Spaceworld, près de Londres
9 juillet 2022. 10h36

Spaceworld. Depuis qu'un de ses copains d'école lui en avait parlé, Ianto ne rêvait que d'une chose, y aller. Ce parc d'attraction SF regroupait des manèges et autres animations sur les thèmes de ses séries et films préférés. C'était son Saint-Graal du moment.

Ses parents lui avaient fait la surprise et c'est tout naturellement qu'il trépignait d'impatience à coté de la voiture familiale, en les attendant.

Le trajet dura trois bonnes heures. Ianto ne tenait pas en place sur le siège arrière. Il regardait les voitures qui les suivaient et cherchait à imaginer les occupants des différents véhicules. Une d'entre elle l'intriguait plus que les autres. Un gros SUV noir qui les suivait depuis leur départ, à bonne distance. Il ne distinguait rien de l'intérieur, les vitres étant fumées.

Il essaya d'imaginer le conducteur. Il le voyait bien comme un homme ayant vécu plusieurs vies en une seule. Son esprit divagua et un scénario des plus étranges lui vint en tête. Il voyait cet homme comme le chef d'une organisation secrète qui serait cachée sous la Roahl Dahl Place. Lui et son équipe chasseraient les aliens et protègeraient l'humanité de grands périls. Des héros inconnus.

Lassé par ce jeu, il se rassit et regarda par la fenêtre latérale le paysage qui défilait. Lorsqu'ils arrivèrent enfin au parc, Le SUV noir avait disparu et Ianto oublia l'extravagante histoire qu'il avait inventée lorsqu'il, vit les innombrables manèges et attractions qui s'étendaient à perte de vue.

Une fois à l'intérieur du parc, Ianto courrait dans tous les sens ... allant d'une attraction à l'autre, ne sachant laquelle faire en premier. Quand soudain il le vit ! Le manège dédié à sa série SF préférée. Il sauta au cou de sa mère, la suppliant pour le laisser y monter seul. Installé dans la nacelles, sanglé et protégé par les barres de sécurité, il était fin prêt à tenter l'aventure.

Cinq minutes plus tard, ce fut un Ianto livide, au bord de la nausée qui en ressortit. Il dû s'asseoir pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il se releva ses yeux croisèrent ceux d'un homme adossé à l'attraction suivante. Habillé d'un costume militaire, il le regardait. Ianto se dit que son déguisement était remarquable de réalisme et pensa qu'il aimerait bien avoir un tel manteau. Mais l'homme, en un clignement d'œil s'était envolé.

L'homme ne s'était évidemment pas envolé, il s'était juste déplacé afin que le panneau le cache et pour éviter que son cœur ne s'emballe de trop et que ses émotions ne prennent le dessus. C'était la première fois depuis si longtemps que leurs regards ne s'étaient pas croisés ainsi. Il ne voulait pas tenter trop le destin, même s'il en mourait d'envie. Il s'était fixé un objectif et il s'y tiendrait, aussi pénible que ce soit et même si depuis deux ans, il n'avait pu tenir cette promesse à cause de problèmes le tenant éloigné de Cardiff.

C'est avec une boule au ventre et une autre dans la gorge qu'il quitta le parc.

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Jardin de la maison familiale, Cardiff, UK

9 juillet 2015, 2016, 2017, 2018 et 2019

Pour ses 5 ans et à chaque anniversaire jusqu'à ses 9 ans, ses parents offraient à Ianto une fête grandiose dans le jardin avec tous ses amis d'école. Tous les ans, une animation était également proposée à tous les enfants présents. Pour ses 5 ans, il eut le droit à un spectacle de marionnettes, pour ses 6 ans, à un trio de clowns. L'année de ses 7 ans avait été marquée par une animation sur le thème de la piraterie remplacée l'année suivante par une chasse au trésor dans le quartier. Enfin, la dernière année, celle de ses 9 ans, ce fut un magicien qui enchanta la petite foule présente.

A chaque fois, l'homme assistait à l'émerveillement du jeune Ianto, caché derrière un arbre de l'autre coté de la rue ou derrière son volant à l'abri de vitres teintées.

Quelque part dans Cardiff, UK

30 Janvier 2015. 17h30

Le téléphone sonna. L'homme décrocha. La voix à l'autre bout lui annonça que le petit Ianto Jones venait de faire l'objet d'une demande officielle d'adoption. Bien que totalement illégal, mais faisant partie des dispositions acceptées par l'un comme par l'autre, on l'informa de l'identité des parents potentiels et de leur adresse. Il avait été conclu que son avis était obligatoire lors de toute demande d'adoption.

Il se rendit immédiatement à l'adresse indiquée. C'était une maison de style bourgeois, bien entretenue extérieurement, avec un ravisant jardin l'entourant. Il sonna à la porte et attendit. Une femme d'une trentaine d'années lui ouvrit. Il se présenta comme l'inspecteur des services sociaux venant faire une petite enquête sur l'environnement et les personnes chez lesquelles l'enfant serait peut-être placé. La femme accepta naturellement qu'il entre et le conduisît dans le salon.

Elle lui expliqua que, suite à une maladie étant enfant, on avait dû lui retirer les ovaires et que c'était pour ça qu'elle ne pouvait avoir d'enfants. Son mari était médecin et elle enseignait l'histoire au lycée de la ville. Après presque une heure de discussion, il prit congés et regagna sa voiture. Il composa le numéro de l'orphelinat et informa la mère supérieure que le couple Derry était parfait pour le jeune Jones. Lorsqu'il eut raccroché, il posa ses mains sur le volant, appuya sa tête dessus et ferma les yeux.

Il venait de réaliser qu'il n'aurait plus de contact avec l'enfant avant un long, un très long moment.

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Orphelinat, Cardiff, UK

9 juillet 2014 – 10h00

Depuis 4 années et tous les ans à la même date, les Sœurs de la Charité recevaient la visite du même homme. Chaque matin du 9 juillet, la mère supérieure faisait préparer une salle spéciale à l'écart. Tous les 9 juillet, depuis 4 ans, l'homme arrivait à 10 heures précises, toujours habillé de la même façon.

L'enfant lui était amené et il restait une heure, pas une minute de plus, en sa compagnie. Les rares sœurs qui avaient pu assister à cette rencontre annuelle racontaient toutes la même chose. Cet enfant, dont personne ne voulait car pleurant à chaque fois qu'un étranger le prenait dans ses bras, resplendissait de joie de vivre au contact de cet homme. Lui aussi se transformait au contact du jeune garçon, son air était moins sévère, le bleu de ses yeux s'illuminait et parfois un sourire venait égayer son visage.

La première année, il passa l'heure, assis dans un rocking chair, l'enfant dans les bras, à le regarder dormir. La seconde année, il joua avec lui, assis à même le sol ou à se promener en lui tenant la main ou le portant dans les bras. La Troisième fois, ils papotèrent, parlant de tout et de rien, tout en jouant avec les jouets qu'il avait apportés, une collection complète de puzzles et une autre de voitures.

Cette année encore, il était arrivé à 10h, les bras chargés de cadeaux, non seulement pour le petit Ianto, mais également pour l'ensemble des enfants de l'orphelinat. Il s'enferma une heure entière avec lui, ils dessinèrent, discutèrent de choses et d'autres. Avant de partir, il lui posa une question.

« Ianto, pourquoi es-tu méchant quand des gens viennent te voir et qu'ils te proposent d'être ton papa et ta maman ? »

« Ben je te vois plus sinon » lui répondit-il avec la sincérité des enfants.

« Écoute-moi, jeune homme, Tu ne vas pas rester ici toute ta vie, tu as besoin d'un papa et d'une maman qui t'aiment. Je veux que la prochaine fois qu'un monsieur et une dame viendront te rendre visite et s'ils te plaisent, tu m'écoutes Ianto, je veux que tu acceptes leur proposition, d'accord ? »

« Mais toi tu viens aussi ? » murmura le jeune garçon au bord des larmes.

« Je serais toujours là Ianto, toujours… ». Il lui déposa un baiser sur le front, lui dit au revoir et sortit de la pièce dix minutes plus tôt que d'habitude. Il ne voulait pas craquer devant lui et il sentait qu'il était à deux doigts de le faire.

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Orphelinat, Cardiff, UK

7 Octobre 2010. 10h45

Cela faisait à peine un quart d'heure qu'il avait quitté la clinique. Il avait déposé le couffin à l'arrière de la voiture et s'était assuré qu'il était correctement attaché au siège. Il avait ensuite pris la direction de l'orphelinat des Sœurs de la Charité. Il les avait contacté il y avait maintenant pratiquement un an. Il avait longuement discuté avec la mère supérieure et, bien qu'elle eut été choquée par ce qu'il lui avait raconté concernant la conception de l'enfant, elle avait accepté, par charité chrétienne, de le recueillir et de s'en occuper. La seconde exigence de l'homme avait été que le garçon garde le nom qu'il lui avait été donné à la naissance, même s'il venait à être adopté.

Lorsqu'il sonna à la grille de l'établissement, ce fut une des sœurs qui lui ouvrit. Il pénétra dans le grand hall et attendit que la mère supérieure soit prévenue de son arrivée. On le fit ensuite entrer dans une salle et il patienta. La mère le rejoignit cinq minutes plus tard, les mains chargées de papiers.

Après avoir rempli toutes les fiches et autres formulaires officialisant l'abandon de l'enfant et alors qu'il allait signer le dernier d'entre eux, le bébé, jusque-là sage comme une image, commença à pleurer, comme s'il était conscient de ce qui était en train de se passer. La religieuse le prit dans les bras et commença à le bercer. L'homme apposa la dernière signature et reposa le crayon.

La mère supérieure lui tendit l'enfant qui continuait à pleurer pour vérifier les papiers. N'étant pas préparé à cela, il fut pris au dépourvu. Confortablement installé entre les bras réconfortant et rassurant de l'homme, le jeune Ianto s'arrêta de pleurer et plongea son regard dans les yeux de celui qui le tenait. Le cœur lourd, l'homme le regardait jouer avec son doigt qu'il cramponnait fermement comme s'il ne voulait pas qu'il parte.

La nonne rangea les papiers dans deux pochettes. L'une resterait à l'orphelinat, l'autre serait donnée à l'homme. Il lui redonna l'enfant qui immédiatement qu'il fut hors de ses bras se remit à pleurer de plus belle. Il plongea la main dans la poche intérieure de son manteau et en retira une enveloppe.

« Cela devrait largement couvrir les frais pour les dix années à venir, plus un supplément pour l'institution » dit-il à la mère supérieure. « Évidemment si l'enfant venait à être adopté avant cette échéance, l'ensemble de la somme restante sera à vous. » ajouta t-il.

« Dieu vous bénisse ! » lui lança t-elle en guise de remerciements.

« Si Dieu existait ma sœur, cet enfant n'aurait jamais vu le jour. » Répondit-il toute en quittant la salle sans un regard pour le garçonnet qui hurlait maintenant à pleins poumons.

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Clinique privée, Cardiff, UK.

9 juillet 2010. 03h27.

L'homme faisait les cent pas dans l'immaculé couloir de la Clinique. C'était trop tôt. Il n'aurait pas dû arriver avant deux mois. Mais c'était le risque lorsqu'on s'engageait dans cette aventure. Rien n'était sûr et encore moins la naissance d'un enfant.

La femme l'avait appelé en urgence, elle avait perdu les eaux et ressentait des contractions de plus en plus rapprochées. Il avait alors accouru et l'avait emmenée à la clinique. Lorsqu'ils étaient arrivés, le Docteur O'Harra les attendait. C'était une première pour lui et il souhaitait que tout se passe bien. Ce serait peut-être son passeport pour la postérité. La jeune femme fut conduite en salle de travail. Ce ne serait pas long, le col étant dilaté pratiquement à son maximum.

Au bout de quelques minutes, le médecin vint le voir pour lui demander s'il souhaitait assister à l'accouchement. Il refusa, il ne voulait pas avoir de rapports trop « paternels » avec l'enfant qui allait naître. Il n'en était pas le père, il ne voulait pas l'être. S'il était là, c'était pour une raison précise. C'est d'ailleurs pourquoi il le confierait à un orphelinat le plus rapidement possible. Ne pas tisser de liens affectifs avec lui. Pas maintenant. Plus tard.

Après deux heures d'attente, une infirmière vint lui dire que l'enfant avait été mis en couveuse pour lui permettre de continuer à se développer mais que tout allait bien. Elle le conduisit dans le service des prématurés. A l'abri dans sa petite boite en verre, un garçon au visage d'ange avec un petit nez retroussé fixait l'homme de ses grands yeux bleus. Le cœur de l'homme explosa en mille morceaux, les larmes aux yeux il posa la main sur la vitre. L'infirmière l'informa qu'il pouvait utiliser les gants intégrés à la paroi pour le toucher s'il voulait. Il inséra la main dans le gant et l'approcha de l'enfant. Il était tranquille, calé par les couvertures, gazouillant. De son doigt il caressa la joue du garçonnet qui s'en saisit avec une force incroyable pour un si petit bout de chou. « Bonjour Ianto Jones» murmura t-il.

L'homme revint tous les jours suivants, ne restant que cinq à dix minutes, le temps de s'assurer que l'enfant allait bien. Il se développait très bien et n'allait pas tarder à sortir du service. Lorsque ce jour arriva, l'homme arriva à la clinique avec le nécessaire pour le transporter. L'infirmière déposa l'enfant dans le couffin et il quitta la clinique après avoir offert une bouteille de champagne français à l'équipe qui curieusement fut atteinte d'amnésie collective concernant les 12 derniers mois.