Il n'avait eut aucune nouvelle.
Cela faisait deux jours qu'il avait vu le corps de son petit ami entrer dans cette satanée ambulance et qu'il était, depuis, resté sans nouvelle.
De toute façon, ce n'était certainement pas le père de Jun qui l'aurait contacté pour lui dire que son fils était mort.
Il se languissait donc, seul dans sa maison, cherchant sans cesse une quelconque distraction.
En deux jours, il avait tant pleuré.
Il n'avait jusqu'alors jamais versé une seule larme.
Et elles abondaient à flot à cet instant.
C'était certain qu'il n'avait pas survécu.
À la grosseur du lustre, il ne pouvait pas être encore en vie.
Mais peut-être avait-il eut de la chance.
Comment pourrait-il le savoir, il avait fermé les yeux.
Et il n'avait pas daigné lever les yeux sur l'homme étendu au sol et sur la mare de sang lorsqu'il avait appelé les secours.
Il s'était tenu aveugle.
Il alla prendre un verre d'eau, prenant conscience qu'il n'avait pas mangé depuis le repas précédent le tremblement de terre.
Il haussa les épaules.
Il n'avait pas faim.
Il était simplement fatigué.
Et las.
Finalement, il n'avait pas soif.
Il vida ce qu'il restait de l'eau dans l'évier.
Il voulait dormir.
Il se dirigea machinalement vers la chambre.
Sans même se déshabiller, il se glissa sous les couvertures.
Et, voyant le vide qui s'étendait à côté de lui, se mit à pleurer.
Et s'endormit en serrant l'oreiller où était imprégnée l'odeur de son aimé.
o.O.o
Il se fit réveiller par son téléphone et se demanda bêtement si Jun l'appelait pour lui dire qu'il devait aller le chercher à la salle de répétition.
Il avait rêvé à un appel du genre durant la nuit.
Il pria pour que cela se réalise et que ces derniers jours n'aient été que des hallucinations.
-Allo, s'entendit-il répondre, la voix pâteuse.
À l'autre bout du fil, ce ne fut pas la voix de son amant qui parla, mais bien celle du meilleur ami de ce dernier.
Les accents de sa voix étaient empreints de nervosité.
-Asagi-san? Demanda-t-il, tentant de garder une voix posée.
-Qu'y a-t-il? s'empressa de demander l'interpellé, ressentant une angoisse plus profonde qu'il ne lui eut jamais été donnée d'expérimenter.
-Jun vient de se réveiller. À l'hôpital K. Est-ce que vous voulez venir avec moi? proposa gentiment Riku.
Toutes les couleurs semblèrent jaillir soudainement dans les yeux du brun.
Les larmes coulèrent à nouveau.
Ce n'était pas de tristesse cette fois.
Il était vivant.
Jun était VIVANT.
o.O.o
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, le jeune homme aux cheveux roses dormait.
Riku prit immédiatement place sur la chaise collée au lit.
Asagi, beaucoup trop énervé pour rester en place, préféra faire les cent pas dans la chambre tandis que le blond réveillerait l'endormi.
Celui-ci avait un effrayant bandage épais qui faisait le tour de sa tête.
Riku prit la main de son ami dans la sienne et la serra un peu. Cela réveilla Jun. Il ouvrit lentement les yeux et sourit lorsqu'il vit le visage de son meilleur ami. Son regard fut ensuite attiré par l'homme qui se trouvait tout au fond de la pièce et qui avait fini par s'appuyer contre le mur quelques secondes plus tôt.
Asagi lui présenta son sourire le plus resplendissant.
Avec incertitude, Jun le lui rendit.
Le blond brisa le silence.
-Comment tu te sens? demanda-t-il.
Le guitariste sourit doucement, ce qui le fit souffrir par la suite, les bleus qu'il avait sur la joue et à l'œil souffrant des mouvements de ses muscles.
Il se contenta de répondre, tentant de bouger son visage le moins possible.
-Je vais bien, j'suis un peu fatigué et étourdi, mais ça va… Il dut faire un effort pour ne pas sourire.
Riku entretint la conversation avec le plus jeune un bon moment. Asagi les laissa discuter entre eux, -cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus-. De plus, le blond posait les questions importantes auxquelles le brun demandait silencieusement réponse, il n'avait donc rien à ajouter. Vint un temps, pourtant, où tous deux n'eurent plus grand chose à se dire. Pourtant, une question semblait trotter dans l'esprit de l'alité, ne cessant de jeter des coups d'œil à son petit ami, puis à son meilleur ami.
Riku se rendit finalement compte de son manège et, intrigué, voulu savoir ce qui n'allait pas.
-Qu'est-ce que t'as, Jun? demanda-t-il, légèrement inquiet.
Asagi profita de cette petite confusion pour s'inclure dans la conversation.
-Qu'est-ce qu'il y a? Tu as quelque chose à dire à Riku que je ne dois pas entendre? s'enquit-il, soucieux de ne causer aucun tord à son amant. Tu veux que je sorte un instant?
Alors qu'Asagi lui posait ces questions, Jun eut de drôles de réactions. Il sembla se crisper à plusieurs reprises. Asagi n'avait pourtant rien dit qui puisse l'énerver ou bien le mettre mal à l'aise.
Le blessé soupira puis répondit doucement au chanteur.
-Ce n'est pas ça… c'est simplement que…
-Qu'est-ce qui se passe? l'interrompit le brun, de plus en plus inquiet.
- Je… je me demandais simplement pourquoi vous étiez ici? demanda-t-il le plus sincèrement du monde.
Le silence tomba dans la pièce.
o.O.o
Il avait parlé au docteur, ce dernier lui avait brièvement expliqué que Jun avait perdu une partie de sa mémoire. Son cerveau avait été gravement endommagé, mais au lieu de tomber dans le coma, son système avait simplement effacé des donnés afin qu'il puisse rester conscient.
Les six derniers mois avaient été effacés, comme si rien n'avait jamais été.
Du moins dans la tête de Jun.
Est-ce que c'était permanent?
À cela, le docteur avait détourné les yeux.
Personne n'en était sûr à cent pour cent. Seulement, vu les dommages qui avaient été infligés au système cérébral du guitariste, les chances que ce dernier recouvre la mémoire étaient faibles voire inexistantes. Le chanteur pouvait bien essayer de lui rafraîchir la mémoire, mais cela serait sans doute infructueux et probablement douloureux pour la personne affectée.
C'est effrayant de se retrouver avec un blanc de mémoire de six mois, vous savez…
Le docteur laissa Asagi pour aller s'occuper d'une patiente.
Et Asagi se retrouva seul
o.O.o
La sonnerie du téléphone retentit non loin de lui.
Il se réveilla en sursaut.
Quelle heure est-il?
Onze heures du matin. Il décrocha, un peu déçu de ne pouvoir se procurer un peu plus d'heures de sommeil.
Plus d'heures de sommeil, moins d'heures de souvenirs.
-Oui? dit-il d'une voix pâteuse.
Il n'avait pas regardé l'afficheur, il n'y avait pas pensé.
Aussi son cœur arrêta-t-il de battre lorsqu'il entendit la voix à l'autre bout du fils.
-Qui êtes-vous? demanda une voix confuse dans le creux de son oreille.
Cette voix, il aurait pu la reconnaître entre mille.
-Jun…? C'est Asagi à l'appareil…, murmura l'endormi, le cœur toujours en arrêt.
-Ah…, répondit l'appelant. C'est étrange alors…, dit ce dernier pour lui-même. Je suis désolé de vous avoir dérangé, Asagi-san. Au revoir.
Sur ce, il raccrocha. Asagi n'eut pas le temps d'ajouter quoi que ce soit.
Il lança le téléphone à l'autre bout de la pièce avec toute la force de son désespoir.
Le téléphone se brisa.
Le chanteur se tourna sur le côté, prêt à retourner dormir.
Les larmes se mirent à couler.
Il ne réussit pas à retrouver le sommeil.
Il ne bougea pourtant pas de la journée.
o.O.o
Jun ne voulut rien entendre lorsqu'on tenta de lui expliquer qu'il avait passé les derniers six mois à vivre chez Asagi et qu'il n'y avait plus d'immeuble là où il habitait avant. Il fallu qu'on lui montre le site de construction même avant qu'il finisse par y croire. Du moins la partie où on lui disait que l'immeuble était détruit.
La cohabitation avec Asagi, il ne pouvait même pas s'imaginer l'avoir vécue. Il ne se rappelait pas lui avoir jamais adressé la parole, sauf à l'hôpital.
Il ne réussirait sûrement pas à accepter le fait qu'il ait pu sortir avec cet homme s'il ne pouvait même pas considérer avoir vécu avec lui.
Cela déprimait le chanteur.
Il faisait bonne figure, mais à l'intérieur, il était totalement vide. Il n'y avait plus rien. Il ne ressentait que la blessure intense de ce vide. Il était intouchable. Il ne souriait plus du tout. Il mangeait à peine. Il songeait à vendre ce putain d'appartement qui était rempli de l'odeur de ces cheveux roses. Il ne faisait qu'un pas et un souvenir le frappait en plein visage, un moment qu'eux seuls connaissaient, partageaient et où ils s'aimaient, ne voyaient rien d'autre que l'autre. Le genre de souvenir que l'on veut garder toute sa vie.
Et qui avait totalement disparu de la mémoire de Jun.
Ce qui l'acheva fut sans doute la nouvelle que lui rapporta Riku un mois après la sortie de l'hôpital du guitariste.
Étrangement, les deux chanteurs étaient devenus plus proches depuis le réveil de l'amnésique.
Aussi le blond était resté ave le brun un long moment après lui avoir appris la nouvelle, tentant tant bien que mal de réconforter le pauvre homme qui avait fondu en larmes contre sa volonté.
La nouvelle étant que Jun avait accepté ce mariage de convenance lorsqu'il avait appris pour la seconde fois que sa mère était à l'hôpital et qu'elle avait les capacités motrices d'un légume.
Son père l'avait manipulé pour qu'il se sente coupable, cela allait de soi. Et, dans l'état où il se trouvait, pensant sans doute qu'il avait tout perdu -puisque la seule chose au monde qui lui restait avait disparue de sa mémoire-, il n'avait plus rien après quoi s'accrocher pour aller contre la volonté de son géniteur.
Son père devait être tant satisfait de cette amnésie.
Alors qu'il y songeait, Asagi se dit qu'il ne pouvait pas le laisser faire ça sans rien dire. Même si ce n'était pas en tant que petit ami, ou même en tant qu'ami, il se devait de lui parler.
L'empêcher de gâcher tous ces efforts qu'il avait fournis pour devenir un musicien de renom.
o.O.o
Il avait eu l'aide de Riku.
Plus tard, il lui présenterait des excuses pour toutes les choses méchantes qu'il avait pensées et dites à son propos.
C'était une personne qui méritait le statut de meilleur ami de son amant.
Ancien amant, à dire vrai…
Jun n'avait aucune idée qu'il ne retrouvait non pas le chanteur blond, mais bien le brun à l'endroit prévu. Il s'attendait à une gentille sortie entre amis. Il aurait une petite surprise.
Il arriva pile à l'heure. L'expression de son visage se figea lorsqu'il découvrit la personne avec qui il avait rendez-vous. Car il n'était pas stupide au point de croire qu'Asagi se trouvait là par hasard. Il s'arrêta à sa hauteur.
Il ne savait pas pourquoi, mais il redoutait de lui parler. De plus, son cœur avait tendance à s'emballer quand il était là. C'était vraiment étrange.
-Vous avez quelque chose à me dire? demanda Jun, souhaitant s'attarder le moins longtemps possible avec cet individu.
L'interpellé le fixa de ses yeux tristes.
Il faisait vingt cinq degrés Celsius cette journée-là.
Et il avait froid.
-J'ai appris que tu te mariais, dit-il doucement, pour bien paraître et pour empêcher sa voix de trembler.
-C'est exact, répliqua Jun avec incertitude, ne sachant s'il devait ou non révéler cette information à cet homme.
Un soupir s'échappa de la bouche dudit homme.
-Tu es sûr de ce que tu fais? lui demanda-t-il. Tu ne le regretteras pas?
La chose qu'il n'aurait pas du dire. Qu'il devait dire.
Jun se referma comme une huître.
-Je ne vois pas en quoi cela vous concerne, Asagi-san! déclara-t-il sur un ton dur.
Il ne pouvait plus tenir. Il avait besoin d'air.
Qu'il arrête avec ce « Asagi-san ».
Il se leva.
Cette phrase l'avait mise en colère, sans doute parce qu'il était évident que ça le concernait. Pour tout le monde, sauf pour l'homme qui lui faisait face.
-J'ai tout les droits du monde de savoir si mon petit ami se marie avec une femme simplement parce qu'il m'a oublié ! s'exclama-t-il, hors de lui. Pourquoi t'as tout oublié, merde? Tu pouvais pas simplement mourir? Pourquoi t'es là, devant moi, mais que tu ne me reconnais même pas? tempêta-t-il, vomissant son désespoir sur le guitariste qui n'y comprenait rien.
Sans qu'il puisse réaliser ce que l'autre faisait, Jun se retrouva entre les bras d'Asagi qui le serrait contre lui.
Cela le calma, le rassura.
-Qu'est-ce que vous faîtes? s'énerva le plus jeune, un peu paniqué à l'idée que des gens les voient ainsi. Lâchez-moi s'il vous plaît.
Étrangement, les battements de son cœur accélérèrent.
Le chanteur sentit les déboires du cœur de l'être qu'il aimait le plus au monde. Cela le blessa bien plus que si l'autre n'avait rien ressentit. Parce que, si sa tête avait tout oublié de lui, son cœur réagissait exactement de la même façon.
Il plaça l'une de ses mains sur la nuque du guitariste et força un baiser que l'autre tenta à tout prix d'éviter, n'y parvenant pas, au final.
Lorsque le contact fut fait, cependant, Jun s'accrocha à Asagi comme si sa vie en dépendait, participa activement au baiser qui l'étourdi un bon moment.
Lorsqu'ils se séparèrent, le plus jeune rougit plus qu'il ne l'avait jamais fait dans toute sa vie.
-Ne t'inquiète pas, dit Asagi, d'une voix qu'il tenta de garder neutre, je n'essaierai plus de te voir. Tu peux oublier ce qui s'est passé aujourd'hui, souffla-t-il à son oreille avant de le lâcher.
Il recula lentement, tentant de mémoriser chaque parcelle du guitariste.
-Je t'aime.
Il partit sans rien ajouter, laissant Jun dans le plus grand des ébahissements.
o.O.o
Il reçut une invitation de Riku pour les accompagner, sa femme et lui, au mariage.
Ce n'était pas mal intentionné, mais c'était totalement déplacé.
Il refusa.
Le mariage avait lieu dans un peu moins d'une heure.
Il quitta l'horloge des yeux.
Il ne devait pas y penser.
Il avait écrit nombre de chansons depuis sa séparation avec Jun. Elles étaient un peu trop déprimantes pour être présentées comme paroles de son groupe.
Il les brûlait après les avoir écrites.
Il en était au deuxième refrain.
Cette fois, c'était peut-être la bonne.
Peut-être fournirait-il une chanson au groupe.
Il fixa la feuille devant lui.
Moins d'une heure…
Il n'y tenait plus.
Il prit son manteau et quitta.
Il conduisit rapidement, souhaitant distraitement qu'il ferait peut-être un accident qui causerait sa mort. Rien ne se produisit.
Il se gara devant un immeuble en béton blanc.
Il monta tranquillement les marches jusqu'à une porte qui menait à un endroit qu'il ne connaissait que trop bien.
Il cogna.
Le locataire vint lui ouvrir et sourit en le voyant au pas de sa porte.
-Asa-chan! Je te manque enfin? S'exclama le jeune homme lui faisant face.
Asagi n'eut même pas le courage de sourire.
Il ne s'ennuyait certainement pas de Kaya.
Mais, lui, il l'aiderait peut-être à oublier.
FIN
