Il lui semble que la nuit n'a jamais été aussi noire. Un noir d'encre, épais, dense. Il ne voit pas où il met les pieds. Il ne voit pas où il va. La seule chose qu'il sait, c'est qu'au bord de la route, il y a de l'herbe. Et qu'il faut qu'il continue de marcher sur cette herbe pour ne pas se retrouver sur la route et se faire faucher par une des rares voitures qui passe.
Il n'y a rien dans le ciel. Pas une étoile, pas de lune. Les nuages encombrent la voûte céleste, à l'image de l'esprit encombré de Michael. Il regrette de ne pas avoir accepté la proposition de cet homme ; sa décision de partir, en pleine nuit, avait été stupide et irréfléchie. Depuis des heures, il se demande ce qui l'a poussé à faire ça, pourquoi il n'a pas été plus prudent.
Ses côtes le font horriblement souffrir, il a l'impression d'avoir la jambe gauche complètement broyée ; et il n'arrive plus à bouger son poignet droit.
Au fur et à mesure qu'il marche, le poids qu'il porte sur les épaules depuis qu'il a quitté Lincoln et LJ se fait de plus en plus pesant, de plus en plus désagréable. Ce n'est pas tant le fait d'avoir laissé derrière lui son frère et son neveu. Il sait que désormais, ils feront tout pour retrouver une vie à peu près normale. Non, ce qui l'anéanti, c'est que plus il marche, et plus son esprit se borne à lui montrer des images et à lui faire ressentir des choses de plus en plus insupportables.
Il se souvient de ce jour, ce jour où il a dévoilé à Sara ce qu'il comptait faire à Fox River ; pourquoi il se trouvait là, et ce qu'il attendait d'elle. Il revoit son regard choqué, son visage décomposé, lorsqu'elle s'est rendu compte qu'elle faisait partie du plan. Il revoit aussi son air triste et sombre lorsqu'il éludait les questions qu'elle lui posait, lorsqu'il jouait ouvertement avec la confiance qu'elle avait placée en lui.
Sara avait été la seule personne qui ait réussi à l'approcher d'aussi près, à percer ce mur qu'il avait érigé autour de lui depuis des années.
Michael pense ensuite à ce qu'aurait été sa vie, si elle ne l'avait pas cru, si elle aurait été persuadée de la culpabilité de Lincoln, si elle aurait préféré révéler son plan à Pope. Si elle n'aurait pas cherché plus loin. Si Sara aurait agi ainsi, elle serait toujours là. Toujours en vie.
Michael sent sa gorge se nouer et essaie, en vain, de chasser Sara de son esprit. Il se maudit de devoir faire ça, de devoir l'oublier momentanément pour arrêter de souffrir le martyre. Il ne peut pas l'oublier. Et il ne veut pas.
Pendant des heures, Michael marche. Il ne sait pas si ses pas vont le conduire quelque part. Il ne croise personne, si ce n'est quelques voitures qui ne s'arrêteraient pour rien au monde, et surtout pas pour un inconnu au bord de la route. Poussé par la colère et l'envie de continuer pour rendre la monnaie de sa pièce à cette cinglée, le jeune homme marche.
A l'aube, le ciel s'embrase. Le soleil y commence sa lente ascension, promettant une autre journée chaude et harassante. Michael s'arrête un instant, observe le paysage autour de lui. Quelques maisons, dispersées ça et là, annonciatrices d'un village tout proche, se découpent de manière très nette sur le ciel orange. Il n'y a pas un signe de vie ; pourtant, Michael reprend espoir et continue son chemin. Personne ici, pense-t-il, ne pourra le renseigner, mais au moins pourra-t-il, avec un peu de chance, compter sur l'hospitalité des habitants.
Alors qu'il arpente la rue principale de ce minuscule village, sa vue se brouille et ses jambes semblent vouloir se dérober sous lui. Michael, la respiration coupée, se réfugie dans une des nombreuses petites ruelles perpendiculaires à la grande rue et s'adosse au mur, tentant en vain de reprendre son souffle. La tête lui tourne, les murmures du village qui s'éveille doucement se font plus lointains. Il lutte pour ne pas sombrer mais peine perdue, un gouffre noir s'ouvre à ses pieds et l'engloutit.
Sandro Renzo s'était réveillé aux aurores. Il ne dormait plus beaucoup ses temps-ci, surtout depuis que sa fille, Elena, était partie vivre à Panama City avec son mari. Sandro n'avait jamais aimé cet homme. Sous ses airs de bon samaritain, il n'était rien d'autre qu'un opportuniste, prêt à profiter de la moindre pièce qu'il pouvait extorquer à sa femme. Sandro avait bien tenté de mettre Elena en garde, mais rien à faire : la jeune femme n'avait rien voulu entendre. Et le vieil homme n'avait pas pu compter sur le soutien de sa femme : celle-ci était morte, emportée par la malaria. Sandro était seul, et il avait appris à vivre avec cette solitude.
Ce matin-là, il sort par l'arrière de sa petite maison, qui donne sur la rue principale du village. Un sac poubelle à la main, Sandro s'en débarrasse bien vite, sort de la ruelle et reste là, quelques instants, à la jonction des deux rues, le visage offert au soleil levant. Il aime voir le village s'éveiller, les habitants sortirent de leur maison pour se rendre au marché, sur la grande place, à un ou deux kilomètres de là. Il aime écouter le bourdonnement qui envahit progressivement les moindres recoins de cet endroit, cet endroit où il a passé les plus belles années de sa vie.
Après avoir laissé le soleil lui réchauffer la peau, Sandro se retourne et s'enfonce dans la pénombre de la ruelle. Il marche doucement, emplissant ses poumons des odeurs du matin.
Arrivé près de la porte qu'il a laissée entrouverte, Sandro s'arrête. Il y a quelque chose dans cette ruelle. Ou plutôt … quelqu'un.
Le vieil homme fronce les sourcils. Il n'a pas peur ; qui pourrait bien vouloir détrousser un vieux comme lui ? Il ne possède rien si ce n'est cette vieille bicoque. Alors, prudemment quand même, Sandro fait quelques pas, fouillant du regard le fond de la ruelle.
Et là, il aperçoit un homme, adossé contre le mur, les yeux clos et le visage livide, couvert de coupures et de bleus.
La peine s'est transformée en colère. Sara ne comprend pas pourquoi ce type, assis en face d'elle, lui montre des images. Ces images. Ces images particulières, choisies avec soin. Non pas celles qui se perdent dans le flou de la mémoire, mais celles qui restent à la surface, celles dont on se rappelle toujours, celles qu'on ne peut pas oublier. Sara en a assez de ne pas saisir la subtilité de cette … expérience. Elle en a assez de voir ce Jack poser sur elle un regard compatissant. Elle en a assez de rester assise là à supporter des choses qu'elle ne comprend pas.
-Expliquez-moi, vous qui semblez vous y connaître. Pourquoi je suis ici ? Qu'est-ce que je fais là ? Pourquoi je ne suis pas …
-Morte ?
-Oui ! Pourquoi ??
Jack soupire. Il n'est pas censé lui parler. Il n'est pas censé lui expliquer. Elle est censée comprendre par elle-même. Mais là, Jack se rend compte qu'il a à faire à quelqu'un qui ne compte pas se laisser submerger par ses souvenirs pour comprendre.
Sara fait partie de ses personnes qui vivent avec leur passé, mais qui refuse qu'on le leur rappelle. Et surtout pas lorsqu'elles ne comprennent pas pourquoi.
-Ecoutez, Sara …
Jack se penche sur la table et baisse la voix.
-Laissez-moi vous aidez à comprendre.
Il pose une nouvelle fois ses mains sur celles de la jeune femme.
-Laissez-moi tranquille.
La voix de Sara, sourde et chargée de colère, fait reculer Jack. Il plisse les yeux, comme s'il cherche à la sonder du regard, et croise les bras sur sa poitrine, tandis que Sara se prend la tête entre les mains, comme pour tenter d'arrêter le flot d'images qui continuent à déferler dans son esprit.
-Sara …
-Non, arrêtez. Laissez-moi tranquille.
Elle relève la tête, et Jack peut lire sur son visage une telle confusion, un tel trouble, que pendant un instant il est désarmé. Il ne trouve pas les mots qu'il prononce toujours pour apaiser les personnes qui débarquent ici, dans le même état que Sara. D'habitude, c'est simple. Mais aujourd'hui, il peut ressentir cette hostilité qui émane de Sara Tancredi, sans qu'il comprenne vraiment pourquoi. Il avait vu, en même temps que la jeune femme, ces souvenirs qui l'avaient mise hors d'elle, ces souvenirs qu'elle partageait avec Michael Scofield. Il avait ressenti, en même temps qu'elle, ces émotions intenses qui avaient marquées leur relation … Le désir, la colère, le chagrin, l'amour, tous ces fragments de vie.
-Ecoutez, on va tout reprendre à zéro. Je pense que nous avons été trop vite, et vous n'avez pas compris …
-C'est moi qui n'est pas compris ? Jette Sara avec hargne. Je pense plutôt que c'est vous qui n'avez rien saisi. Et je vais vous dire ce que vous allez faire. Vous allez arrêter de me torturer avec ces images. Vous allez arrêter de me montrer des choses que je ne pourrais plus jamais avoir.
-Vous voulez parler de Michael S…
-La ferme. Vous ne savez rien de lui, de moi, de nous. Vous savez ce qu'il faisait la dernière fois que je l'ai vu ? Il s'est livré aux flics à ma place. Le dernier souvenir que je possède de Michael, c'est lorsqu'il a avoué un meurtre que j'ai moi-même commis.
-Légitime défense, Sara.
-Peu importe. Je ne l'ai plus revu, et j'ai passé des jours entiers enfermée dans le noir. Ensuite, cette … cette cinglée, hésite-t-elle, peu sûre d'avoir choisi le mot approprié, m'a …
Sara fait un geste en direction de sa tête, et Jack hoche la sienne, l'encourageant à continuer.
-J'aurais aimé … passer plus de temps avec lui.
-Vous admettrez que votre vie, à partir de l'instant où vous avez croisé le regard de ce jeune homme, ne vous laissait que peu de temps pour passer du temps ensemble. Souvenez-vous de ce baiser, dans l'infirmerie. Vous le connaissiez à peine, Sara. Vous avez pris un risque. Et dans ce train pour Chicago. Vous vous souvenez de ce que vous avez ressenti ? Vous …
-Ca suffit, arrêtez !
Les mots de Jack ont une fois de plus réveillé des souvenirs certes délicieux, mais aussi infiniment douloureux.
De rage, Sara s'était levée. Les rares personnes présentes dans le restaurant ne lui prêtent aucune attention, comme si elle était invisible. La respiration de la jeune femme s'accélère, elle se sent prise au piège, elle a l'impression de suffoquer. La colère se mêle à un sentiment d'impuissance insupportable. Elle ne sait pas quoi faire, ou aller ; Jack continue de l'observer, attendant de voir quelle va être sa prochaine décision.
-Vous devriez vous rassoir, Sara, lui recommanda-t-il d'une voix neutre.
-Non. J'en ai assez. Il faut que je sorte d'ici.
Sans plus tergiverser, la jeune femme se rue presque sur la porte d'entrée du restaurant. Jack se lève à son tour, et une ombre passe sur son visage.
-Sara !
Il n'a pas crié. Il veut seulement l'arrêter.
-Arrêtez …
-Je m'en vais, Jack. Je ne sais pas ce que vous vouliez me montrer, mais vous vous y êtes mal pris.
Sara jette à nouveau un coup d'œil dans la salle. Personne ne réagit à ses mots.
-Vous n'avez fait que m'infliger une torture de plus ! Je ne sais même pas ce que je suis censée faire ici, ou pourquoi je suis là. Je devrais être morte.
La confusion s'est une fois de plus emparée de Sara ; sans qu'elle cherche à les retenir, des larmes dévalent ses joues. Elle pose la main sur la poignée de la porte, mais avant qu'elle n'ait pu l'ouvrir, la voix de Jack s'élève à nouveau, forte et chargée d'une pointe de menace :
-Sara ! Si vous ouvrez cette porte et que vous franchissez le seuil de cet endroit, vous mourrez. Et cette fois, je ne serais pas là pour vous aider.
