qu'il ressentait. Et cela lui avait fait un bien fou. Il se sentait compris, soutenu. Un léger sourire apparut sur les lèvres de l'androïde. Il était infiniment reconnaissant envers le Lieutenant, et se dit qu'il fallait qu'il trouve un jour le moyen de lui rendre tout ce qu'il pouvait faire pour lui.
Pour la troisième fois de la matinée, Rosie disparut plusieurs minutes dans les toilettes de la librairie pour vérifier sa tenue. Elle voulait s'assurer que personne ne détecte les stigmates de son altercation de la veille. Elle voulait à tout prix éviter les questions. Elle tira légèrement sur les manches munies de mitaines de sa veste pour s'assurer qu'elles cachaient bien ses poignets. Elle rajusta le foulard qu'elle avait mis afin qu'il couvre bien la totalité de son cou. Elle inspira longuement et une, après un dernier coup d'œil dans le miroir, quitta la pièce pour retourner à son archivage.
Elle avait réussi à faire passer sa voix cassée pour un mauvais rhume, et avait demandé à rester dans l'arrière-boutique pour la journée histoire de ne pas forcer sur sa gorge en parlant toute la journée avec les clients. Alors qu'elle sortait une pile de livres d'un gros carton pour venir les classer dans les bonnes étagèrent, elle revoyait les images de sa soirée de la veille passer dans son esprit. Elle revivait tout. L'arrivée de Mike et la terreur qu'elle avait ressentie. L'arrivée de Connor. Sa bagarre avec Mike. La discussion qu'ils avaient eue après le départ de Mike...
Rosie se sentait perdue. Chamboulée. Pas seulement à cause de son agression. Non, surtout, elle commençait à se rendre compte. A réaliser. A prendre conscience que peut-être bien qu'elle commençait à apprécier Connor un peu plus qu'elle ne le devrait.
Elle n'était pas stupide, bien sûr. Elle se rendait bien compte qu'elle se sentait bien avec lui, qu'elle adorait passer du temps en sa compagnie. Qu'elle adorait leurs conversations, qu'elle se plaisait à observer chacune de ses petites mimiques, chacune de ses expressions quand ils discutaient. Qu'elle aimait l'écouter parler. Qu'elle appréciait le son de sa voix. Qu'elle aimait sa façon de décrire ses émotions en détail. Qu'il avait un sourire à tomber et qu'elle aimait la façon dont ses yeux se plissait quand il riait.
Et puis, elle devait admettre qu'il était plutôt mignon. Même carrément canon.
Elle se ressaisit un instant et commença à ranger distraitement ses livres. Elle était vraiment contente de ne pas être en caisse, car ses divagations ne seraient sûrement pas passées inaperçues. Elle qui détestait généralement se retrouver à l'archivage, elle était loin de se plaindre pour le coup. Elle essaya donc de se concentrer de nouveau sur son travail. Mais elle n'arrivait pas à se l'enlever de la tête. Les mots qu'il avait eu la veille, chez elle, avaient réussi à atteindre son cœur. Il l'avait touchée au plus profond d'elle-même.
Elle se connaissait. C'était un véritable cœur d'artichaud. Elle avait tendance à tomber amoureuse comme on tombe d'une chaise. Il pouvait suffire de quelques mots pour réussir à la séduire, mais jamais elle ne s'était sentie chamboulée à ce point. Et cela l'effrayait. Elle connaissait la facilité avec laquelle elle pouvait parfois se laisser sombrer sans retenue, et ce que ça lui avait valu dans le passé. Elle avait eu tendance à accorder sa confiance bien trop facilement et avait souvent fini par le regretter.
Pourtant, elle devait bien admettre que Connor avait littéralement tout ce qu'il fallait pour plaire. Il était gentil, attentionné. Drôle. Il avait ce côté enfantin découvrant le monde qu'elle trouvait tellement attendrissant. Elle le trouvait attendrissant.
Et malgré tout, cela la terrifiait.
Il était dix-huit heures tapantes quand Connor gara la voiture de Rosie à l'endroit où il l'avait déposée le matin même. Voyant qu'elle n'était pas encore sortie, il quitta la voiture pour s'avancer le long de la rue jusqu'à venir l'attendre directement devant la librairie. Elle en sortit quelques minutes plus tard en compagnie d'une de ses collègues. L'apercevant sur le trottoir d'en face, elle fit un signe à sa collègue.
"Je te laisse, mon chauffeur est arrivé !" Lui lança-t-elle en guise d'au revoir.
Ne rien laisser paraitre. Rester naturelle. Ne surtout pas lui montrer à quel point elle pouvait être troublée en sa présence.
