Chap 6 :

Nous sommes enfin repartis sur la route. Ce n'est peut-être pas de tout repos, mais au moins mes trois gamins de service ont beaucoup moins de temps pour être stupides, et donc en conséquence immédiate, c'est reposant. C'est ce j'appellerai le paradoxe des tournées greendayistes. Pas le temps de se poser, pas le temps de s'amuser, mais pas non plus le temps de s'engueuler. Le groupe enchaine les concerts avec une énergie redoutable qui ne laisse aucun doute sur leur hyperactivité. Et pourtant, ils ne se fatiguent jamais… dommage, j'aurais pu profiter de leur vulnérabilité pour les cuisiner, mais il faut croire que cette caractéristique leur est relativement inconnue.

Mais attention, ce n'est pas parce que Mike, Tré et Billie Joe ont moins de temps pour être stupides qu'ils ne le sont plus, loin de là. Il ne faut pas croire que les ennuis ont disparu. D'ailleurs, nous tenons (trop) régulièrement des tribunaux de plus ou moins grande urgence.

À ce propos, alors que je suis en train de rédiger mon journal de bord pendant mes cinq minutes de pause entre le déménagement des guitares de Billie et sa séance quotidienne de psychanalyse freudienne, j'entend des cris en provenance de la loge. Tant pis pour mes cinquante trois secondes de repos restantes, le devoir m'appelle. Je cours dans le long couloir, me perd environ douze fois et demi dans les dédales du backstage, et enfin je bondis à travers la porte de la loge en criant :

-PERSONNE NE BOUGE ! Ceci est un état des lieux de la scène du crime !

Pour appuyer mon propos, je m'empare d'une guitare et menace de l'écraser contre le mur. La réaction est immédiate. Les instruments, c'est sacré, surtout quand on prend par inadvertance Frankenstein en personne.

-Toi le nain au yeux verts qui tremble de colère parce que j'ai osé toucher ton précieux bébé ! C'est quoi ce bordel ?

-C'est un peu compliqué à vrai dire…

-Essaie pas de m'embobiner, je sais me servir de mon cerveau (contrairement à d'autres) et j'ai pas vraiment de temps à perdre alors je te donne deux secondes et après je convoque le tribunal !

-Mais enfin c'est…

-Y a pas de mais !

Je sors ma vuvuzela et brise les tympans de toutes les personnes présentes. Le tribunal peut commencer. Après un coup de marteau sur le mur, j'annonce :

-Aujourd'hui, suite à un fait inexpliqué que nous expliciterons, je l'espère, très bientôt, je déclare ouvert ce mille deux cent quatre vingt unième tribunal de grande urgence. Témoin Armstrong, veuillez vous avancer et apporter à la justice les informations que vous détenez, à défaut de pouvoir vous rendre à votre séance de psychanalyse.

Le chanteur s'avance et commence en bon américain :

-Je jure sur la bible de dire…

-Ceci est un tribunal laïc, Monsieur Armstrong, veuillez jurer sur autre chose.

-Je jure sur…

-Frankenstein.

-…sur Frankenstein de dire toute la vérité et seulement la vérité.

Oui, vous l'avez peut-être remarqué, j'ai adopté une nouvelle stratégie. Je vais les pousser moralement à bout, ça arrivera sûrement plus vite que l'épuisement physique.

-En fait, l'histoire, c'est que Tré a volé les oreilles de chat de Mike, donc Mike a commencer à lui sauter dessus pour les récupérer. Et moi j'ai essayé de les séparer, mais à ce moment, les Jason's sont arrivés et ils ont cru qu'on faisait un tas d'hommes alors ils nous ont sauté dessus. Ça aurait pu s'arrêter là, mais un type de la sécurité est venu voir ce qui faisait tout ce boucan et comme c'est un ancien rugbyman, il s'est jeté par réflexe dans la mêlée.

C'est fou ce qu'il peut être coopératif quand on prend sa guitare en otage. Bon ça me fait penser qu'il va falloir que je fasse un briefing des équipes de sécurité à chaque concert pour éviter des incidents de ce genre. Encore un peu plus de boulot… Mais revenons à nos moutons. La tension est palpable, profitons-en, (ou comment créer un incident diplomatique en quelques secondes).

-Donc, je dis en appuyant bien tous mes mots, cette fâcheuse histoire a commencé parce que Mike est un… pigeon.

-Nooooooooon ! Hurle Billie Joe, pas un pigeon, tout mais pas un pigeon !

-Qui-est-ce que tu traites de pigeon ? Me lance Mike, sale vautour !

Tré, de son côté, me donne un petit coup de main en explosant de rire, ce qui a pour conséquence de faire pleurer Mike.

-Je ne suis pas un pigeon, non, pas un pigeon, jamais je ne serai un pigeon, je ne suis pas un…

-Animal ? Le coupe Tré.

Pourquoi dit-il ça sur un ton aussi mesquin ? Et que signifie ce sourire en coin ? Ce batteur sait quelque chose, et cette information est celle que je cherche. Dans la cohue générale, je me faufile et dérobe les oreilles de chat de Mike qui dépassent de la poche de Tré.

-Bien, fort bien, calmons nous. Accusé Cool, la sentence contre vous sera une restriction d'un quart de votre budget œufs qui, malgré vos récents efforts, reste tout de même trop élevé. Monsieur Dirnt, veuillez maintenant faire serment de vérité sur vos oreilles de chat que je détiens en otage.

J'avoue, ce tribunal est assez peu ordonné, mais je suis convaincue que la prise d'otage et le harcèlement moral sont deux éléments clef pour une justice équitable.

-Je jure sur mes oreilles de chat de dire toute la vérité et seulement la vérité.

-Bien, veuillez vous assoir et menotter vos mains au dossier de la chaise.

Il ne faut jamais oublier que Mike a une âme de psychopathe, et qu'on ne prend jamais assez de précautions.

-Je vais vous demander d'écouter avec attention ma question, et d'y répondre de manière claire et précise. Pourquoi Tré a-t-il laissé suggérer que le fait que tu ne sois pas un animal n'était pas une évidence ?

-Hum… je suis un homme… et les hommes sont des animaux au sens scientifique du terme… alors… il voulait m'embêter en disant que je ne suis pas un homme…

-MENTEUR ! Ton histoire ne tient pas debout, tu bégaies, insolent, tu hésites ! Je crains pour l'intégrité de tes oreilles de chat.

-D'accord ! Je vais tout dire, mais par pitié, ne rigole pas.

-Tu verras bien.

Mike semble sur le point de parler, mais les mots ne sortent visiblement pas de sa bouche. J'essaie d'imaginer toutes les éventualités, mais quelque chose me dit que je vais être prise au dépourvu. D'un accord silencieux, Mike donne son droit de parole à Tré.

-Mike est mi-homme mi-rongeur.

C'est trop drôle ! J'explose de rire à en tomber de ma chaise. Je lui demande :

-Alors 'Mike' , c'est le diminutif de Mickey, non ?