Chapitre 32 : Douleur et bonheur
Après le déjeuner, Will, Lyra et Lee partirent rejoindre le père de Will. Celui-ci allait bien. Les deux enfants discutèrent de plein de choses. Ils avaient envie de s'isoler ensemble. Mais ils remarquèrent que leurs daemons, qu'ils avaient totalement oubliés, n'étaient plus avec eux.
- Où sont nos daemons? dit Lyra.
- je n'en sais rien. On ne les a pas vus depuis…depuis quand?
- Attends, dit Lyra, quand nous avons quitté le monde où se déroulait la guerre pour celui-ci, nos daemons ont bien sûr passé la fenêtre. Ensuite…On s'est tourné vers la mer, et c'est à ce moment-là qu'ils ont dû s'éclipser. Ce n'est pas étonnant qu'ils nous fuient.
- Moi, dit Will, le mien m'a complètement ignoré. A vrai dire, cela s'est passé comme s'il n'était pas là.
- Par contre, Pan a un peu parlé avec moi quand je me suis réveillée, comme si rien n'était arrivé. Mais j'ai bien senti qu'il était différent. Je n'avais pas cette habituelle confiance qui nous avaient toujours habités. C'était une confiance…méfiante.
Will et Lyra marchaient en suivant le bord de la mer, dans les dunes. Parry et Scoresby s'étaient assis et discutaient comme deux bons amis qui s'étaient toujours connus.
Lire le chapitre 37 du Miroir d'Ambre : un changement est à prendre en compte dans la fic : Lyra conserve son don de déchiffrer l'aléthiomètre.
Ils finirent par s'endormir, baignés de la foule de pensées qui les submergeaient, vaincus par la fatigue. Ils eurent tous deux un sommeil agité et firent des cauchemars. Mais ils ne se réveillèrent que quasiment douze heures plus tard. Le soleil s'était déjà levé depuis longtemps; en temps normal, ses rayons les auraient tiré du sommeil, mais ils avaient dormi si profondément que cela ne leur avait rien fait. Leur première pensée fut pour l'autre. Lyra s'étira et se redressa.
- J'ai fait des cauchemars cette nuit. Dans l'un d'eux, je partais vivre avec toi dans ton monde, et on m'arrachait le cœur, comme quand j'ai été séparée de Pantalaimon, et je mourrais très vite, malade…Oh, c'était si affreux que je n'ose plus y penser.
- Moi aussi, dit Will, j'ai eu des cauchemars comme ça…Mais d'ailleurs, nous devrions demander à mon père. Il est chaman, peut-être en sait-il plus…
- Oui, c'est une bonne idée, mais hier, Lee et ton père nous sont totalement sortis de l'esprit. On avait déjà trop de choses auxquelles penser, d'autant plus qu'elles occupaient un place si importante. Aujourd'hui, nous ne devons pas pleurer. Pleurer signifierait qu'on n'accepte pas le réalité, or c'est tout ce que nous pouvons faire.
- Tu as raison. On y va?
Lyra hocha la tête, et ils se levèrent et rejoignirent les deux hommes, deux kilomètres plus loin. Ils avaient beaucoup marché en parlant la veille. Parry et Scoresby avaient suivi la scène de la veille, savaient pourquoi, car Parry avait rencontré récemment un ange, et ils avaient le cœur déchiré par la détresse des enfants unis par un amour passionné. Mais Parry avait aussi une immense tristesse, un immense chagrin à cause d'une autre nouvelle qu'il avait sue grâce à son don de chaman. Will n'avait pas fini d'être éprouvé.
- Will, dit Parry quand son fils arriva, je sais ce qui s'est passé, et pourquoi. Je sais ton désespoir. Et malgré tout, il y a encore une chose…
Will le regarda droit dans les yeux. Et y comprit la fin de la phrase.
- Non…Non, ce n'est pas vrai…Maman n'est pas morte…
Will ne put se contenir et pleurer, verser des larmes amères, et se jeta dans les bras de son père. L'étreinte de celui-ci lui apporta du réconfort. Will songea qu'il n'avait jamais connu qu'un seul de ses parents à la fois: désormais, ce ne serait plus sa mère, mais son père.
- C'est à cause de sa maladie? Demanda Will, la voix tremblante.
- Oui, à cause de cela. Tu sais que je ne veux pas te blesser, mais dans l'état où elle était, on ne pouvait plus espérer pour elle. Elle était condamnée. Par contre, j'essaierai de te donner ce qu'elle n'a pas pu te donner. Que tu aies enfin un vrai père.
- Mais j'en ai toujours eu un vrai, Père!
- Ne m'appelle plus comme ça. On se connaît déjà mieux. On n'est plus que tous les deux de la même famille.
- Alors, Papa, dit Will, un sourire aux lèvres.
Un courant de bonheur passait entre le père et le fils.
Puis le fils aborda un autre sujet.
- Quand devrons-nous retourner dans notre monde?
- D'ici peu de temps, je suppose. Il faut que j'y retourne rapidement ou je vais bientôt mourir. Je sens que je ne pourrai pas rester plus d'un mois, ou moins. J'ai hâte de le retrouver, mais c'est en même temps renoncer, tourner le dos à tous ce que nous avons découvert. Et nous n'en avons pas le choix.
- Papa, s'il le faut, je suis prêt à rentrer tout de suite. Je ne veux pas que tu souffres pour que je sois encore avec Lyra.
- Ne t'inquiète pas pour le moment, dit John Parry. Je te promets de ne rien te cacher si je vais mal. Je viens avec vous. Lee?
Lee, qui avait discuté avec Lyra, répondit:
- Oui, John, que veux-tu?
- On va à la forteresse.
- Très bien, dit Lee. Allez, Lyra, il faut bien partir.
- Oui, dit celle-ci. Elle regarda Will, qui ouvrit une fenêtre, et ils changèrent de monde en direction de la forteresse.
Ils étaient attendus à la forteresse. Mais personne ne s'était réellement inquiété pour le groupe. On leur apprit que Lord Asriel était revenu à lui la veille vers vingt-trois heures. Mme Coulter allait déjà mieux et était capable de marcher. Parry, de son côté, souhaitait parler dès que possible en tête-à-tête avec les parents de Lyra avant qu'ils ne voient cette dernière , pour qu'ils sachent ce que John, Lee, Will et Lyra avaient découvert à propos des fenêtres, de la Poussière et des Spectres. Ils déjeunèrent d'abord, d'un appétit réduit, surtout pour Will et Lyra; ils songeaient sans cesse qu'ils auraient bientôt à se séparer. John Parry mangea rapidement et quitta la table, laissant Lee et les deux enfants-qui n'en étaient plus vraiment maintenant que leurs daemons avaient pris une forme définitive- et monta dans la tour inflexible.
Will, intrigué, demanda:
- Qu'est-il allé faire?
- Quelque chose, dit Lee, qu'il a raison de faire. J'ai bien compris ses intentions. Il va voir Lord Asriel et Mme Coulter pour leur dire ce qu'on a appris en leur absence et ce que tout cela signifie. Ils est préférable qu'ils sachent avant que vous montiez et que Lyra ne les voient à son tour…car je suppose que tu le feras, Lyra.
- Oui, dit Lyra, c'est vrai que je veux parler à mes parents (cela lui parut étrange de le dire) parce que maintenant….je les considère différemment. Avant, je pense que je leur étais indifférente, même si Lord Asriel, quand j'étais bébé, s'est chargé de me placer dans un couvent puis à Jordan College, et si Mme Coulter a essayé de me protéger.
- Il est vrai qu'ils ne t'ont pas prêté une grande attention pendant ton enfance. Si tu veux mon avis, pendant un long moment, ni l'un ni l'autre n'ont souhaité ta venue au monde, car elle était une grande source d'ennui et de problèmes. Mais à présent eux aussi ne te considèrent plus comme avant. Ils ont pris conscience que leur fille n'était pas ordinaire et avait son importance. Et ils ont choisi d'agir pour que leur fille vive et qu'il n'y ait pas d'Inquisition permanente.
- Oui, dit Lyra, et…
Elle fut interrompue par un intendant qui venait d'entrer.
- Excusez-moi, dit celui-ci, de vous déranger, mais je préviens Mr Scoresby et Mr Will qu'ils peuvent monter retrouver Mr Parry et Mlle Lyra qu'elle est attendue par ses parents.
- Très bien, dit Lee, cela ne me surprend pas. Nous y allons tout de suite.
Ils abandonnèrent leur repas, n'ayant plus fin, et se dirigèrent donc vers l'escalier. Le regard de Will croisa celui de Lyra, et Will comprit qu'elle hésitait, qu'elle ne savait pas quoi faire…
- Il faut que tu les voies et parles avec eux, dit Will.
- Oui, mais…je ne sais pas ce que je leur dirai. Tu comprends, Will, je ne les ai jamais aimé jusqu'à maintenant, et maintenant, ce n'est plus comme avant.
- Eux aussi sont un peu dans la même situation. Dis-toi que si tu veux avoir des parents il faut commencer par ça.
- Crois-tu vraiment que dans le futur j'aie de vrais parents?
Will hésita et réfléchit avant de répondre:
- Oui, si chacun fait des efforts, si vous vous promettez la confiance, principale chose, et ensuite si Lord Asriel et Mme Coulter se promettent de s'entendre. Je suis sûr que si tu demandes à l'aléthiomètre, il te répondra la même chose. S'ils veulent te voir, c'est pour te dire quelque chose. Alors vas-y.
Lyra, un peu rassurée, gravit avec Will l'escalier. Lee était déjà avec John Parry. Will les rejoignit. Avec un dernier regard de celui-ci, Lyra frappa à la porte du bureau de Lord Asriel.
Mme Coulter répondit:
- Entrez!
Lyra entra dans la pièce. Mme Coulter était assise dans le fauteuil et Lord Asriel était couché.
- On t'attendait, dit Mme Coulter. Nous te remercions, ainsi que Will,et votre ami de s'être occupés de nous. Mais tu ne doit pas nous remercier.
- Pourquoi? demanda Lyra.
- Parce que nous n'avons pas joué nos de parents auprès de toi. Nous ne nous sommes pas souciés de toi. Et ce que nous avons fait en tuant Métatron est normal.
- Oui, mais...Enfin, si vous ne voulez pas tant pis.
- John Parry nous a mis au courant de ce qu'il s'est passé, dit Lord Asriel. Nous devrons retourner dans notre monde. J'aimerais savoir ce que tu as décidé de faire, quelles sont tes intentions.
Lyra, étonnée, fut prise au dépourvu, et hésita.
- En réalité, je n'en sais rien. J'y ai réfléchi mais je ne sais pas où aller.
Mme Coulter et Lord Asriel se regardèrent. Un regard mystérieux qui sous-entendait quelque chose. Cela leur était rarement arrivé, seulement treize ans auparavant. Lord Asriel reprit la parole:
- Marisa et moi te proposons de venir avec nous. Nous pensons que la meilleure chose serait de retourner à Oxford - je sais que tu y tiens - et d'y trouver une maison. Tu peux aussi venir avec nous et partir de ton côté.
- Peut-être...je ne suis pas encore décidée. Mais vous avez dit "trouver une maison", pour vous deux?
- Oui, dit Mme Coulter. Nous avons choisi d'être à nouveau ensemble. Nous nous sommes séparés autrefois car nous en voulions à l'autre et avions chacun des idées différentes. Mais maintenant nous avons trouvé ce que nous cherchions, et nous avons appris bien plus de choses que nous ne pensions apprendre. Les choses n'ont plus de secret, alors il n'y a plus rien à chercher.
- Et aussi pour d'autres raisons, ajouta Lord Asriel. Nous avons été réunis pour un même but, tuer Métatron, et nous voulons continuer à être réunis.
Lyra, décidée à présent, déclara:
- Je viens avec vous.
Elle regarda Mme Coulter, qui lui fit un petit sourire - chose qui surprit Lyra, c'était un réel sourire, pas un e ceux qu'elle utilisait pour envoûter les gens -, puis Lord Asriel. Celui-ci ne dit rien, mais Stelmaria, encore faible, se leva, s'approcha du daemon de Lyra, et doucement, très doucement, avança la patte vers lui. Le singe doré se rapprocha à son tour, posa une main sur le léopard des neiges, et comme ce dernier, avança l'autre main. Pantalaimon regarda les deux daemons; ceux-ci semblaient vouloir l'inviter. Alors il fit un pas vers eux, et les toucha. Les trois daemons restèrent ainsi, dans une belle pose, et les rayons du soleil les éclairaient d'une belle lumière dorée.
Lyra rompit le silence; elle était sûre d'elle, elle savait la signification de chaque mot, elle savait pourquoi elle faisait cela.
- Et je resterai avec vous.
Une seconde de silence passa puis Lord Asriel, ému au fond de lui-même que sa fille veuille aller avec lui, dit
- Très bien. Alors je pense qu'une chose s'impose; deux parents et une fille, c'est bien, mais les parents doivent s'unir en se mariant afin de prouver leur entente, leur promesse de rester ensemble,avec leur fille. Marisa, j'ai réfléchi à ta remarque - tu t'en souviens - si inattendue quand tu l'as dite, mais qui maintenant m'est possible. Sache que je veux le faire. A toi de choisir.
- Asriel, répondit Mme Coulter, n'as-tu pas deviné depuis un moment ce que je veux? Oui, c'est oui. Et j'aimerais le faire ici, car c'est déjà notre lieu de victoire, où le garçon et son père sont là, et surtout parce que dans notre monde ce ne sera pas facile, tout sera moins bien, et l'Église nous souhaite morts tous les trois. Ici, nous sommes dans un autre monde; et je veux en profiter jusqu'au moment où je serai obligée de le quitter.
- Comme tu voudras, dit Lord Asriel. Moi aussi je préfère ici. dès que j'irai mieux, donc, on le fera. Mais... Lyra?
- Oui, répondit-elle.
- Es-tu d'accord?
- Bien sûr, répondit Lyra bouleversée. Elle avait enfin des parents normaux, vivrait avec eux, et ceux-ci se marieraient! Mais en même temps une autre pensée lui traversa l'esprit, et lui enleva d'un seul coup le bonheur dans lequel elle se trouvait. Will. Cela lui enleva soudainement son sourire, son expression changea. Le destin avait voulu qu'elle connaisse et ait des parents, mais qu'elle soit séparée de celui qu'elle aimait plus que tout au monde.
Mme Coulter, étonnée, lui demanda:
- Pourquoi es-tu triste? Puis, ayant sans doute compris pourquoi, elle ajouta:
-Tu peux partir.
- Merci, dit simplement Lyra. Elle quitta la pièce.
Quatre jours après, ours, sorcières, Gallivespiens, tous ceux qui avaient été les alliés de Lord Asriel étaient revenus. Pour une surprise, leur avait-on dit. Lyra était heureuse pour cela. Elle avait demandé à l'aléthiomètre si le mariage de Mme Coulter et de Lord Asriel était une bonne chose, et s'il durerait, et l'aléthiomètre lui avait répondu: " C'est la meilleure chose qui soit, et ce sera pour toujours."
La cérémonie se passa très agréablement, et Lyra, à la fin, alla embrasser sa mère, puis son père. Il n'y eu pas de prêtre, mais ce fut Ruta Skadi, préalablement aidée, qui dirigea la cérémonie. Ce n'était pas une messe: qui prier?
Le lendemain fut une journée aussi importante que celle de la veille. Will et son père devaient retourner dans leur monde natal. Lyra et ses parents devaient repartir le lendemain.
John Parry et Lee Scoresby, Lord Asriel et Lady Asriel partirent en gyroptère à Cittàgazze. Lord Asriel et John Parry avaient discuté ensemble l'avant-veille. L'un comme l'autre possédait beaucoup de connaissances, mais leur plus grand point commun étaient qu'ils étaient pères de deux enfants qui s'aimaient l'un l'autre. Ils parlèrent beaucoup de cela. A la fin, Lord Asriel dit:
- John, nous venons de nous découvrir, et pourtant nous nous quitterons bientôt. Pour vous remercier d'avoir donné votre onguent pour guérir ma blessure, et pour vous aider plus tard, je vous donne ce qu'il me reste.
Lord Asriel sortit de sa poche un assez gros diamant non taillé, et le lui donna.
- Il a été trouvé en creusant les fondations de la forteresse. J'espère qu'il vous sera utile.
- Merci mille fois, dit Parry. Ce sera aussi un souvenir. J'ignore comment seront les choses mais je sais - grâce à mon don de chaman - que tout se passera bien. Et Lyra m'a dit grâce à son aléthiomètre que nous n'aurions pas de problèmes et ne manquerions de rien. Aussi je ne vendrai pas ce diamant. Gardez en échange cet objet qu'on peut considérer comme une amulette. Il m'a toujours fait penser à mon daemon.
Il donna à son tour à Lord Asriel un morceau d'argent sur lequel était gravé un aigle, les ailes déployées.
- Merci, dit Lord Asriel. Je le garderai toujours.
Will et Lyra restèrent ensemble jusqu'au dernier instant.
- Lyra, dit Will, ut te souviens que tu m'avais demandé un jour si tu aurais de vrais parents? Je t'ai répondu oui. Et j'avais raison. Je l'ai deviné seul. Et mon père m'a dit qu'à mon tour, je peux devenir chaman. J'ai décidé que je le serai. Je pourrai ainsi savoir ce sue tu es devenue.
- Moi aussi, dit Lyra, je sais utiliser l'aléthiomètre, mais je perdrai mon don si je ne travaille pas et si je n'acquiers pas la sagesse. Je lirai l'aléthiomètre plus profondément. Cela me permettra de tout savoir sur toi.
Ils se séparèrent, après avoir fait leur adieux.
- Lyra...dit Will.
- Will...dit Lyra.
Ils se firent un ultime baiser, et avec un dernier regard de Lyra, Will franchit la fenêtre, précédé de son père, tandis que Lyra, avec un dernier regard de Will, vit le garçon franchir la fenêtre, et la refermer.
