Il a l'impression de flotter. Il ne sent plus son corps. A demi conscient, alors qu'une fois de plus son esprit semble avoir occulté les récents événements, Michael essaie d'ouvrir les yeux. Le brouillard devant lui peu à peu se dissipe, et il distingue les contours de la pièce où il se trouve, une pièce pauvrement meublée. Une table en bois usée trône au milieu de ce qui semble faire office de salle à manger et de salon en même temps. Dans un coin, un sofa élimé a été poussé contre le mur, et le lit où Michael est allongé se trouve à l'autre bout de la pièce.
Le jeune homme ne distingue rien de plus. Peu à peu, les souvenirs récupèrent leur place dans son esprit et les images qui y déferlent reprennent leur ordre.
-Vous êtes réveillé, señor.
Le brouillard a maintenant totalement disparu, et Michael peut clairement voir le visage ridé et plutôt amical d'un homme qui se penche au-dessus de lui. Une main se glisse sous sa nuque et l'aide et se redresser légèrement, alors que le bord d'un verre est porté à ses lèvres. Michael se rend alors compte, alors que de l'eau fraîche glisse dans sa bouche, qu'il est assoiffé ; son estomac le fait horriblement souffrir, sans parler de ses jambes et de sa tête, qu'il sent proche de l'explosion.
Il avale avidement le contenu du verre, puis l'homme s'éloigne un instant pour revenir quelques secondes plus tard avec une assiette pleine de nourriture. Il la pose sur la table de chevet, à côté du lit, puis aide Michael à s'assoir. Avec un gémissement de douleur, le jeune homme se prend la tête entre les mains.
-Les médicaments que je vous aie donné devraient faire effet dans pas très longtemps, l'informa Sandro. Maintenant vous devriez manger, sinon, ça va refroidir.
Avec un sourire, il tend l'assiette à Michael qui s'en empare et, sans chercher à comprendre, y donne de grands coups de fourchette et avale la nourriture à une vitesse ahurissante. Sandro disparaît un moment dans les escaliers, que Michael vient de remarquer sur sa gauche, et le jeune homme l'entend s'affairer à l'étage.
Lorsqu'il a terminé de manger, Michael repose l'assiette sur la table de chevet et se met tant bien que mal debout. En titubant, il s'approche de la fenêtre et écarte les rideaux. La lumière du matin l'ébloui un instant.
Le village a à présent perdu le silence des premières heures de l'aube. Toutes les rues résonnent du brouhaha que produisent les villageois qui se saluent, discutent, rient. Les enfants ont investi la petite place et se renvoient une balle usée, tandis que le soleil continue son ascension dans le ciel et fait briller la surface de l'océan comme des milliers de diamants.
A l'intérieur de la maison, Michael recule. Il préfère de loin la pénombre de la pièce à la clarté du village.
Progressivement, le jeune homme se sent mieux. La pleine assiette que lui a servie Sandro lui a permit de retrouver des forces, et ses nombreuses blessures le font moins souffrir.
Il tourne la tête vers les escaliers lorsqu'il entend Sandro pénétrer dans la pièce.
-Je vois que vous allez mieux, commence-t-il avec un sourire.
Il ne dit rien de plus et reste là, à contempler Michael. Ce dernier croit percevoir dans son attitude quelque chose qui l'incite à parler de lui, de ce qui lui est arrivé. Et le jeune homme pense qu'il doit bien ça à la personne qui l'a recueillie chez lui.
-Je … Je vous suis reconnaissant pour ce que vous avez fait. Vous … vous n'y étiez pas obligé.
-J'ai passé trop de temps dans ma vie à me poser des questions sur ce qu'il fallait faire ou pas, mon jeune ami, dit Sandro d'une voix neutre.
Michael clopine jusqu'au lit où il s'assoit, puis il commence son récit.
Les yeux rivés sur la main de Sara, posée sur la poignée de la porte, Jack s'approche doucement. Il s'arrête à un ou deux mètres de la jeune femme, toujours décidée à quitter cet endroit. Mais que voulait dire ce bonhomme à l'air sympathique lorsqu'il lui avait lancé « Si vous franchissez le seuil de cet endroit, vous mourrez ? » Cette phrase résonne dans l'esprit de Sara qui comprend de moins en moins. La dernière chose dont elle se souvient, c'est la douleur insupportable, au-delà de ce qu'un être humain peut endurer, et ce gouffre noir et sans fond dans lequel elle est tombée. Pour subitement en sortir et se retrouver au bord de cette route. Mais qu'est-ce que cela voulait dire ?
-Ne faites pas ça, Sara.
-Qu'est-ce que vous voulez dire par « vous mourrez » ?
-Rien de plus que ce que cela signifie. Ouvrez cette porte, et choisissez de retomber dans les ténèbres, sans explication. A vous de voir.
Sara détaille le visage de Jack. Malgré l'apparente neutralité qu'il affiche, elle croit déceler autre chose dans ses yeux. Comme s'il la suppliait silencieusement de renoncer.
Jack soupire, regarde autour de lui, semble poser son regard sur chaque personne qui se trouve attablée ici. Puis il revient vers Sara et affiche un air résigné.
-Très bien. Vous voulez des réponses, je vais vous en donner.
Désarçonnée par le soudain revirement de Jack, Sara laisse tomber sa main de la poignée de la porte. Elle fronce les sourcils alors que la voix de Jack s'élève, franche et en même temps mal assurée.
-Chaque personne qui meurt se retrouve dans un endroit comme celui-ci, commence-t-il en embrassant le restaurant du regard. Pour une seule raison. Leur montrer que leur vie avait un sens, et qu'ils ont accompli quelque chose sur Terre, même s'ils croient le contraire.
Jack marque une pause, pour laisser le temps à Sara d'assimiler ces informations.
-Vous, Sara. Votre vie n'aurait pas été la même si vous aviez refusé de faire confiance à Michael Scofield lorsqu'il vous a dit que son frère était innocent. Vous auriez pu fermer les yeux et ignorer les nombreuses informations qui vous disaient que Lincoln Burrows ne méritait pas la chaise électrique. Ainsi, vous vivriez encore.
-Mais à quel prix ? Comment aurais-je pu ne pas me sentir coupable ?
-Et c'est grâce à cela que vous avez fait le bon choix. Imaginez un instant ce qu'aurait été votre vie si vous n'aviez pas suivi le chemin qui a été le vôtre. Vous seriez toujours médecin. Michael serait toujours en prison. Et Lincoln serait …
-Mort, termine Sara.
-Exact. Mort. Et la culpabilité vous aurait sûrement rongé pour le restant de vos jours.
Jack s'arrête une nouvelle fois, plongeant son regard dans celui de la jeune femme.
-Chaque personne, quelque soit sa religion, son milieu, son niveau de vie … laisse une trace dans le monde. Beaucoup croient qu'ils vont mourir et que personne ne se souviendra d'eux, ou même que le monde se portera mieux sans eux … Eh bien nous sommes là pour les détromper.
Sara regarde autour d'elle. Elle a perçu un infime changement dans l'ambiance du restaurant. Comme un frémissement, quelque chose de presque imperceptible. Jack remarque ses sourcils légèrement froncés et son regard qui fouille le restaurant.
-Je ne suis pas censé vous dire tout ça, Sara. Vous devriez le découvrir par vous-même. Ils n'aiment pas beaucoup lorsqu'on interfère avec les personnes que l'on doit aider.
-Ils ? Mais qui sont …
-Aucune importance. Ce qui l'est, par contre, c'est que vous, Sara, avez choisi de croire en la justice, et de ne pas céder à la facilité. Ne croyez-vous pas que tout aurait été plus simple si vous aviez fait votre boulot de médecin au lieu de fourrer votre nez là où il ne fallait pas ?
Un léger sourire étire les lèvres de Jack, qui regarde la jeune femme avec un air malicieux. Cette dernière semble réfléchir un instant avant de répondre.
-Bien sûr que ça aurait été plus facile. Mais je n'aurais sans doute jamais pu me le pardonner.
-Exactement. La difficulté ne vous a pas fait peur. Vous avez affronté votre père, ainsi que les gens qui voulaient vous faire taire. Vous avez été jusqu'au Panama pour retrouver Michael Scofield. Vous avez essayé de changer la donne, Sara. Vous avez été ce changement que vous vouliez voir dans le monde.
Touchée par les paroles de Jack, Sara baisse la tête pour essayer de faire refluer les larmes qui menacent de dévaler ses joues. Elle fait quelques pas vers son interlocuteur puis relève la tête.
-Ça ne m'explique toujours pas pourquoi je ne suis pas morte.
-Vous ne renoncez jamais vous hein, lui lance Jack en souriant. Venez vous rassoir, Sara.
La jeune femme suit Jack jusqu'à une table.
-Je ne devrais pas être ici, je devrais être morte, Jack, poursuit Sara pour l'exhorter à lui expliquer.
Jack fait signe à une des serveuses qui s'approche et remplit une tasse de café fumant.
-Qui sait Sara ? Peut-être que d'une certaine façon, vous êtes morte.
-C'est n'importe quoi. On est mort ou on ne l'est pas !
Jack réfléchit un instant avant de demander :
-Vous jouez au tarot ?
-Non, répond Sara, surprise par la question.
-Il existe une carte particulière au tarot : l' « arcane sans nom », que tout le monde appelle « La Mort ». Elle signale la conclusion d'une phase, un retour à l'origine qui ne serait pas une fin, mais une renaissance.
-Qu'est-vous essayez de me dire ? s'énerve Sara qui commence à perdre patience.
-Je cherche à vous faire comprendre qu'il est parfois nécessaire qu'une page se tourne pour que quelque chose de neuf puisse s'écrire à sa suite.
Avant que Sara ne puisse faire quoi que soit, Jack a posé ses mains sur les siennes.
C'est une sensation que la jeune femme commence à connaître.
Michael pourrait presque se faire à cette vie. Le soleil, l'océan … Une vie simple. Presque. Car c'est toujours là, au fond de lui. Il ne peut pas l'oublier.
Comme Sandro le lui a conseillé, le jeune homme s'allonge sur le lit. Son corps n'est pas totalement remis des coups que cette brute à la station essence lui a donnés, et il a besoin de repos.
Sandro a montré son village à Michael en début d'après-midi. Aux gens qui lui posaient des questions, il disait que c'est un lointain cousin qui vit en Amérique et qui est venu lui rendre visite. Les deux hommes ont discuté en marchant sur la plage. Sandro n'a pas jugé ses actes, il s'est contenté d'écouter et de lui offrir son soutien. Michael lui a promis de lui donner des nouvelles une fois qu'il serait parti, malgré les risques.
Le soleil commence sa lente descente derrière l'horizon. Michael, couché sur le lit, ferme les yeux et fait le vide dans son esprit.
Il ne tarde pas à sombrer dans le sommeil.
