Chapitre 3 : De nouvelles bannières s'élèvent

Ce n'était pas un événement rare d'entendre des loups hurler dans les abords de Winterfell. Particulièrement quand venait l'hiver : le gibier se faisant rare, les loups sortaient des forêts ou descendaient des montagnes pour attaquer les animaux d'élevage. Les moutons et les poules étaient les premières victimes de leurs appétits.

Ces derniers temps, une habitude encore moins populaire que le vol de bétail avait attiré les loups hors de leurs tanières : la recherche de cadavres humains. Les guerres offraient des carcasses de choix pour tout animal pas trop regardant de la fraîcheur de la viande. Il n'était pas rare de voir quelques loups charognards se glisser discrètement entre les victimes d'un champ de bataille pour y dénicher leur pitance.

Roose Bolton n'avait pas peur des loups. Même pas des direwolves. Mais les hurlements qui n'avaient pas cessé de résonner entre les murs de Winterfell depuis la veille jusqu'à l'aube lui rappelaient les hurlements sinistres que les Frey avaient tous entendus avant de mourir.

Il ne croyait pas en la résurrection de Robb Stark, quoique la populace puisse chuchoter quand ils pensaient qu'il n'entendait pas. Il avait lui-même planté son poignard dans la poitrine du jeune roi. Il avait senti son cœur cesser de battre et son corps s'affaisser contre le sien, dépourvu de toute vie, avant que sa tête ne soit tranchée et son cadavre jeté dans les eaux de la Green Fork.

On ne revenait pas d'une telle mort et Robb Stark avait poussé son dernier souffle en appelant sa mère comme une fillette.

Cela n'en rendait pas les hurlements des loups moins troublants cependant.

Le fait que Ramsay n'était toujours pas revenu du château des Cerwyn n'aidait pas non plus. Il espérait que son fils n'ait pas fait un massacre. S'il n'était pas revenu au zénith, il enverrait des hommes le ramener. Ils n'avaient pas de temps à perdre. Stannis Baratheon était à Castle Black : même un idiot comprendrait que sa cible était Winterfell. S'il pouvait prendre la gouvernance du Nord des mains de Roose, il contrôlerait le Nord et pourrait récupérer le pouvoir nécessaire pour inquiéter Kings Landing et les Lannister, considérablement affaiblis depuis la mort de Tywin, apparemment tué dans les latrines par son propre fils. Il fallait discuter stratégie et Roose ne pouvait pas attendre éternellement que son fils ait fini d'écorcher lentement un de leurs futurs bannerets.

Les paupières de Roose picotèrent et l'écriture de Lady Dustin, qui semblait revenir à la charge maintenant que les fiançailles de Roose avec Walda Frey apparaissaient compromises, devint floue. Il se frotta les yeux et tenta de se concentrer sur la lettre mais la prose de Brabrey Dustin n'était déjà pas des plus passionnante après une bonne nuit de sommeil alors quand on avait à peine dormi...

Après des paragraphes inutiles sur les avantages d'un mariage entre leurs maisons, comme s'il n'était pas capable de les voir (tout autant que les désagréments d'ailleurs), Lady Dustin assurait enfin Roose de son soutien contre les armées de Stannis Baratheon et confirmait que celui qui se présentait encore comme le seul roi légitime du Trône de Fer avait envoyé des demandes d'allégeance à toutes les grandes maisons du Nord, promettant la justice pour le meurtre de Robb Stark et l'exécution de Roose.

La situation s'envenimait de plus en plus. Il n'était pas impossible que certaines maisons, neutres jusqu'à présent, se tournent en sa faveur. Avec les hommes postés sur la Kingsroad, Roose comptait bien intercepter toute aide hypothétique venant des Reed, mais les maisons Umber et Mormont pourraient toujours facilement prêter leur soutien à Baratheon sans qu'il puisse faire grand chose pour les arrêter. Sans oublier, bien sûr, les soldats et hommes encore loyaux aux Stark et qui avaient fui le sac de Winterfell.

Heureusement, Lord Robett Glover lui était encore redevable pour le soutien qu'il lui avait apporté face aux invasions ironborns et les Whitehill s'occupaient des Forrester. Ils pourraient alors remettre la main sur l'exploitation lucrative d'ironwood et éliminer dans la foulée l'une des maisons les plus farouchement loyales aux Stark.

Quelqu'un frappa à la porte.

- Entrez, dit Roose Bolton.

Maester Wolkan se glissa timidement dans le solar (1), visiblement nerveux. Il le fut encore plus quand le regard bleu et froid de son seigneur se posa sur lui.

- Et bien ? Qu'y a-t-il maester Wolkan ?

- Un message de Lord Cerwyn, mon seigneur.

Roose prit le rouleau de papier que Wolkan lui tendait, en brisa le sceau et commençait à le dérouler lorsqu'il remarqua que le vieil homme n'avait pas toujours pas quitté la pièce.

- Quoi encore, maester Wolkan ? demanda-t-il, beaucoup plus sèchement.

- Mon seigneur... Votre fils...

- Oui ? Et bien ? Qu'est-ce que Ramsay a encore fait ?

- Il... il est mort, mon seigneur.

Roose cligna lentement des yeux.

- Son corps est exposé à l'extérieur de Winter Town, mon seigneur, poursuivit le maester. Sur une croix. Décapité.

Il en coûtait visiblement beaucoup à Wolkan de rapporter cette nouvelle à l'ombrageux seigneur de Dreadfort et de Winterfell, mais sans doute pas autant qu'il n'en fallait à Roose pour l'entendre.

- Sortez. Dites à mes hommes de récupérer le corps de mon fils. J'irai le voir tout à l'heure.

- Bien, mon seigneur.

Wolkan inclina la tête et sortit précipitamment de la pièce. L'attention de Roose se reporta sur le papier qu'il tenait serré dans sa main :

Il n'y a qu'un seul Gouverneur du Nord et Seigneur de Winterfell et son nom est Stark.

Roose abattit avec colère son poing sur la table. Maudits soient les Stark ! Même morts, il fallait qu'ils continuent de s'opposer à lui.

Plus tard lorsqu'il alla voir le corps de son fils, Roose constata avec malaise que sa tête semblait avoir été arrachée plutôt que coupée, que de profondes griffures avaient tranché la peau de son avant-bras et de son torse, et que son visage affichait un masque d'incrédulité et de terreur qu'il n'aurait jamais pensé voir déformer les traits de son bâtard de fils.

Peut-être devrait-il prendre plus au sérieux la proposition de Lady Dustin. Il avait peut-être éliminé les Stark, mais sa propre lignée venait également de se réduire dangereusement.

oOo

Jon venait à nouveau d'être convoqué par Stannis Baratheon.

Il n'était pas bien sûr de ce que l'homme lui voulait encore. Il lui avait déjà dit, à lui et ser Davos Seaworth, qu'il ne comptait pas briser ses vœux, même pour venger Robb, peu importe à quel point l'envie le taraudait et lui serrait la gorge. La pensée de Roose Bolton parcourant les couloirs et les salles de Winterfell, siégeant à l'endroit même où devrait régner son frère, lui donnait la nausée. Robb avait eu un destin glorieux devant lui. Il était intelligent, bon et juste. Il serait devenu l'un des plus grands rois que le Nord ait connu. Au lieu de cela, ils l'avaient poignardé, lui avaient coupé la tête et cousu celle de Grey Wind à la place, pour ajouter l'insulte à l'injure.

Il avait essayé de ne pas montrer à Stannis et Davos à quel point il lui était difficile de rejeter leur proposition, à quel point il brûlait de les accompagner, d'assiéger Winterfell et de plonger Longclaw dans le ventre de Roose Bolton. Mais il avait déjà rompu son serment à la Garde de Nuit une fois et son honneur ne lui permettrait pas de le faire à nouveau. La menace des Sauvageons et des Spectres était par ailleurs bien plus importante, pour la sauvegarde du Nord et des Sept Royaumes, que celle de Roose Bolton. Il devait faire son devoir, quoi qu'il lui en coûte.

Jon ouvrit la porte et se retrouva encore une fois face à Stannis Baratheon et Davos Seaworth. Il s'inclina et se posta debout face au roi, mains croisées derrière le dos.

- Vous m'avez fait demander, Votre Grâce ?

- En effet, Jon Snow. J'ai envoyé des corbeaux aux maisons du Nord dans le but de renverser Roose Bolton et de reprendre Winterfell. Peu ont répondu. Parmi ceux qui ont cependant pris la peine de renvoyer un corbeau, il y avait Lady Mormont de Bear Island.

Stannis tendit le message à Jon, attendant de toute évidence qu'il le lise.

Bear Island ne reconnaît aucun roi, à part le roi du Nord, et son nom est Stark.

Jon ne put retenir le sourire qui traversa son visage en lisant une telle déclaration de loyauté à sa maison. Une douce chaleur se répandit dans sa poitrine à l'idée que parmi tous les hommes mesquins, malhonnêtes et cruels, il en restait quand même quelques-uns pour rester fidèles à leurs principes et tenir parole.

- Cela vous amuse, à ce que je vois.

Jon releva les yeux et s'éclaircit la gorge, gêné.

- Je vous prie de m'excuser Votre Grâce.

Mais Stannis n'avait pas l'air particulièrement offensé. Il ne l'était tellement pas qu'il proposa même à Jon de le légitimer, de faire de lui Jon Stark et de le nommer gouverneur du Nord lorsqu'ils auront repris Winterfell.

- De nombreuses maisons du Nord refusent de prêter allégeance à personne d'autres qu'à un Stark, ajouta ser Davos Seaworth pour expliquer leur proposition. Vous êtes le seul Stark restant, en tout sauf le nom, et ils seront prêts à vous suivre et à se rassembler derrière votre bannière, si vous êtes prêt à en assumer la responsabilité.

Stannis Baratheon ne savait pas à quel point ce qu'il offrait était tentant pour Jon. Ou peut-être ne le savait-il que trop bien, justement.

Depuis qu'il n'était qu'un petit garçon qui regardait encore vers la haute et large silhouette de son père avec des étoiles d'admiration dans les yeux, Jon avait rêvé de porter le nom de Stark. De pouvoir être du côté de Robb comme un égal, le deuxième fils de Ned Stark plutôt que son fils bâtard, la seule tâche sur son honneur, l'avorton de la portée, comme avait un jour dit Theon Greyjoy, un jour si différent et si lointain qu'il semblait appartenir à un autre univers et une autre vie.

Jon désirait tellement être un Stark. Dieux, comme il le désirait ! Mais pas comme ça. Pas quand le nom lui était accordé parce qu'il n'y avait plus personne d'autre pour le porter. Parce que son père et ses frères étaient morts et ses sœurs portées disparues. Cela ressemblait trop à l'un des cauchemars de Lady Catelyn, qui avait tant redouté que le fils bâtard qui ressemblait plus à un Stark que ses propres enfants ne prive son fils aîné de son droit légitime. Il n'aurait que trop l'impression de lui donner raison.

- Je suis désolé, Votre Grâce, c'est un grand honneur que vous me proposez, et les circonstances eussent-elles été différentes que je l'aurais peut-être accepté, mais je dois refuser. Ma place est ici, avec mes frères jurés. Plusieurs milliers de Sauvageons sont encore au-delà du Mur et risquent la mort aux mains des Spectres. Il est de mon devoir de les secourir, si je le peux.

- Je craignais que cela ne soit votre réponse, répondit Stannis. Vous êtes un homme honorable, Jon Snow. Si plus d'homme était comme vous, les Sept Royaumes seraient une terre plus paisible et plus sûre.

Jon inclina légèrement la tête en remerciement, soulagé que Stannis Baratheon ne prenne pas ombrage de ses nombreux refus. Il s'attendait à être renvoyé lorsque le roi prit à nouveau la parole.

- Nous venons également de recevoir une nouvelle qui devrait vous intéresser : Ramsay Bolton a été retrouvé mort, décapité et lié à la même croix de torture qui figure sur le blason de son père. Il semblerait que les Cerwyn n'aient pas apprécié qu'il ressuscite les anciennes pratiques de ses ancêtres et écorche vivant Lord Medger.

- J'essaye de ne jamais me réjouir de la mort d'un homme, Votre Grâce, mais Ramsay Bolton est peut-être le seul pour lequel je ne me sens pas coupable de faire une exception.

Stannis Baratheon hocha la tête en signe d'assentiment et Jon s'inclina une dernière fois avant de partir.

oOo

Lord Gryff Whitehill chevauchait vers Winterfell au milieu de ses hommes et il avait froid, faim et envie de pisser. Ces satanés Forrester s'étaient révélés plus difficile à éliminer que son père et Lord Bolton ne l'avaient prévu. Ils avaient escompté sur l'amour de Rodrick Forrester pour son petit frère Ryon pour l'attirer dans un piège et se débarrasser une bonne foi pour toute des héritiers de la lignée, mais l'héritier Forrester avait préféré prendre le risque de retrouver son frère mort et avait attaqué son père, Lord Ludd Whitehill, l'avait tué et avait réussi, non seulement à reprendre Ironath, mais aussi à sauver son frère.

Cela constituait un dangereux revers pour les Whitehill qui avaient perdu de nombreux hommes dans la bataille et qui ne pouvaient pas compter sur le soutien de Lord Robett Glover, encore hésitant quant à la maison à la laquelle il voulait prêter allégeance. Les rumeurs de loups et de direwolves parcourant les terres, guidés par la fantôme de Robb Stark, commençaient à prendre de l'ampleur au sein de la population et bon nombre de seigneurs retenaient leur respiration, attendant de voir quelle genre de réalité allaient faire naître ses rumeurs.

La réalité, pour l'instant, était que même si Robb Stark était bien mort et enterré (enfin, façon de parler), les maisons les plus fidèles aux Stark semblaient avoir retrouvé une nouvelle confiance.

Les nouvelles de la mort de Ramsay Bolton avaient fait le tour des seigneuries et on disait que les Cerwyn affichaient une nouvelle bannière à côté de la leur. Une bannière qui n'était pourtant pas celle des Stark, car elle représentait le corps blanc d'un homme pourvu d'une tête de loup grise sur fond noir. Une référence évidente à l'humiliation que les Frey et les Bolton avaient infligée au corps de Robb Stark et qui était reprise avec provocation pour réaffirmer la puissance des Stark.

Un tel bouleversement dans le jeu pour la seigneurie de Winterfell ne pouvait pas avoir lieu sans qu'un Stark n'en soit l'instigateur. Contrairement aux rumeurs, ça ne pouvait pas être le Jeune Loup. Pour des raisons évidentes.

S'il n'était pas sûr et certain que Jon Snow était toujours à Castle Black, Gryff aurait pensé que c'était lui qui était derrière tout ça. Mais le bâtard de Ned Stark se gelait toujours les couilles sur le Mur, quand il ne les réchauffait pas entre les jambes d'une Sauvageonne, selon Alliser Thorne. Franchement, à quel point l'homme devait-il être désespéré pour baiser une Sauvageonne ?

Peu importe à quel point servir sur le Mur était considéré comme un honneur, Gryff n'abandonnerait jamais les plaisirs de la vie pour prendre le noir. Autant se faire Maester, il faisait moins froid et il y avait toujours moyen de coucher discrètement quelques putains ou quelques servantes.

Le problème était que si ce n'était pas Snow, alors qui pouvait bien rassembler les fidèles des Stark ? Les deux filles, Sansa et Arya, étaient toujours portées disparues. La plus jeune, Arya, devait être morte. Elle n'avait pas été vue depuis l'arrestation de Ned Stark. Il était improbable qu'elle ait pu survivre si longtemps toute seule et on disait d'elle qu'elle avait la fougue de sa tante. Elle ne se serait sûrement pas cachée si elle était à l'origine du meurtre des Frey. L'aînée, Sansa, avait réussi à quitter Kings Landing quand son nouveau mari, Tyrion Lannister, avait été accusé de l'empoisonnement de feu le roi Joffrey, mais encore une fois, aucune trace d'elle ensuite.

Roose Bolton avait sans doute plus d'informations. Il devait avoir une théorie sur le mystérieux pion qui s'était invité dans le jeu de cyvasse.

Lord Gryff commençait vraiment à avoir très envie de pisser et allait ordonner aux hommes de s'arrêter, quand le hurlement d'un loup retentit soudainement, beaucoup trop près pour ne pas rendre les chevaux et les hommes nerveux. Gryff serra les dents et ordonna aux hommes, qui s'étaient arrêtés, de continuer. Il savait très bien à quoi ils pensaient. On disait que les loups avaient hurlé quand les Frey étaient morts, qu'ils avaient encore hurlé quand Ramsay avait été trouvé sur sa croix et qu'ils le faisaient toujours avant de s'attaquer aux traîtres de la maison Stark.

Mais Gryff n'était pas un traître. Sa maison avait toujours juré allégeance aux Bolton d'abord, aux Stark ensuite. Ils n'étaient pas des traîtres. Et peut-être que si Robb Stark avait daigné revenir dans le Nord et aider ses petits bannerets contre les attaques des Ironborn, peut-être qu'il ne se serait pas fait...

Le hurlement reprit, plus proche, bientôt accompagné d'une dizaine d'autres. Les cris résonnaient entre les pentes de la vallée encaissée dans laquelle passaient les hommes de Gryff, rebondissant entre les arbres en un écho assourdissant. Les chevaux renâclèrent et Gryff dut serrer les jambes autour des flancs de son cheval pour ne pas tomber de sa selle.

- On continue d'avancer, ordonna-t-il aux hommes, clairement effrayés. C'est qu'une meute de loups. S'ils attaquent, vous en abattrez un ou deux et le reste filera la queue entre les jambes.

Un homme un peu plus courageux que les autres, ou un peu plus terrifié, se fit la voix des pensées de ses compagnons.

- Les Frey aussi pensaient que c'était seulement des loups, avant de se faire tous massacrer ! Je ne finirai pas dans le ventre d'un loup parce qu'un fou a choisi de trahir les Stark !

Gryff tourna son cheval vers les hommes qui argumentaient et criaient de plus en plus, certains voulant retourner à Highpoint, d'autres voulant continuer. Il ouvrit la bouche pour les faire taire mais c'est un cri choqué et terrifié qui lui échappa alors qu'il était violemment arraché de son cheval. Il se sentit planer un instant dans l'air glacial avant d'atterrir rudement dans la neige, maintenu au sol par une ombre énorme recouverte d'une fourrure épaisse.

Sa vessie pleine et prête à déborder le lâcha sans même qu'il n'en ait conscience, toute son attention tournée vers la bête qui le dominait. Il sentit l'haleine brûlante du loup contre son cou juste avant que les crocs tranchantes ne transperce sa gorge et ne mettent définitivement fin à sa vie.

Robb se reprit forme humaine et jeta un regard impérieux aux hommes pétrifiés qui le regardaient, la terreur exorbitant leurs yeux et déformant leurs traits.

- Rapportez son corps à Lord Bolton. Dites-lui que Robb Stark le salue. Ma meute s'assurera que vous arrivez à bon port.

Une quinzaine de loups sortirent soudain des buissons gelés et encadrèrent le groupe d'hommes, l'œil luisant et les babines retroussées.

oOo

La victoire de Roose sur Stannis Barathon n'avait pas pu mieux tomber.

Après la mort de Lord Gryff Whitehill, des mains, ou apparemment de la gueule, de Robb Stark ressuscité en warg, werewolf (ou peu importe le monstre qu'il était devenu), et la prise, quelques jours plus tard, du château de Highpoint par les Forrester, alliés aux Glenmore et aux propres hommes de Robb-je-ne-peux-pas-rester-mort-Stark, Roose avait grand besoin d'une victoire significative pour redorer son blason et maintenir l'allégeance des maisons acquises à sa cause.

Et quoi de mieux que la défaite écrasante de Stannis Baratheon ? Une défaite que ses alliés s'étaient empressés de décrire comme favorisée par les dieux auxquels on avait attribué la tempête de neige qui s'était déchaînée sur les troupes déjà bien affaiblies de Baratheon, tempête qui avait suivi l'incendie de leurs réserves de nourriture, comme pour aider Roose à triompher aisément de ses ennemis.

Roose pensait qu'il avait été astucieux et eu beaucoup de chance, mais cela ne faisait pas de mal de faire croire aux soldats et au peuple qu'il était dans les bonnes grâces des Anciens Dieux. Il avait d'ailleurs pris soin d'être vu plusieurs fois entrant ou sortant du Godswood (pour ajouter encore quelques traits à son portrait d'élu des Dieux), et ce même s'il n'y priait jamais. Il ne s'était jamais senti ni très serein ni très à l'aise face au regard sanglant du weirwood.

La vérité était qu'il ne s'était jamais senti à l'aise avec le surnaturel, la magie ou les divinités. Il était un homme de logique et de pragmatisme. Il comprenait la puissance politique et psychologique que détenait la Foi sur les hommes, mais il n'en avait jamais saisi l'étincelle. Il priait les Anciens Dieux par coutume et habitude, non par croyance ou par dévotion.

Alors, même s'il le cachait admirablement, il était grandement perturbé par la résurrection de Robb Stark. Il avait plongé lui-même le poignard dans le cœur du jeune homme. Il devrait être mort. Il avait été mort, et jusqu'à preuve du contraire, la mort était définitive.

Mais preuve du contraire il y avait, désormais. Et Roose devait redéfinir les lois de sa réalité avant qu'elles ne le fassent vaciller. Sa victoire contre Stannis Baratheon lui avait apporté un nouveau levier contre le Nord encore récalcitrant à reconnaître sa règle : Roose venait de prouver qu'il était un bon chef de guerre, fort et compétent. Cela pourrait faire pencher en sa faveur certaines familles encore neutres, comme les Glover ou les Manderly. Aussi avait-il décidé, dans sa grande magnanimité, de leur donner une dernière chance de lui prêter allégeance.

Une autre volée de corbeaux était partie vers le reste des maisons encore dissidentes. S'il avait adopté un ton respectueux et rassurant envers les Lord Glover et Manderly, l'ultimatum qu'il avait envoyé aux autres était cinglant : plier le genou ou mourir.

Il avait cependant bien conscience que Robb Stark risquait de rassembler nombre de maisons du Nord autour de sa personne. Il avait été un roi victorieux et aimé, autant de ses hommes que de ses bannerets (à quelques exceptions prêts, bien-sûr) et il bénéficiait encore de la bonne réputation de son père... Quant à sa résurrection et ses étranges pouvoirs, Roose craignait qu'ils ne viennent encore augmenter la popularité de son ennemi. Le Nord croyait à la magie et chérissait profondément ses mythes et ses traditions. Robb Stark le Warg, Robb Stark le Non-Mort, Robb Stark le Roi Loup avait déjà la figure d'un héros de légende.

Mieux valait assurer ses arrières et éviter tout risque.

Roose s'empara d'un nouveau parchemin et trempa sa plume dans l'encrier. Il était temps que les Lannister payent leur dette.

oOo

Lord Robett Glover, comme l'avaient fait avant lui les hommes qui avaient rencontré une fin funeste entre les crocs de Robb Stark, ne faisait rien de différent de ses activités quotidiennes. Il ne chassait pas, ne torturait pas et ne voyageait pas, mais contemplait pensivement l'horizon depuis la fenêtre de son solar dans une des hautes tours de Deepwood Motte. La nuit était claire. Le ciel dégagé était parsemé d'étoiles et la lune brillait, blanche et lumineuse, baignant de ses rayons les vallées, encore vertes sous le givre, qui descendaient jusqu'aux côtes noires de la mer.

Robett Glover s'était retourné longuement entre les fourrures avant de baisser les bras et de quitter le lit, déposant un baiser rassurant sur le front de sa femme, Sybelle, lorsqu'elle ouvrit un œil endormi pour lui demander ce qu'il faisait. Il s'était chaudement vêtu de ses bottes, d'une tunique et d'un lourd manteau et était allé dans son solar, pour y réfléchir en paix. Sur son bureau, la lettre de Roose Bolton semblait le narguer par sa simple présence.

Il soupira profondément. Bolton avait trahi les Stark et ses hommes avaient massacré de nombreux hommes du Nord pendant les Noces Pourpres. Parmi eux, nombre de victimes étaient des soldats fidèles aux Glover. Robett n'était pas sûr de vouloir jurer loyauté à un homme si aisément capable de tuer les siens. Mais c'était également Roose Bolton qui l'avait aidé à chasser Asha Greyjoy de Deepwood Motte, et non Robb Stark. Trop pris dans sa guerre contre les Lannister, le Roi du Nord avait laissé son pays seul et démuni contre les attaques des Ironborn.

Était-ce Roose Bolton qui avait trahi Robb Stark, ou Robb Stark qui avait d'abord trahi le Nord dans sa quête de vengeance et de gloire ?

C'était grâce à Bolton que sa femme et ses enfants étaient libres et en bonne santé. L'honneur de Robett lui dictait de payer sa dette à Roose Bolton. Mais la parole jurée aux Stark lui imposait de ne pas s'allier à celui qui les avait si cruellement trahis.

Et puis, il y avait ces rumeurs, que Lord Bolton n'avait ni confirmées ni infirmées, cette nouvelle bannière, que les Cerwyn d'abord, et désormais les Mormont, les Forrester et les Reed, affichaient si fièrement. Si l'impossible était vrai, s'il s'avérait que Robb Stark n'était pas mort et qu'il pouvait se changer en loup...

Il n'était pas sûr de croire en cette dernière fable. Que des morts se réveillent, pourquoi pas. Les légendes du Nord étaient tellement pleines de récits de morts-vivants qu'il ne pouvait s'empêcher de se dire qu'ils devaient receler une part de vérité. Sans oublier les messages inquiétants qui venaient du Mur et qui semblaient confirmer les anciens récits. Mais se transformer en loup... Voilà qui relevait d'une magie bien plus spectaculaire et beaucoup moins crédible à son avis.

Enfin, peu importe que cela soit vrai ou pas. Robett devait savoir s'il était prêt à suivre encore une fois Robb Stark dans sa quête de pouvoir ou s'opposer à lui et rompre ses serments d'allégeance. Suivre un jeune roi idiot et idéaliste qui avait déjà mené ses troupes à la mort, ou un seigneur froid et calculateur qui serrait prêt à le trahir le jour où la maison Glover ne serait plus utile à ses ambitions.

Un courant d'air éteignit brusquement l'une des bougies et fit dresser les cheveux de la nuque de Robett. Il se retourna vivement et pâlit.

Il était assis nonchalamment dans sa chaise de travail, les pieds croisés sur son bureau, différent et pourtant clairement reconnaissable : Robb Stark.

Le jeune roi le fixait calmement, les yeux brillant d'un intensité presque insoutenable. Robett sentit ses tripes se nouer et la chair de poule hérisser sa peau.

- Bonsoir, Lord Glover.

Sa voix était fine et froide comme le tranchant d'une dague. Robett ouvrit la bouche, se sentit bégayer avant même de commencer et préféra garder sa dignité et se taire, humilié par sa propre réaction.

- Je suis confus, Lord Glover, poursuivit Robb. Confus de vous trouver si indécis. Je sais que Roose Bolton vous a gracieusement aidé contre Asha Greyjoy. Une décision étonnante quand on considère que c'est lui qui m'a dissuadé d'envoyer des hommes aider le Nord contre les Ironborn quand j'en ai exprimé le désir... Mais soit. Il vous a aidé finalement, et si je peux comprendre que la gratitude vous rende hésitant, j'avais cependant espéré que la parole donnée et votre honneur vous commande rapidement de rejeter la demande d'allégeance d'une maison connue pour sa traîtrise et la cruauté de ses pratiques.

Troublé par les propos de Robb Stark contre Bolton, indigné par les atteintes à son honneur et en colère contre sa propre attitude intimidée face à un garçon de moitié plus jeune que lui, Lord Glover trouva la force de répondre.

- C'est maintenant moi qui suis confus, Lord Stark, dit-il en ignorant volontairement son titre royal. C'était pourtant bien votre corbeau, avec votre nom et votre sceau, qui nous a informé de votre refus de nous aider alors même que Deepwood Motte était conquis et ma famille aux mains des Greyjoy !

- C'est « Votre Grâce », Lord Glover.

La voix de Robb sortit du fond de sa gorge comme le grondement d'une tempête.

- Ou avez-vous déjà oublié que c'est vous, avec votre frère et tant d'autres seigneurs, qui m'avez spontanément donné un titre que je n'avais jamais demandé ? Comme les serments des hommes peuvent être changeants... Un jour ils vous proclament Roi du Nord et vous jurent fidélité, et le suivant ils conspirent avec les Lannister et vous plantent eux-même un poignard en plein cœur... Dites ce que vous voulez de moi ou de mes décisions, Lord Glover, mais mon intention était bien d'envoyer des hommes au Nord avant que Roose Bolton ne me le déconseille. Une mauvaise décision, prise par un jeune roi, mais guidée par un bien pauvre conseillé.

La cœur de Robett battait la chamade, le sang se précipitant dans sa gorge et dans ses tempes. Était-ce vrai ? Roose Bolton s'était-il ainsi joué de lui ? Ou Robb Stark mentait-il pour obtenir son allégeance ?

Et par les Anciens Dieux... Robb Stark ! La surréalité de la présence du Jeune Loup, bel et bien vivant, dans son solar, comme s'il était apparu là, frappait Lord Glover avec d'autant plus de dureté qu'elle lui apparaissait si tardivement. Il discutait avec un garçon... Non, plus un garçon. Un homme. Il discutait avec un homme qui était mort et était revenu. Qui avait eu la tête tranchée, et qui pourtant lui parlait comme s'il s'était simplement remis d'un mauvais rhume.

Robb décroisa les chevilles et se releva souplement, se dressant de toute sa stature.

La mort avait changé Robb Stark. Plus grand, plus large, plus sombre, plus dangereux. Inconsciemment, Robett posa la main à sa taille, cherchant le pommeau d'une épée restée dans sa chambre. Le regard du Jeune Loup se posa immédiatement sur sa main vide et un sourire carnassier s'épanouit sur son visage.

- Choisissez votre camp, Lord Glover. Choisissez vite et choisissez bien car je vais reprendre Winterfell et tuer Roose Bolton. Votre hésitation peut encore être pardonnée, même si elle ne sera pas oubliée, mais si vous décidez de trahir ma maison, il sera trop tard : vous subirez le même sort que les autres.

Lord Glover n'avait pas besoin de demander : les Frey, Ramsay Bolton, les Whitehill...

- Votre père... tenta-t-il faiblement.

- Est mort ! gronda Robb et soudain son visage toisait celui de Lord Glover à quelques pouces de distances, ses yeux noirs de colère. Mort d'avoir trop d'honneur parmi des gens qui n'en ont aucun. Mort d'avoir fait confiance. Et je suis mort tout aussi sottement.

Le jeune roi tira sur son manteau de fourrure, exposant la cicatrice épaisse qui entourait son cou en un abominable collier. Le teint de Robett Glover pâlit encore un peu plus sous sa barbe blanche.

- Mais j'ai changé, Lord Glover. Les hommes honorables seront traités avec honneur, comme mon père me l'a appris. Mais je ne gaspillerai plus mon respect ou ma considération sur ceux qui ne le méritent pas.

Les genoux de Robett tremblaient et il lui fallait déployer des efforts considérable pour ne pas les laisser ployer sous la force de la juste colère de Robb Stark. Il ne s'était pas changé en loup, et rien n'indiquait qu'il était capable de le faire, mais Lord Glover n'avait aucun doute, en cet instant, qu'il le pouvait, tant les pupilles luisant d'une lumière verdâtre à la lumière des bougies et l'odeur étrange, presque musquée, qui se dégageait du Roi du Nord, lui donnaient l'impression d'être nez à nez avec une bête sauvage.

- Transmettez le message à Lord Manderly. Il serait dommage qu'il fasse un mouvement sans connaître toutes les pièces du plateau, vous ne pensez pas ?

L'une des mèches de bougie, noyée dans la cire, s'éteignit brusquement. La lumière vacilla un instant, Robett cligna des yeux, et Robb Stark avait disparu.

Le soulagement fit vaciller Lord Glover qui se retint lourdement au bureau et reprit le souffle qu'il n'avait même pas conscience d'avoir perdu. Cela changeait tout... Robb Stark, ressuscité. Roose Bolton, traître, mille fois traître.

Un hurlement de loup retentit entre les arbres du Wolfwood, au Sud de Deepwood Motte, et Robett le comprit pour ce qu'il était : une promesse et une menace.

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solar: terme qui est utilisé dans les fanfics anglaises (repris, je suppose du terme utilisé par G.R.R. Martin) pour désigner une espèce de bureau/bibliothèque privé/e appartenant au seigneur ou à la dame d'un château. Instant culture: le wikipedia anglais dit qu'au Moyen-Âge, en Anglais comme en Français, ce mot désignait les quartiers privés du seigneur et de sa femme. :)

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Prochain chapitre: "Les Stark ne meurent pas si aisément", avec plus de Jon Snow et de nouveaux personnages, comme Lyanna Mormont!

Merci beaucoup pour vos reviews! C'est vraiment agréable et motivant d'avoir vos retours!

J'espère que ce chapitre vous a plu!

Reviews?

*grands yeux suppliants de Jon Snow* et *lèvre boudeuse de Jon Snow* (combo)