Le réveil est difficile.

Michael émerge du sommeil, avec la sensation de s'y trouver encore, comme si on l'y a arraché de force. Une odeur salée flotte encore autour de lui, et l'étreinte qu'il a partagée avec Sara le laisse bouleversé. Il sent encore ses bras autour de son cou, ses doigts sur sa nuque, ses lèvres contre les siennes … Il arrive difficilement à croire que tout cela n'a été qu'un rêve, tant il a l'impression d'avoir réellement vécu tout cela. Avec peine, il s'assoit, puis se lève. Il titube un instant et prend appui sur le mur à côté de lui. La tête lui tourne un moment, mais bien vite Michael retrouve ses repères et parvient à chasser cette sensation persistante qui le fait se sentir apathique.

Le jeune homme se dirige vers la fenêtre et en écarte les rideaux. Dehors, il fait encore nuit, mais le ciel commence à se teinter d'orange à mesure que le soleil se lève. Michael se retourne et se dirige vers la porte d'entrée, qu'il franchit. Il sort dans la ruelle et marche jusque au bout.

Il n'y a personne dans la rue principale. Rien qu'une légère brise qui balaie les pavés et qui charrie l'odeur de l'océan, une odeur salée, qui replonge Michael dans son rêve.

Du plus loin qu'il se souvienne, jamais un rêve n'a laissé une telle empreinte sur lui. Jamais. C'est comme si cette … cette chimère n'en est pas une, mais s'apparente plutôt à un souvenir, quelque chose qu'il a réellement vécu et qui a laissé en lui une marque indélébile, qu'il ne peut oublier.

En même temps, il se sent étrangement serein en repensant à ce rêve. Même si ça n'a été que cela, c'est comme si on lui avait donné une chance de lui dire au revoir. Adieu, corrige-t-il, alors qu'une fois de plus une vague de chagrin l'assaille.

Les mots de Sara, sur son projet de vengeance, résonne encore dans son esprit. Ne parles pas de vengeance, Michael. Ça ne te mènera nulle part… Étrangement, il lui semble que ces simples mots ont comme amoindri ce désir de retrouver et de faire payer à ceux qui ont contribué à la mort de Sara. Est-ce qu'il doit vraiment renoncer à les retrouver ? Et s'il prenait cette décision … quel sens aurait sa vie désormais ? Michael se rend compte que depuis que la jeune femme ne fait plus partie de sa vie, la vengeance est tout ce à quoi il s'est raccroché. Son existence s'était réduite à ça : trouver ces personnes et leur faire payer. Mais depuis cette conversation avec Sara, il a pris conscience que peut-être, même s'il passe sa vie sur les routes à les poursuivre, la vengeance ne lui fera sans doute pas retrouver la paix. Au contraire.

Michael en est là de ses réflexions lorsqu'il sent une présence, derrière lui. Il se retourne et aperçoit Sandro, qui s'approche de lui.

-Vous allez partir, Señor ?

Ce n'est pas vraiment une question : c'est un peu comme si Sandro sait, rien qu'à voir Michael, qu'il ne reste pas, qu'il a beaucoup à accomplir.

-Oui, Sandro, je vais partir, répond le jeune homme.

Il ancre son regard dans celui de l'homme qui lui a probablement sauvé la vie.

-Mais avant, je veux vous re …

-Non, señor, ne me remerciez pas, s'il vous plaît. Après ce que vous avez vécu, je me devais de vous aider. Maintenant venez, termine-t-il en posant une main sur l'épaule de Michael. Un petit déjeuner vous attend à l'intérieur.

Michael ne sait que faire pour remercier cet homme, qui ne le connaît même pas et qui le traite comme s'il est son propre frère. En entrant dans la maison, il ne peut qu'accepter l'invitation de Sandro qui d'un geste, l'invite à s'assoir à la table en bois usée, où y trône un copieux petit déjeuner : des fruits, des œufs brouillés, un verre de jus de fruits … Sandro prend place à côté de Michael et regarde son hôte manger de bon appétit. Il se dit qu'il va regretter ce jeune homme.

**

Le soleil est maintenant haut dans le ciel. Sur la route qui longe l'océan, il n'y a pas une voiture. Michael roule à vive allure, toutes fenêtres ouvertes. Le vent s'engouffre dans l'habitacle, avec toujours cette odeur de sel et d'algues, et le jeune homme a bien du mal à garder son regard sur la route ; sans cesse, il est tenté de le porter sur sa droite, vers l'océan, vers la plage qui lui rappelle son rêve.

En même temps, les paroles de Sandro résonnent dans son esprit. Avant de partir, Michael lui a fait part de son étrange songe, de la sensation d'avoir réellement vécu tout ça, et du souhait de Sara de le voir abandonner sa vengeance …

A quoi cela vous mènera-t-il ? Qu'avez-vous à gagner à passer des années à poursuivre vos ennemis pour faire disparaître un sentiment qui ne fera qu'empirer une fois que vous leur aurez fait payer ? Est-ce que Sara voudrait vraiment que vous vous détruisiez ?

Tiraillé entre deux sentiments, Michael aimerait avoir une réponse. Que faire ? D'un côté, il y a toujours cette colère au fond de lui, ce désir de venger Sara, de faire souffrir tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à sa mort. Mais de l'autre, il ne peut faire abstraction de l'expression déterminée de la jeune femme, dans son rêve, lorsqu'elle lui a dit que ça ne le mènerait à rien … Et Sandro n'a pas tort. Rien ne lui assure qu'il sera apaisé après avoir assouvi sa vengeance. Et … s'il en voulait plus ?

Michael secoue légèrement la tête pour se tirer de cette ronde infernale de questions. Il tente de se concentrer à nouveau sur la route, mais c'est peine perdue : quand ce ne sont pas d'insupportables interrogations qui l'assaillent, quelque chose sape son attention pour l'emmener inlassablement vers la plage qui s'étend sur sa droite. Au bout de quelques minutes, il renonce et se range sur le bas-côté de la route avec un soupir. Il sort du véhicule, regarde autour de lui, puis ferme la portière et verrouille la voiture.

En dévalant le talus de sable qui conduit à la plage, Michael a une forte sensation de déjà-vu. Un peu comme si … Comme si j'étais en train de vivre ce dont j'ai rêvé hier soir … Dans un état second, le jeune homme s'avance vers l'océan.

Le bruit des vagues fait écho à la légère brise qui balaie la plage ; l'eau est si limpide que le ciel, clair et sans nuages, s'y reflète. L'air salé pique son visage ; ses pieds s'enfoncent dans le sable chaud et, pour la première fois depuis bien longtemps, Michael se sent réchauffé de l'intérieur, comme si la chaleur du sol se diffusait dans tout son corps. Un étrange pressentiment le fait se sentir apaisé ; il a l'impression d'être en communion avec les éléments autour de lui.

Michael fait encore quelques pas, et l'océan vient lui lécher les pieds ; le jeune homme inspire profondément et porte son regard vers la ligne d'horizon.

Il repense à tous les sacrifices qu'il a fait, que les personnes autour de lui ont fait ; il songe à Sara, à qui, en l'espace d'une seconde, il a détruit la vie. Il se dit que c'est un peu comme s'il l'avait tué lui-même ; ou du moins a-t-il activement participé à sa mort. Cette pensée l'écœure profondément ; il se dit que s'il ne l'avait pas mêlée à tout ça, elle n'aurait pas disparue aussi brusquement de sa vie … Il pense à LJ, dont la mère est morte à cause de toute cette histoire ; le jeune adolescent a vu des choses qu'il n'aurait pas du voir, il a fait des choses que peu de personnes de son âge font. Il en sera sans doute changé à jamais …

A cet instant, Michael sait que la culpabilité sera son fardeau pour le restant de ses jours.

**

La chaleur est intense, mais supportable grâce à la brise. Michael décide de faire quelques pas le long de la plage avant de remonter en voiture ; il veut, quelque part, fuir le plus longtemps possible le moment de décider quoi faire ensuite. Il a l'impression de se tenir au bord d'un gouffre, avec seulement deux options : se jeter dans le vide, ce qui signifierait à la fois poursuivre sa vengeance et tomber dans trou noir et sans fond, dont il n'est pas sûr de ressortir ; ou reculer, et renoncer à punir les coupables.

Sur le sable mouillé, ses empreintes de pas sont fugitives ; elles sont aussitôt avalées par l'écume de l'océan. Le silence, uniquement troublé par les vagues se brisant sur la plage, apaise Michael. Il marche pendant plusieurs minutes, porté par il ne sait trop quoi, quelque chose qui le pousse à marcher.

C'est alors qu'il la voit.

**

Il s'approche, il n'arrive pas à croire ce qui est sous ses yeux. Il ne peut pas croire que c'est la femme qu'il croyait morte il y a encore une heure qui est allongée là, semblant profondément endormie.

Sous le choc, Michael s'assoit dans le sable. Sa main gauche s'y crispe, il ne peut détacher ses yeux de Sara. Oui, car c'est bien Sara qui est allongée près de lui. Son prénom résonne étrangement dans son esprit ; encore quelques minutes auparavant, il était associé au chagrin, à la haine. Le simple fait de penser à la jeune femme s'accompagnait d'une bouffée d'angoisse, d'un sentiment de culpabilité, et la sensation que tout s'était arrêté beaucoup trop vite.

A cet instant précis, Michael ne pense à rien. Il y a juste cette ronde infernale de questions … Qu'est-ce que Sara fait ici ? Qu'est-ce que cela signifie ? Est-il encore en train de rêver ?

Mais tout cela lui semble beaucoup trop réel, plus encore que son rêve. Surtout lorsque Sara commence à bouger.

**

La jeune femme ouvre les yeux. Au dessus d'elle, le ciel, bleu, parsemé de nuages. Elle n'entend rien. Ses oreilles sifflent. Sa respiration est bloquée à l'intérieur de sa gorge. Elle ouvre la bouche, à la recherche d'un peu d'air, mais elle ne peut pas aspirer l'élément salvateur. Son corps est engourdi, elle voudrait se lever mais n'y parvient pas. A mesure que les secondes s'écoulent, le peu d'air déjà présent dans son corps s'échappe. Elle suffoque, mais ne peut toujours pas aspirer. Son cœur ne bat pas, elle ne l'entend pas résonner dans ses oreilles, elle ne sent pas son sang courir dans ses veines. Elle a l'impression de s'enfoncer, comme si … elle mourait une deuxième fois … Des points noirs dansent devant ses yeux. L'immobilité la rend folle : elle voudrait pouvoir bouger, porter les mains à son cou, mais elle n'y parvient pas. Les nuages perdent leur clarté, leur éclat blanc, pourtant elle refuse de fermer les yeux. Tirée vers le fond, vers le noir, les ténèbres, elle coule, s'enfonce lentement vers la mort. Une deuxième mort …

Non !! Non … Je veux … DE L'AIR …

Et puis soudain, son cœur bat. Son sang jaillit dans ses veines, coule à flot, coure et remplit son corps de vie. Dans un ultime effort, elle aspire, et cette fois l'air pénètre dans sa bouche, s'infiltre dans ses poumons et la fait renaître, la remonte à la surface, la tire hors des ténèbres. Les nuages redeviennent blanc, elle cligne des yeux, son corps tout entier se tend sous un spasme qui la ramène brusquement et complètement à la vie.

**

Michael a l'impression d'avoir basculé hors de la réalité. Incapable de bouger, il ne peut que regarder Sara se débattre pour avaler une goulée d'air ; et lorsqu'il voit sa poitrine se soulever et s'abaisser, puis son visage se tourner vers lui, il ne peut prononcer un seul mot.

-M-Michael ? murmure Sara.

Il prend ces premiers mots comme une claque. Il sait alors que ce n'est pas un rêve, mais bien la réalité ; la peur a disparue, les questions avec ; tout ce qu'il ressent à présent, c'est la surprise la plus complète et la joie la plus immense. Son cerveau n'est plus capable de produire une pensée cohérente.

-Qu'est-ce que …

Sara suspend sa phrase, qu'elle a à peine murmurée, car elle a remarqué l'expression du visage de Michael. Le jeune homme ne cherche pas à retenir les larmes qui envahissent ses yeux, qui dévalent ses joues ; il ne réfléchit pas, s'avance vers la jeune femme et pose délicatement ses mains sur ses épaules. Un rictus de douleur déforme ses traits ; la douleur de la revoir, après l'avoir cru morte, après avoir ressenti tant de colère, de haine. Il pensait ne jamais plus pouvoir être envahi par des émotions positives ; ne plus pouvoir ressentir ce sentiment si particulier qui l'envahit lorsque Sara pose ses yeux sur lui, et qui le touche au plus profond de lui-même.