4.

A quelques jours de la fin de l'échange entre Bureaux, Aldéran et Myron s'étaient rendu à petite distance de la Zone Portuaire où une immense tour de verre, blanche, qui se terminait par une orgueilleuse flèche qui semblait de cristal.

- Joli, commenta Aldéran.

- Ce n'est pas la place qui manquera, ajouta Myron.

- Contente que cette tour d'ivoire vous plaise, lança Kochelle Hendron qui était la Coordinatrice des Polices et les avait attendus devant les marches de l'entrée. Comme vous le savez, nous en sommes aux finitions et nous sommes dès lors à votre écoute afin que les aménagements soient à votre goût.

- Vous nous proposez une visite guidée, Madame ? comprit Myron, très affable.

- Exactement, afin que vous disposiez du Bureau de vos rêves, et que vous fassiez en sorte qu'il soit le premier d'une série de fusions. Nous allons prendre note de tous vos desiderata et celui qui prendra la tête de ce double Bureau pourra œuvrer dans les meilleures conditions possibles. Puis-je vous proposer d'aller chacun de votre côté ?

- Je préfère pas. A moins que cela n'indispose Aldéran, une visite commune serait plus agréable. Et puis, j'aimerais discuter avec lui, Madame.

La Coordinatrice esquissa un sourire, le géant chauve ayant réagi comme elle l'espérait, tout comme le lui prouvait le signe de tête d'acquiescement du jeune homme.

- Je vous souhaite une bonne visite, fit Kochelle. Je vous attends à ma voiture.


Malgré tout loin de ressentir le moindre plaisir à la visite – et pourtant le ravissement était à chaque couloir quasiment, entre le matériel dans ses cartons d'origine, l'architecture ultramoderne et audacieuse, les fauteuils ergonomiques et les immenses baies vitrées qui inondaient les plateaux de lumière – les deux hommes n'avaient d'abord pas desserrés les lèvres.

La salle la plus impressionnante se trouvait au sixième étage et s'élevait sur trois étages qui n'en formaient en réalité qu'un seul. Au « rez-de-chaussée » se trouvaient les tables de travail qui accueilleraient les Unités d'Intervention, au mi-étage se trouvait une galerie qui faisait tout le tour de la salle et donnant accès aux deux colonnes jouxtant l'immeuble principal et où se trouvaient labos et cellules ainsi que parkings et véhicules, et au « dernier étage » se trouvaient les bureaux du futur Colonel du Bureau fusionné et auquel ce dernier aurait accès via un ascenseur translucide glissant silencieusement le long du mur.

Depuis la courte passerelle allant de la cabine d'ascenseur à la pièce principale des futurs lieux de travaux du Colonel unique, Aldéran et Myron avaient apprécié la vue plongeante sur le cœur du Bureau à venir.

Ils s'y sentaient déjà chez eux mais un seul pourrait y poser officiellement les pieds, quelques semaines plus tard et aucun d'eux ne désirait être celui laissé sur le carreau !

- Que pensez-vous de mon GD-12 ? questionna soudain Myron alors qu'ils avaient repris une des grandes et silencieuses cabines d'ascenseur aux lueurs tamisées.

- Vous avez reçu des plaintes ? sourit alors franchement Aldéran.

- Non. Mes hommes sont trop polis que pour aller casser du sucre sur le dos de mon remplaçant, et ce même s'il les incommodait au plus haut point ! En revanche, j'imagine aisément que me concernant qu'au moins un de vos agents a protesté ? Et, laissez-moi deviner : cette couille molle de Soreyn Romdall ?

- Je ne pense pas pouvoir vous donner une réponse, surtout après cette injure envers l'agent de mon Unité, et un ami que j'apprécie infiniment – ce n'est d'ailleurs pas pour rien que je vais lui filer un coup de main pour son nouveau déménagement, dans un pavillon en banlieue, avec sa femme et leurs jumeaux à venir, maintenant que ses grands-parents ne sont plus disparus dans cet accident de voiture… Et Romdall n'est pas une couille molle, c'est un homme au courage exceptionnel ! Bien que j'imagine qu'il doit vous sembler bien fade en comparaison de vos policiers si parfaits et toujours performants quelle que soit l'heure… Avouez, Myron : vous les avez fait mécaniser ou quoi ? !

- Par les dieux, non ! Comme si une telle horreur pouvait encore être possible de nos jours ! J'ai juste sélectionnés les dossiers des meilleurs éléments tout frais sortis de l'Académie et je leur ai permis de donner tout l'éclat de leurs talents ! Ensuite, bien que vous n'ayez pu qu'en avoir la conviction, je n'exerce aucune pression, ou chantage, pour les faire œuvrer quotidiennement à la plénitude de leurs aptitudes. Et je ne retire en rien l'affirmation comme quoi ce Romdall est une couille molle. Qu'il ait été si prompt à aller pleurer dans vos jupes est suffisamment éloquent !

Myron eut cependant un sourire, une main amicale sur l'épaule d'Aldéran.

- Je m'en doutais, donc je ne m'en offusque nullement ! Et, autre chose que je ne peux qu'aisément détecter est le fait que mes méthodes ont hérissé tous vos policiers ! Donc, ils ont gémi. Aucune importance, je ne punirai personne, pour une réaction bien compréhensible. J'apprécie vos agents, Aldéran, vous ne devez ne croire que cela.

- Mais, je ne remets pas un instant votre parole en doute. Alors, on ne me traite pas de tous les noms dès que j'ai le dos tourné ? poursuivit Aldéran.
Myron éclata alors franchement de rire, se départissant de son attitude froide, rigide et même indifférente.

- Si vous n'étiez pas un excellent Colonel, jamais la hiérarchie ou Mme Hendron ne vous aurait mis en compétition avec moi. Je dois m'incliner devant votre valeur, la reconnaître. Et si, au-delà de la politesse, mes policiers du GD-12 vous obéissent au doigt et à l'œil, c'est qu'ils vous apprécient ! Vos méthodes ne sont pas du tout orthodoxes, blâmables mêmes, mais elles fonctionnent. Je n'y comprendrai jamais rien, mais aussi surprenant que ce soit, c'est intéressant !

- Oui, autant vous y habituer, murmura Aldéran, car vous aurez à les diriger à l'avenir et je ne voudrais pas que votre autoritarisme les blesse.

- Je donne les ordres, ils s'y soumettent, les choses sont aussi simples que cela. Vous aller faire de votre nez et montez ces agents contre moi ? Non, ce n'est pas ni de votre genre ni de votre personnalité !

- Bien vu, admit Aldéran. Vous et moi avons nos chances, nous devons la jouer à la loyale. Ni moi ni vous n'avons d'ailleurs à donner notre avis à donner dans la décision finale… Restons-en à des relations professionnelles, c'est le mieux et la seule chose à faire, de toute façon ! D'accord, Myron ?

- Je n'entendais pas la jouer autrement. Venez dîner demain au Coin du feu, le restaurant-brasserie d'un ami.

- D'accord.

Les portes de l'ascenseur se rouvrirent au rez-de-chaussée de la somptueuse tour d'ivoire et les deux Colonels se dirigèrent vers Kochelle Hendron qui descendit alors de sa berline où elle les avait attendus.

- Partis à deux, revenus à deux. Je constate que vous affrontez la situation sereinement, au mieux possible je corrigerais. A vos sourires, ce Bureau vous a plu. Remettez-moi vos suggestions pour les améliorations à vos convenances personnelles.

Aldéran et Myron déposèrent dans la main de leur supérieure directe les observations prises à chaud.

- Je vous remercie, tous les deux. Ces souhaits seront exaucés, vous en avez ma parole.

Aldéran et Myron surent gré à leur Coordinatrice de ne pas insister, une fois de plus, sur la cruelle réalité qui ferait qu'un seul verrait ses vœux se réaliser !

Aldéran jeta un coup d'œil à sa montre.

- Je dois aller m'occuper d'Alyénor, le préparer à la crèche, lui parler de ce changement dans sa vie !

- …

Et le jeune homme se précipita vers son tout-terrain pour démarrer sur les chapeaux de roues.

Mains sur les hanches, son regard bleu devenu de glace, et virant même au noir du mépris et de la haine, Myron ne bougeant pas.

« Un bébé… Un tout petit enfant régit ta vie, mais c'est d'un triste et si malsain… En dépit de tes véritables aptitudes, de tes réussites, tu n'es qu'un être faible et stupide, Aldéran Skendromme ! Te laisser ce futur Bureau ? Jamais ! Je me débarrasserai de toi bien avant… et il n'y aura donc pas à choisir pour notre Coordinatrice ! Oh oui, je le jure, tu mourras bientôt, Skendromme et j'arriverai à t'écarter de ma route sans que rien ne me relie à ton trépas ! ».