Café Amaretto, Cardiff Bay, UK
9 Juillet 2036. 19h00
« Capitaine Jack Harkness…»
Ces trois mots résonnaient dans la tête de Ianto. Ils lui semblaient si familiers et pourtant ils ne faisaient pas partie de ceux qu'il employait tous les jours. Ce n'était pas non plus le nom d'une personne qu'il connaissait. Alors qui était-il et pourquoi avait-il le sentiment qu'il ferait tout ce qu'il lui demanderait ?
« Moi de même » lui répondit-il lentement tout en continuant de se noyer dans le bleu magnétisant de son regard.
« Pouvons-nous discuter un moment, en privé ?» demanda l'homme habillé d'un long manteau militaire, d'une chemise bleue claire qui faisait ressortir celui de son regard, et d'un pantalon en toile bleu marine.
« Heu .. oui… »…
Ils s'éloignèrent de la table que le jeune gallois occupait avec ses amis et s'assirent au fond du bar, à l'abri des oreilles et des regards indiscrets. Jack posa le dossier devant lui et croisa les mains dessus. En face de lui, Ianto se demandait ce qui allait se passer. Lui aussi avait croisé ses mains, mais il les avait posées sur ses genoux et n'arrêtait pas de faire passer ses doigts les uns sur les autres, signe évident de stress.
Jack ne savait pas par où commencer. Comment révéler à un jeune homme qu'il était un clone « fabriqué » pour le seul et unique besoin égoïste d'un homme : lui. Comment lui expliquer qu'il l'avait « espionné» tous les 9 juillet depuis 26 ans. Qu'il l'avait vu grandir, devenir un homme et qu'il avait développé des sentiments très forts à son égard. Comment lui dire sans ruiner sa vie ?
Ianto attendait que l'homme le renseigne sur ce qu'il voulait lui dire. Les longues minutes de silence étaient inconfortables pour lui et la peur le gagnait. La peur prenait la place de la curiosité. Et il n'aimait pas ça.
Jack, dans un moment de lâcheté, ou alors était-il réellement incapable de lui expliquer, poussa le dossier vers Ianto. Sur la couverture était noté trois choses : un nom et deux dates :
Ianto Jones
1983-2009
2010-
Le Nom sur la couverture était le sien. L'année 2010, celle de son année de naissance, selon le certificat d'adoption. Par contre les deux autres dates 1983 et 2009 lui étaient étrangères. Ce qui lui fit froid dans le dos était que ça ressemblait à des dates de vie et de mort.
« Ce dossier contient toutes les informations dont vous aurez besoin pour comprendre qui vous êtes et d'où vous venez. » Arriva enfin à dire le Capitaine. « à l'intérieur vous trouverez les circonstances de votre naissance et "votre" histoire familiale ».
Ianto fixait le dossier des yeux. Il avait tenté, comme la majorité des enfants adoptés, de retrouver ses parents biologiques mais sans succès, son dossier ayant été « perdu » selon l'orphelinat. Et aujourd'hui, il l'avait devant les yeux. Il était là et contenait toutes les réponses. Il posa une main tremblante dessus et allait l'ouvrir lorsqu'il en fut empêché par celle de l'homme qui se posa sur la sienne.
« Rentrez chez vous, lisez-le au calme. Demain, je serais ici à vous attendre, dès l'ouverture et jusqu'à la fermeture, à cette table. Venez et nous discuterons. Le mieux et le plus adéquat aurait été que je vous raconte moi-même cette longue histoire, mais je n'en ai pas le courage. J'en suis désolé. J'espère que vous viendrez demain. » et sur ces dires, il se leva et prit la direction de la sortie du bar sous le regard déconcerté et troublé de Ianto.
Ses amis le rejoignirent rapidement après qu'ils eurent vu l'homme passer les doubles portes. Ils le bombardèrent de questions, mais Ianto resta évasif. Au bout d'un moment, il s'excusa auprès de ses amis, prétexta un mal de tête affreux, les remercia pour la journée passée et les cadeaux qu'ils lui avaient fait et sortit à son tour, le dossier sous le bras et les présents dans un sac.
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Hunter Str, Cardiff, UK.
9 Juillet 2036. 19h30
Il ne mit que 5 minutes pour rentrer chez lui. Il n'habitait pas loin de Mermaid Quay, mais ces cinq minutes lui parurent les plus longues cinq minutes de sa vie. Lorsqu'il entra dans son salon, il lâcha le sac près de la table basse, déposa le dossier sur la surface vitrée et enleva sa veste. Il s'assit sur le sofa et attendit. Il attendait de trouver le courage nécessaire de découvrir ce qu'il cherchait depuis longtemps : Sa propre histoire.
Il avança la main, prit le dossier, se cala contre les coussins et ouvrit la première page. Ce fut une lettre qu'il aperçut en premier.
« Cardiff, le 12 octobre 2009.
Ianto, mon ami, mon amour, ma vie…
Tu es mort depuis trois mois maintenant. Trois mois sans toi, sans voir ton visage tous les matins, sans sentir ton odeur, sans te toucher, ni t'embrasser.
Trois mois pendant lesquels j'ai pesé le pour et le contre des milliers de fois. Avais-je fait le bon choix ? En avais-je le droit ? Mais la douleur quotidienne de ne pas me réveiller à tes cotés, de ne pas sentir l'enivrant arôme de ton merveilleux café, de ne pas entendre ta voix me dire que tu m'aimes, a fait que j'ai écouté mon cœur plutôt que mon esprit. J'ai été égoïste et j'espère que tu me pardonneras.
A la lecture de ce dossier que je complèterai au fur et à mesure jusqu'à ce que tu ais atteint l'âge de 26 ans, celui que tu avais à sa mort, à ta mort… tu réaliseras que tu es quelqu'un d'exceptionnel et je prie pour que tu l'acceptes et que tu ne prennes pas peur. Le 9 juillet 2036 le jour de tes 26 ans, je te contacterai et j'espère que tu comprendras ce qui a poussé un homme comme moi à faire cette folie et que tu répondras positivement à mes attentes égoïstes.
Avec tout mon amour, à toi pour toujours et à jamais
Jack. »
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Ianto avait encore la lettre dans la main. Il la regardait, Il n'arrivait pas à comprendre. Comment pouvait-il écrire à une personne morte ? Et qu'est-ce que c'était que ce charabia sur des retrouvailles 26 ans plus tard ? Cette lettre lui était-elle destinée ? Comment pouvait-elle lui être destinée ? Il n'était pas encore né à cette époque !
Il déposa la lettre à coté de lui. Le dossier suivant était celui d'une clinique spécialisée en manipulations génétiques, titré : spécimen #004. La lecture de ce dossier lui apprit qu'un embryon avait été crée à partir d'un échantillon de sang et que la manipulation avait réussie. Que la phase deux pouvait commencer. Ils avaient cloné un être humain et allaient réellement aller jusqu'au bout de la procédure, c'est-à-dire lui faire voir le jour. C'était inimaginable et surtout totalement illégal.
Dans la pochette suivante, toujours de la même clinique, il lut le compte rendu de l'insémination artificielle de cet embryon chez une mère porteuse. Le suivi de grossesse suivait et un second compte rendu lui apprit que l'accouchement avait eu lieu deux mois avant terme et que l'enfant avait été mis en couveuse et qu'il avait été nommé Ianto Jones.
Les mains de Ianto tremblaient maintenant, en fait c'était tout son corps qui tremblait. Il avait peur de comprendre, il ne voulait pas comprendre. Il hésitait même à continuer la lecture du dossier, se demandait s'il ne valait mieux pas oublier toute cette histoire et reprendre le cours de sa vie normale.
Mais la curiosité fut plus forte et il reprit la lecture du dossier suivant. C'était celui de l'orphelinat des Sœurs de la Charité. Un nom était noté dessus : Ianto Jones. La vérité était en train de lui sauter au visage. Il était le clone d'un homme qui était mort en 2009. Il n'était personne, il n'avait pas d'existence réelle, pas de parents biologiques, pas d'histoire… Il n'était rien…
Lorsqu'il eut fini la lecture du dossier, il le laissa tomber à terre, dispersant les papiers sous la table. Il avait le regard vide, fixé sur un point au-delà des murs de son appartement. Il sentit une boule se former dans son ventre et remonter rapidement vers sa gorge. Il réussit à se lever et se précipita aux toilettes. Lorsqu'il se fut débarrassé de cette nausée, il s'en retourna au salon. Il regarda les photos éparpillées au sol, des photos de lui bébé et jusqu'à ses quatre ans. Des photos qu'il n'avait jamais vues.
La sonnette résonna, faisant sursauter le jeune gallois. Il s'avança vers la porte et ouvrit. Un coursier lui tendit une grande enveloppe en échange de sa signature. De retour au salon, il l'ouvrit et en sortit un nouveau dossier. Sur la couverture un symbole étrange, une sorte de T composé de losanges, au dessous un nom, de nouveau le sien, une note « Top secret » et en gros traversant en diagonal la couverture : Décédé en mission.
Un post-it était collé en bas sur lequel il put lire ces quelques mots :
« Tu dois avoir pris connaissance du premier dossier, le tien, voici le second, le sien et par extension le tien aussi. Capt. J. Harkness »
Hunter Str, Cardiff, UK.
9 Juillet 2036. 21h30.
Ianto venait de finir la lecture du second dossier. Il avait de la peine à croire tout ce qu'il venait de lire… des aliens ? Une faille spatio-temporelle ? Une base secrète sous Roald Dahl place ? Et cet homme, ce Ianto Jones, était un des membres de Torchwood ? Il se battait contre de aliens ? Comment pouvait-il être cet homme ? Comment pouvait-il être ce même Ianto Jones ? Ils étaient tellement différents …
Il était épuisé par toutes ces révélations. Ses jambes eurent du mal à le porter jusque dans sa chambre. Il s'écroula sur la couette, se roula dedans tout habillé et sombra dans un sommeil agité, rempli d'images et de morceaux de discussions venant tout droit de son « passé ».
Un parc, tard dans la nuit. Un homme se bat avec … avec un monstre…
Mermaid Qay, un café dans la main, il attend. Un homme en sort, le boit, le complimente et s'en va …
Un entrepôt, un ptérodactyle, une barre de chocolat…
« c'est du harcèlement, monsieur… »
Une femme, un robot femme, panique, destruction, peine, colère…
La Campagne, un village perdu… angoisse, douleur, horreur…
« On peut faire beaucoup de choses avec un chronomètre… »
Des baisers, de nombreux baisers… désir, pulsions, peine, douleur, vide
« C'est bien plus que ça… jack a besoin de moi... »
Jalousie, retour, sentiments mélangés…
« Je suis revenu pour toi… » « Tu me proposes un rendez-vous ? »
«Et pour ton information, les mètres de couturières ne mentent jamais »
« Il triche, il triche toujours… »
« Tu ne seras jamais juste une fraction de seconde dans le temps Ianto Jones, pas pour moi »
« Il a cru qu'on était ensemble, comme un couple. »
« ça n'est pas les hommes, c'est lui, seulement lui... »
« Je reviens toujours »
Un bloc de béton qui s'écrase au sol… l'homme, nu, se levant …
Des haricots presque cuits… « bloody beans »
Des poumons en feu, une sensation de froid envahissant son corps, il s'écroule, jack le tiens dans ses bras… il pleure.
« Non, non, non, non, Ianto. Non ! / Tout est de ma faute. / Non, c'est pas vrai... Ne parle pas. Garde ton souffle. / Je t'aime ! / Non ! Ianto, reste avec moi ! Ianto, reste avec moi, pitié. Reste avec moi. Reste avec moi. / C'était bien, hein ? / Oui. / Ne m'oublie pas. / Je ne pourrai jamais. / Dans un millier d'années... Tu ne te rappelleras plus de moi. / Mais si. Je te le promets. Ne pars pas. Ne me laisse pas, je t'en prie. Je t'en prie... Non !!!!!!!!! »
Un dernier baiser… puis le noir.
Havannah Str., Cardiff, UK. [/i]
10 Juillet 2036. 7h30.
Ianto se réveilla brusquement en sueur, tremblant, nauséeux mais également ressentant une certaine excitation sexuelle. Toutes ces images étaient encore présentes dans son esprit. Mais ce qui était le plus présent c'était cette sensation sur ses lèvres, comme s'il venait d'embrasser quelqu'un… et la seule image qui lui venait était le visage de ce Capitaine qu'il avait rencontré la veille. C'était un homme qui lui donnait ces envies inavouables…
Puis, les informations contenues dans les dossiers prirent la place et le malaise réapparu. Il se leva brusquement et vida le peu qu'il avait dans le corps dans la cuvette des toilettes. Nauséeux, fatigué, tremblant, il contacta son bureau et prit un jour de congé. Il n'était vraiment pas en état.
Il s'habilla tout de même, résolu à aller voir cet homme avant de fuir loin et d'oublier ... S'il le pouvait... Mais il devait le tout de même le voir, cet homme qui avait peuplé sa nuit, cet homme qui avait fait de lui ce qu'il était… il ne savait pas ce qu'il allait lui dire, ou comment il allait réagir… Il ne savait même pas ce qu'il en pensait… Il n'avait pas réellement réalisé ce qu'il représentait et pas seulement pour lui ou pour jack, mais pour l'humanité entière si on parvenait à le découvrir…Il regroupa les documents toujours éparpillés sur le sol et sortit sans même prendre un petit déjeuner.
Ianto marchait dans les rues menant au café Amaretto. Il ne faisait pas attention, son esprit était parti ailleurs, à des dizaines d'années de là…
Un Klaxon… Quelqu'un criait son nom au loin… La vision d'un camion se rapprochant dangereusement de lui… Quelqu'un se jetant sur lui… Une chute sur le trottoir… noir… puis de nouveau la lumière… Une sensation d'écrasement… du mal à respirer. Il ouvrit les yeux et le vit, couché sur lui. Il vit ses magnifiques yeux bleus, il vit sa bouche, attirante.
« Ianto ? ça va ? » Lui demanda l'homme ?
« Très bien Jack… » Lui répondit-il. « Je me souviens Jack… Je me souviens de tout… » ajouta-il avant de tendre la tête vers lui et de l'embrasser avec toute la fougue d'un jeune homme de 26 ans, sous le regard étonné des passants.
THE END
