« Hé Nath ! C'est vrai ce qui se dit sur toi à la fac ? »
Le jeune homme qui venait de se faire interpeller se retourna. Un groupe d'étudiants le regardait en ricanant. Celui qui venait de lui adresser la parole avait de fines mèches de cheveux noires qui dissimulaient presque ses yeux aux paupières tombantes. Son visage d'une pâleur maladive était long et maigre, ce qui faisait ressortir ses pommettes tellement saillantes qu'on aurait cru pouvoir s'y couper.
Nathaniel le regarda avec une froideur meurtrière. Il s'avança vers lui, les mains enfoncées dans ses poches, avec une démarche qui ne présageait rien de bon.
« Vas-y Chad, éclaire ma lanterne. Qu'est-ce-qui se dit sur moi ? »
Loin d'être décontenancé, l'autre soutenait son regard tout en gardant un air de supériorité.
« Que ton père te cognait et qu'il a fini par se suicider pour plus avoir à supporter ta sale gueule. »
Des rires narquois retentirent autour de lui lorsqu'il prononça ces mots, ce qui ne fit qu'accentuer son expression satisfaite.
Mais contrairement à ce à quoi il s'était attendu, un sourire glacial était apparu sur le visage de l'autre étudiant, qui fit un pas de plus dans sa direction.
« Parce-que tu penses vraiment qu'un type comme moi laisserait son père le frapper ? »
Malgré son air faussement détaché, on pouvait sentir l'aura menaçante qui planait derrière ses mots.
Chad eut l'air déstabilisé l'espace d'une seconde, mais il se reprit aussitôt, et laissa échapper un rire.
« Pas la peine de faire genre. On sait tous que t'es qu'une tapette qui chialerait s'il trouvait un chaton écrasé. T'es qu'un faible. C'est pour ça que ton père te frappait et que tu l'as laissé faire. Si t'étais un vrai homme tu l'aurais buté toi-même au lieu d'attendre qu'il crève. »
En entendant les ricanements reprendre de plus belle, Nathaniel perdit son sang-froid. Son poing réagit sans attendre son accord, et il vit ses phalanges percuter le visage de son interlocuteur avant même de comprendre que c'était lui qui venait de porter ce coup. Chad ne s'y était pas attendu. Il poussa un petit cri de surprise et perdit l'équilibre en se prenant les pieds dans ses propres jambes, tombant par terre d'une manière ridicule.
La poitrine de Nathaniel montait et redescendait avec un rythme croissant. L'air entrait dans ses poumons avec de plus en plus de difficulté.
Chad leva vers lui un regard qui contenait un mélange d'étonnement et de haine. Un filet de sang coulait de son nez qui semblait moins droit qu'un peu plus tôt.
Le jeune homme prit dans sa main son poing toujours serré avec lequel il avait donné le coup. L'endroit où ses phalanges étaient entrées en contact avec le visage de ce type était légèrement douloureux. Il pouvait le sentir lorsqu'il l'effleurait du bout des doigts.
Après avoir jeté un dernier regard de mépris à l'individu qu'il avait mis à terre, il tourna les talons et quitta les lieux. Le groupe d'étudiants n'avait visiblement pas eu le temps de se ressaisir, car personne ne se lança à sa poursuite.
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Il marchait seul en direction de la salle où aurait lieu son prochain cours. Seul, il l'était de plus en plus souvent ces derniers temps. Le jeune homme avait bien vu que ses anciens amis l'évitaient depuis qu'il avait commencé à changer. Rosalya avait même fait semblant de ne pas avoir remarqué sa présence la dernière fois qu'il avait essayé de lui parler. Pourtant, il était certain d'avoir vu son regard se poser sur lui l'espace d'une demi-seconde, avant qu'elle ne tourne brusquement la tête pour se diriger dans la direction opposée à lui. Certes, il n'avait jamais été extrêmement proche d'elle, mais il était bien forcé d'avouer qu'il avait été blessé par son attitude à son égard. C'était une amie de Susan lorsqu'ils étaient au lycée, et il la considérait un peu comme son dernier lien avec elle. La voir chercher à couper les ponts ne faisait que lui rappeler qu'une page avait été tournée et que la jeune fille ne reviendrait pas.
Oui, quand il y réfléchissait, il se rendait compte qu'il n'y avait que Kim et Ambre qui soient restées proches de lui. Tous les autres lui avaient tourné le dos.
Perdu dans ses pensées, il ne remarqua qu'au dernier moment la chevelure brune familière qui venait de passer devant lui, et il se rappela soudain qu'il y avait bien quelqu'un d'autre.
« Hé, Melody ! » s'exclama-t-il en se retournant et en posant une main sur l'épaule de la jeune femme.
Cette dernière sursauta et ses yeux s'élargirent lorsqu'elle le reconnut. Elle eut comme un mouvement de recul, et la main du jeune homme retomba sur le côté.
« Nathaniel ? Oh … »
Il se gratta l'arrière du crâne, regrettant soudain son élan de sociabilité. Melody semblait plus mal à l'aise que jamais. Ses yeux regardaient sur les côtés plutôt que de se poser sur lui, comme si elle souhaitait fuir cette conversation au plus vite. Il fit semblant de n'avoir pas remarqué sa réaction.
« Ouais, ça faisait longtemps. » se contenta-t-il de dire pour remplir le silence gênant qui s'était installé.
Lui et la jeune femme étaient amis depuis le lycée. Il savait qu'elle avait eu des sentiments pour lui à une époque, même s'ils n'avaient jamais été réciproques. Ça avait fini par lui passer, et ils étaient restés proches malgré tout, mais ils avaient peu à peu perdu contact lorsqu'ils étaient entrés dans leurs études supérieures, et ce même s'ils étaient allés dans la même fac. Ils avaient chacun emprunté des voies différentes, et n'avaient plus vraiment eu l'occasion de se revoir. Melody était une étudiante en art, tandis que Nathaniel était en lettres.
La jeune fille sembla tenter de se ressaisir afin de dissimuler sa gêne, mais elle ne parvint qu'à faire une grimace pas vraiment encourageante.
« Tu … On dirait que tu as changé. L'expression sur ton visage. Elle est différente d'avant. »
Elle avait essayé de dire ça avec un air naturel, mais son ton s'était fait plus dur sur la fin de sa phrase, sans doute involontairement. Il y avait peu de doutes quant au fait qu'elle ne disait pas ça comme un compliment.
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils, mais il se contenta de hausser les épaules.
« Bah, les gens changent, c'est normal. Toi aussi je suis sûr que tu as changé. »
Elle resta silencieuse. Son regard se fit soudain plus froid, et toute trace de faux-semblants disparut de son expression.
« J'ai entendu parler de ce qui s'est passé avec Chad. Il paraît que tu l'as frappé. »
« Il l'avait mérité. » répondit-il aussitôt avec une voix cassante.
La jeune femme le regarda avec un air accusateur.
« Qu'il l'ait mérité ou pas ça m'importe peu. Depuis quand tu frappes les gens toi ? Je ne pensais pas que tu étais un voyou. »
Elle garda le silence pendant quelques secondes, avant de reprendre à mi-voix.
« Je ne sais pas ce qui te prend Nathaniel, mais je ne suis pas sure que la personne que tu es en train de devenir soit quelqu'un que j'ai envie de garder dans mon entourage. »
Le jeune homme se figea et la regarda avec des yeux ronds. Ses mots résonnaient dans sa tête, cruels, froids, et vides de sens à ses yeux. Il se rendit compte d'à quel point la personne qu'il avait sous les yeux était complètement déphasée par rapport à lui. Ses mots faisaient sens dans son propre référentiel où la violence n'était qu'un concept obscur dont il fallait à tout prix se tenir éloigné, mais dans le monde de Nathaniel, ils étaient tout simplement absurdes. Aurait-elle eu l'audace de lui reprocher de s'en être pris à Chad si elle avait su comment la scène s'était déroulée ? Lui aurait-elle parlé de cette façon si elle avait été au courant pour son père et pour tout le reste ? Il n'en avait aucune idée. Tout ce qu'il pouvait voir désormais, c'était le gouffre qui s'était creusé entre eux deux. Ils vivaient dans deux univers différents. Le jeune homme pouvait voir dans son regard empli de jugement qu'il n'y avait pas de place pour le compromis. Elle ne pourrait jamais le comprendre.
Il baissa les yeux et garda le silence. Melody en fit de même. Elle se contenta de détourner la tête et de tourner les talons sans rien dire de plus.
Le jeune homme la regarda s'éloigner pendant quelques secondes. Puis, il fit demi-tour et se dirigea vers l'extérieur du bâtiment.
Tout compte fait, il n'était pas d'humeur à aller en cours aujourd'hui.
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Il était plus de minuit et Nathaniel marchait seul dans les rues désertes d'Antéros. Quelqu'un le suivait sans grande discrétion depuis un moment maintenant, et il avait une bonne idée de l'identité de la personne, qui avait pris soin de venir accompagnée.
Il poussa un soupir lorsqu'il entendit le type en question l'interpeller comme il l'avait craint. Il hésita à l'ignorer et à partir, mais il prit finalement la décision sans doute stupide de s'arrêter pour écouter ce qu'il avait à lui dire.
« Chad … Quelle surprise de te voir ici. » dit-il avec un air sarcastique.
Après tout, ça ne faisait toujours qu'une demi-heure que l'autre le suivait à la trace.
Le jeune homme s'approcha de lui. Ses yeux lançaient des éclairs, et un sourire mesquin était étalé sur son visage.
Son nez était légèrement plus tordu que la dernière fois qu'il l'avait vu, quelques semaines plus tôt. En voyant ça, Nathaniel ne put retenir un reniflement amusé, qui ne sembla pas plaire à celui qui lui faisait face.
Ce dernier lança un regard lourd de sens aux deux personnes qui l'accompagnaient, des mecs assez grands aux muscles si développés qu'ils étaient apparents même sous leurs vêtements.
Les deux types semblèrent comprendre ce qu'il voulait dire sans avoir besoin de mots, et ils hochèrent la tête pour exprimer leur accord. Ils s'approchèrent ensuite de Nathaniel, et attrapèrent chacun un de ses bras, qu'ils immobilisèrent dans son dos sans même lui laisser le temps de se débattre.
« Hé, me touchez pas ! » s'exclama ce dernier en se rendant compte trop tard qu'il s'était laissé prendre au piège.
Mais à cet instant, Chad s'approcha et s'arrêta juste devant lui avec une expression qui oscillait entre le mépris et la satisfaction narcissique.
« Alors, espèce de connard, t'es prêt à faire face aux conséquences de tes actes ? »
Nathaniel s'apprêtait à répliquer, mais, au même moment, il sentit le poing du jeune homme entrer violemment en contact avec sa mâchoire, et son visage fut propulsé vers l'arrière alors que les deux autres continuaient de maintenir son corps en place en le tenant par chacun de ses bras. Il sentit le métal contre sa peau, et une douleur fulgurante le traversa instantanément. Lorsqu'il releva les yeux, il comprit que c'était la chevalière que le jeune homme avait au doigt qu'il avait senti, et qu'elle lui avait probablement salement entaillé la lèvre. Du sang avait coulé le long de son menton, et des gouttes tombaient au sol avec un bruit régulier.
« Je vais te faire regretter de m'avoir humilié en public, pauvre tâche. » lui dit Chad avec une lueur mauvaise dans les yeux.
Il sortit alors une barre en métal assez longue de sous ses vêtements.
« Baissez-lui son froc » ordonna-t-il aux deux autres, dont l'emprise sur Nathaniel était si forte qu'il ne parvenait pas à s'en défaire, même en se débattant de toutes ses forces.
Dans la panique du moment, il eut alors une idée. Le jeune homme ferma les yeux, et se laissa tomber de tout son poids, en laissant ses forces abandonner chacun de ses muscles.
Le contraste avec l'énergie qu'il utilisait pour se débattre l'instant d'avant fut si saisissant que les deux types lâchèrent prise sous le coup de la surprise, et il s'étala par terre, visiblement inconscient.
Chad laissa échapper un ricanement.
« Je rêve ou cet abruti se pisse tellement dessus qu'il en est tombé dans les pommes ? »
Mais, alors que l'un des deux types s'approchait de lui pour vérifier son état, Nathaniel se retourna brusquement et lui donna un violent coup de pied dans le visage. Son assaillant recula en se tenant le nez avec les deux mains. Le jeune homme ne perdit pas une seconde. Il fondit sur lui et le frappa de toutes ses forces dans la poitrine, à coups répétitifs.
Il finit par tomber au sol avec un dernier cri étouffé, et resta recroquevillé sur lui-même, se tenant les côtes en grimaçant.
« Putain, tu vas regretter ça ! » s'exclama Chad en s'approchant de lui.
Mais Nathaniel fut plus rapide que son adversaire. Soudain rendu comme fou par la rage, il attrapa ce dernier par le col de son tee-shirt, et se mit à le frapper au visage sans s'arrêter un seul instant. Ce n'est que lorsqu'il remarqua le sang sur ses phalanges qu'il se rendit compte qu'il était allé trop loin sans le vouloir. Il lâcha le jeune homme avec un sursaut horrifié, et ce dernier tomba par terre sans émettre la moindre résistance. Il reposait inerte sur le sol, son corps seulement secoué par ses inspirations et ses expirations inégales. Son visage couvert de sang était méconnaissable. Ses yeux emplis de rage semblaient maintenant résignés. Ils restaient rivés au sol afin de ne pas avoir à croiser ceux du jeune homme qui l'avait vaincu.
Ce dernier se rappela de la présence du troisième individu lorsqu'il l'entendit bouger un peu plus loin, mais l'homme se contenta de lever les mains en signe de paix.
« Je me fiche pas mal de Chad et de ses histoires. Je suis juste venu parce qu'on m'a demandé de rendre service, donc considère que t'as gagné mec. Je vais rien tenter. »
Nathaniel n'eut pas besoin de se le faire dire deux fois. Profitant de ce que les deux autres étaient toujours à terre, il s'empressa de quitter la ruelle dans laquelle l'altercation avait eu lieu.
Marchant sur ses jambes tremblantes, il leva devant ses yeux ses mains rendues rouges par le liquide qui avait dégouliné sur ses doigts, et dont les goutes avaient formé des sillons qui coulaient le long de ses avant-bras. Il ne savait pas si ce sang était le sien, celui de ses adversaires, ou un mélange des deux. La seule chose dont il était certain, c'était que les quantités étaient trop importantes pour qu'il puisse se sentir bien en voyant cette couleur qu'il n'aimait pas.
Désormais suffisamment loin de ses assaillants, le jeune homme s'arrêta, et il sentit sa gorge se serrer. Ses doigts tremblaient sous la lumière du lampadaire.
Il repensa à son père, et sa respiration devint plus difficile.
Il avait frappé ces types. Certes, c'était eux qui l'avaient attaqué les premiers, mais il les avait frappés et laissés K.O. dans une ruelle sombre.
Il se souvint de ce que son père lui faisait subir lorsqu'il était au lycée. Est-ce qu'il était en train de devenir comme lui ? Est-ce qu'il n'était désormais plus capable d'affronter ses problèmes autrement que par la violence ?
Sa respiration était saccadée, et l'air se faisait de plus en plus rare dans sa gorge.
Il avança d'un pas chancelant et plaqua une main autour de son cou.
L'air ne passait plus. Il haletait pathétiquement à la recherche d'oxygène, mais rien n'y faisait. Ses poumons étaient en feu.
'Je vais mourir' pensa-t-il alors que ses doigts se resserraient autour de sa gorge, et que ses ongles s'enfonçaient dans sa peau 'Je vais étouffer tout seul dans cette ruelle.'
Son cœur s'accéléra. C'était la fin. C'était vraiment la fin. Il ne pouvait plus respirer. Les battements dans sa poitrine résonnaient tellement fort qu'il ne pouvait plus rien entendre d'autre. Ses genoux cédèrent sous son poids, et il se retrouva à quatre pattes, haletant pathétiquement au-dessus du sol pavé.
Ses doigts lâchèrent prise, laissant des marques rouges sur son cou là où ses ongles avaient entaillé sa peau.
Et de façon si soudaine qu'il en lâcha un hoquet de surprise, l'air s'engouffra brusquement dans sa gorge et jusqu'à ses poumons. Il ouvrit la bouche et inhala tout ce qu'il pouvait, allant si vite qu'il manqua de s'étouffer et se mit à tousser.
N'ayant plus la moindre trace d'énergie dans ses membres tremblants, Nathaniel se laissa tomber à terre, et se contenta de rouler sur le sol pour se mettre sur le dos.
Il leva des yeux humides vers la lune qui brillait seule dans le ciel.
Au fond, c'était peut-être vrai qu'il avait changé plus qu'il n'était normal de le faire. Peut-être qu'il était devenu un sale type comme tout le monde avait l'air de le penser.
Peut-être qu'il était tout simplement comme son père, et qu'il n'y avait rien qu'il pouvait faire contre ça.
