2.
Bon gré mal gré, ceux du GD-12 avaient dû eux aussi s'habituer à leur Colonel temporaire.
Si point de vue de la discipline et de la gestion du Bureau, il n'avait rien à envier à Myrhon Kendeler, il leur avait réservé une surprise de taille dès la deuxième semaine.
Jarvyl Ouzer dirigeait l'Unité d'Intervention Léviathan et bien qu'il ait à peine la trentaine, il menait de main de maître les quatre membres qui habituellement la composaient, même si là il lui manquait sa responsable logistique en congé maternité et non remplacée au vu des rigueurs budgétaires !
Quand l'alerte était tombée sur l'un de ses ordinateurs, il avait tiqué, son regard croisant celui de ses équipiers tout aussi surpris.
- Mais, on ne peut pas aller sur un Code 6 en étant incomplets ! protesta Laïsse une des jumelles d'origine mialienne.
De la tête les deux autres policiers approuvèrent, un peu inquiets et ne comprenant pas pourquoi l'alerte leur avait été déviée.
- Je vais voir le Colonel Skendromme, gronda Jarvyl en se levant.
- Je suis là, gloussa Aldéran. Nous pouvons aller sur ce Code 6 !
Trapu, le cou un peu court et le front large, faisant presque une tête de moins que ce dernier, Jarvyl parut danser d'un pied sur l'autre.
- Vous voulez aller sur le terrain, Colonel ?
- J'ai toujours fait ainsi, assura alors froidement Aldéran. Et comme en l'absence de votre collègue, je me charge de cette Unité. Allons-y, je vous ferai le briefing de ce qui nous attend dans le Van.
- Mais, Colonel, vous ne pouvez pas aller sur le terrain, remarqua encore Luïsse, l'autre jumelle.
- Je ne vois vraiment pas qui m'en empêcherait ! ?
- Les risques, fit encore Tahon Schull, le dernier membre de l'Unité.
- C'est bien là le plaisir.
Tournant les talons, il retraversa les deux plateaux, que séparaient quatre marches, pour se diriger vers l'ascenseur menant au parking des Vans.
Après encore un moment de flottement, les quatre policiers de l'Unité Léviathan le suivirent, au milieu des murmures qui commentaient l'étrange attitude de leur Colonel.
Ravi de retrouver le terrain après une semaine et demie confiné à des travaux de bureau, Aldéran s'était littéralement senti revivre !
Et même s'il ne s'agissait que d'une « petite » Intervention – des voleurs à l'étalage retranchés dans un silo dont ils ne pouvaient fuir – elle était venue agréablement le défouler et, à défaut de se faire apprécier vu qu'il venait de retirer ses prérogatives à Jarvyl, il avait pu découvrir en action l'une des meilleures Unités du GD-12.
De fait, lors du trajet de retour dans le Van, Jarvyl avait quitté son siège pour se rapprocher de celui d'Aldéran, se retenant à l'une des poignées de cuir fixées au plafond.
- Vous comptez être de toutes nos sorties ? questionna-t-il cependant poliment.
- Les principales, si j'en ai l'opportunité, oui. Ca vous pose un problème, Lieutenant Ouzer ?
- Pas si on sait clairement qui donne les ordres, et moi je connais les membres de mon Unité ! Et c'est davantage au Bureau que je pense si vous vous exposez.
- J'imagine que cet état d'esprit vous est dicté par le Colonel Kendeler ?
De la tête, Jarvyl approuva.
- Le Colonel Kendeler tient à ce que rien ne ternisse la réputation de son Bureau et c'est uniquement pour le Bureau que nous devons agir. Et toutes nos actions et propos ne tendent qu'à le maintenir à son niveau d'excellence.
- « son » Bureau, releva Aldéran en ne pouvant retenir une touche ironique dans sa voix. Il semble que le GD-12 lui tienne effectivement bien plus à cœur que je ne l'imaginais…
- On pourrait même dire que le Bureau et le Colonel Kendeler sont une seule entité, ajouta encore le leader de l'Unité Léviathan.
- On dirait que la fusion existait déjà entre Myron et le GD-12, murmura Aldéran pour lui-même alors que Jarvyl allait reprendre sa place. C'est lui qui est fusionnel. J'ai comme l'impression qu'en ce qui concerne le futur Colonel unique, les dés sont jetés !
A la fin de la journée, au GD-12, on commentait encore jusque dans les couloirs le comportement surprenant et trop téméraire de leur Colonel.
3.
Aldéran avait invité son aîné et sa belle-sœur à dîner, leurs deux filles chez les grands-parents maternels pour une semaine.
En revenant du GD-12, le jeune homme s'était arrêté chez un écailler et il avait ensuite entrepris de composer les plateaux de fruits de mer avant de le réserver au frais dans le compartiment glacière de la cuisine.
Mais avant que Skyrone et Delly n'arrivent, un visiteur surprise s'était présenté.
Après avoir vidé presque d'un trait la moitié de son verre de thé glacé, Soreyn le reposa sur la table près de son fauteuil. Il sourit à son ami.
- Tu as vraiment l'air épanoui. L'air du GD-12 semble te faire le plus grand bien !
- Le grand air surtout, rectifia Aldéran.
- Toi, tu es retourné sur le terrain… Ca a dû les surprendre !
- Un peu, oui ! Tu aurais dû voir leur tête ! gloussa Aldéran franchement amusé. Ce qui était indiqué dans les rapports était bien vrai : depuis sa nomination de Colonel, Kendeler n'a plus jamais quitté sa table de travail… Je suppose que c'est de lui dont tu souhaites m'entretenir ?
- Si je peux te parler librement ?
- Je crois que ce fut toujours le cas. Je t'écoute.
Le membre de l'Unité Anaconda fit la grimace.
- C'est compliqué et délicat… Après tout, je ne connais pas ce Kendeler, je suis mal placé pour le juger… Mais je crois que je ne fais là que rapporter le sentiment général.
- Vous ne l'aimez pas, en déduisit logiquement Aldéran. Je ne pense pourtant pas qu'il dirige mal l'AZ-37 ?
Soreyn se leva, marchant de long en large, ce qui dérangea la sieste de Lense qui alla se coucher dans un autre coin du salon.
- Je ne me permettrais pas de remettre en cause sa façon de gérer le Bureau. C'est en effet un superviseur hors pair, qui maîtrise tous les rouages administratifs et qui tient par-dessus tout à se tenir au courant de ce qui se passe. Il est bien plus rigoureux que toi dans la mesure où Shérynale n'a plus grand-chose à faire vu qu'il a repris une bonne partie de ses tâches. En revanche, ce que le Colonel Kendeler n'a pas compris c'est que nous n'étions pas son GD-12, que nous avions nos propres habitudes et que nous n'avions pas à suivre une discipline quasi militaire !
Soreyn se rassit, poings serrés.
- Cet homme n'a de considération pour personne. On ne peut pas venir lui parler alors que ta porte était toujours ouverte. Il se fiche de certains arrangements pris tacitement – au vu de la santé ou de la situation familiale de certains policiers – et exige tout simplement la perfection.
- Je l'avais très bien compris. Son Bureau tourne en ce sens et je peux t'assurer qu'il s'agit d'une mécanique aussi performante qu'impressionnante. Il n'y a pas que Kendeler qui ne fasse qu'un avec le GD-12, c'est le GD-12 qui n'est qu'un seul et même homme, le même esprit étant en chaque policier.
- Moi, ça me fait peur et je trouve que cette sorte de lobotomisation ôte toute indépendance et spontanéité… Je ne suis pas sûr d'exprimer correctement ce que je pense et ressens.
- Je comprends ce que tu veux exposer, assura Aldéran. Kendeler vous mène à la baguette, vous recadre… et j'imagine qu'il doit exploser le quota de performance ?
- Tout à fait ! Mais on en devient des robots exécutants, où le cœur n'a aucunement sa place. Il n'y a que le résultat qui compte. Ni Melgon ni toi ne nous aviez habitué à ce « rendement ».
- Je conçois que c'est perturbant. Mais je t'assure que ça fonctionnement remarquablement au GD-12.
Soreyn passa la langue sur ses lèvres sèches.
- Aldie, nous ne sommes pas le GD-12 !
Aldéran jeta un coup d'œil à sa montre.
- Il n'y en a plus que pour deux semaines à présent. Continuez comme il vous l'ordonne. Et autant vous y habituer car je compte reprendre quelques-unes de ses idées.
- On a hâte de te revoir… Tu ne devais pas t'attendre à celle-là ?
- J'avoue, rit Aldéran.
Soreyn fit la grimace.
- De ce que tu me dis, je lis entre les lignes que nous devons impérativement nous faire à la manière de commander du Colonel Kendeler car nous passerons sous ses ordres ?
- C'est ainsi que je vois les prochains mois, le temps que le nouvel immeuble soit prêt à recevoir les membres des deux Bureaux.
Soreyn se racla encore la gorge.
- Tu vas rapporter ma venue au Colonel ?
- Pourquoi ? Ca ne le regarde pas !
Et Soreyn soupira d'aise en quittant l'appartement.
Demeurés à l'appartement après le dîner, ayant déjà gagnés leur chambre, Skyrone et Delly avaient laissé Aldéran et Ayvanère en tête-à-tête.
- Soreyn avait vraiment l'air perturbé. Ce n'est pourtant pas son genre de se faire déstabiliser ! fit Ayvanère.
- C'est sûr que passer de ma direction à celle de Kendeler doit faire un sacré changement. Je dois désormais, plus que jamais, passer pour un gamin immature et fantasque dans ma façon de faire !
- Ca marche, à quoi bon critiquer ?
- Toi, ma belle, tu es un peu trop de parti pris ! rit-il tout en caressant les courtes mèches multicolores en bataille. Un peu de reprise en mains ne fait jamais de mal.
- Je te sens malgré tout contrarié, remarqua-t-elle.
- Difficile à dire… J'ai du mal à cerner Kendeler…
- Tu ne l'as rencontré qu'une seule fois ! Et puis, celle qui trace les profils, c'est moi ! Qu'est-ce qui te tracasse ?
- C'est un drôle de personnage. Il est tellement carré, si parfait… Il y a quelque chose de déstabilisant, d'inquiétant même !
- Je comprends. Ca arrive parfois, ce genre de sensations.
Aldéran se dégagea légèrement de l'étreinte de son épouse.
- C'est plus qu'une sensation, concernant Kendeler. Qu'il ait repris en main l'AZ-37 ne me dérange pas, en revanche que même le discipliné Soreyn se plaigne, c'est que Kendeler s'y prend sans aucune psychologie ni même respect des individus ! Quant à Kendeler lui-même, sans être présent, il régit toujours le GD-12 qui respire à son rythme – là, Ayvi, ça fait vraiment peur.
Il s'étira.
- Si on laissait les petits à Sky et Delly et qu'on allait boire un verre dehors ?
- Et comment !
