5.
Même s'il n'avait vécu que peu de temps dans le double appartement qu'il avait acheté pour ses grands-parents et son ménage, Soreyn ne s'y était plus senti à l'aise et l'avait mis en vente dès qu'il avait découvert le grand pavillon de ses rêves dans la banlieue Sud.
Et, comble du bonheur, avant un mois sa femme et lui accueilleraient leurs jumeaux.
Le gros du déménagement avait eu lieu la veille mais ne disposant plus de jours de congé, Soreyn avait lancé un SOS pour finir l'installation.
Au jour fixé, Aldéran et Skyrone étaient arrivés à l'aube quasiment, leurs épouses ayant prévu des activités pour distraire celle de Soreyn, et ils avaient fini, avec l'aide de trois autres amis de ce dernier, de vider le camion de location, amenant les meubles dans les pièces de destination.
C'était sur la terrasse arrière que les deux frères avaient fini le montage de plusieurs pièces de mobilier, juste à côté du lift.
Skyrone rattrapa au vol la bouteille de soda glacé que Soreyn avait envoyée depuis le premier étage, en but la moitié avant de la tendre à son cadet qui avait tombé la chemise depuis longtemps et finissait d'assembler une sorte de vaisselier.
Après avoir vidé la bouteille, Aldéran se releva ensuite, rejetant en arrière ses mèches dégoulinantes de sueur.
- Je crois qu'on aura largement fait notre quota d'exercice pour les six mois à venir, rit-il. Allez, Sky, aide-moi à poser ce meuble sur le plateau du lift.
- J'ai comme l'impression que je te laisse le gros du boulot, remarqua ce dernier.
- Tu as peut-être une bonne condition physique, mais tu ne t'entraînes pas au quotidien comme je le fais. Pas de soucis, à deux nous faisons du bon travail.
Skyrone manœuvra ensuite délicatement le lift pour amener le plateau à l'étage où Soreyn et deux de ses amis le réceptionnèrent.
- Et maintenant, c'est quoi la suite ? questionna-t-il.
- Selon le plan de Soreyn, on doit encore envoyer là-haut deux frigos puis on se charge de vider les caisses pour composer la chambre du bébé.
- Soreyn a indiqué où tout devait aller ?
- Bien sûr ! Il est un tantinet maniaque, ce garçon.
- Il me fait penser à quelqu'un…
- A moi pas, gloussa Aldéran.
Si à la pause de midi, les six comparses s'étaient contentés des sandwiches préparés avant leur arrivée au pavillon, avec d'autres bouteilles de soda, au soir, un barbecue les avaient à nouveau rassemblés, douchés et changés, ayant retrouvé leurs conjoints respectifs.
- Un immense merci à vous tous, lança Soreyn à la cantonade. Ma mie et moi n'en serions pas sortis sans votre aide ! J'avoue que je ne m'étais pas rendu compte de tout ce que j'avais accumulé au fil des années !
- Le piège éternel, sourit son ami d'enfance. Je ne savais pas que tu avais conservé autant de nos souvenirs !
- En tous cas, vous avez abattu un remarquable travail, reprit Soreyn. Je vous en suis tellement reconnaissant et…
- Tu comptes nous imposer un discours ? l'interrompit Aldéran, hilare.
- Non, mais… balbutia Soreyn coupé dans son élan !
Tous éclatèrent de rire alors que Soreyn se dirigeait vers le grill pour retourner une dernière fois les steaks avant d'annoncer que tout était prêt.
Skyrone finit de fatiguer les salades et après que chacun se soit servi, ils se retrouvèrent autour de la table.
- Tu es suffisamment installé ? questionna Aldéran alors que les bouteilles de vin se vidaient. Ta femme et toi n'avez besoin de rien ?
- Ce sera un peu sommaire, mais nous avons tout. Et puis, autant elle que moi avons vécu à la dure durant notre enfance. Ca nous rappellera malgré tout de bons souvenirs, et puis ça ne durera que quelques jours, le temps que tous les raccordements soient effectués.
Soreyn sourit plus largement encore.
- Alors, dès demain lundi, on te retrouve ?
- Oui, je reprends le chemin de l'AZ-37. Il m'a manqué ! J'y suis bien trop habitué que pour pouvoir me faire à un autre endroit, fut-il haut de gamme !
- Nous nous étions plutôt laissé dire que la tour d'ivoire que le Colonel Kendeler et toi aviez visitée était plutôt impressionnante.
- C'est le moins que l'on puisse dire ! Mais à quoi bon s'emballer pour quelque chose que l'on n'aura jamais ? Je vais profiter à fond du temps qui me reste à l'AZ-37… Ne parlons pas boulot, c'est déprimant !
- Aldie, ton frère et toi êtes de l'autre côté de RadCity, vous ne voulez pas rester dormir ici avec vos épouses ?
- Sky et moi préférons retraverser la galactopole. Pour Sky surtout, ce serait le trajet de demain, à partir d'ici, qui serait beaucoup plus long pour aller à son Labo. Quoi, tu nous mets dehors ?
- Et toi, arrête de te ficher de moi ! protesta Soreyn entre deux fous rires.
- Tu es un trop bon client, s'amusa Aldéran.
Et, de fait, le repas se poursuivit longtemps encore dans la bonne humeur et la satisfaction d'avoir accompli une œuvre utile.
6.
Aldéran avait retrouvé son emplacement de parking, son ascenseur et sa première tasse de café en compagnie de ceux de son Unité !
- Dis donc, le week-end n'est pas censé être fait pour se reposer ? s'amusa Darys Lougar, l'Artificier. Tu as une mine de papier mâché, Colonel.
- Si ce n'était que les cernes, rit Aldéran. Tous mes muscles me font mal, dont certains que je ne savais même pas qu'ils existaient !
- L'aménagement de Soreyn s'est bien passé ? fit Talvérya.
- Au poil ! On a commencé tôt, avec que le soleil ne devienne trop brûlant. On a ensuite poursuivi à notre rythme cette charmante petite cure de sudation, plaisanta le jeune homme. Et on a pu finir en s'amusant autour du barbecue.
- Soreyn est en retard ? questionna Jelka Ourosse la responsable informatique.
Aldéran éclata alors franchement de rire.
- Toute la journée, cet ahuri nous a mis en garde quant à une marche traître de l'escalier de son entrée… On l'a tous soigneusement évitée durant la journée d'hier… Tout ça pour que M. Soreyn se prenne en plat en allant se coucher ! Ligaments de la cheville droite déchirés. Bref, lui il a tout le temps pour récupérer des fatigues.
- Toujours aussi tête en l'air, notre Soreyn, commenta Yélyne Morvik. Enfin, ce n'est pas trop grave, c'est l'essentiel, car il aurait pu se faire bien plus mal encore.
De la tête, Aldéran approuva, avant de s'assombrir légèrement.
- Hormis cette chère « couille molle », d'autres ont eu à se plaindre du Colonel Kendeler ? lança-t-il.
- J'imagine que cette charmante appellation est de Myron Kendeler, remarqua Daleyna Progris en s'approchant des tables de travail de l'Unité Anaconda. On aurait beaucoup à dire sur Kendeler, mais nous ne nous abaisserons pas à cela ! Disons qu'il nous a menés la vie dure, mais on a survécu et sur certains points, il a pris ses responsabilités quand les Interventions causaient quelques dommages collatéraux.
- Kendeler a ses défauts, mais il n'abandonne jamais un de ses hommes ou ne se dérobe quand son Bureau est pointé du doigt, commenta Aldéran. Je ne peux pas l'encadrer, mais je dois reconnaître ses qualités. Et puis, avant tout, il est un défenseur de la Loi, tout comme nous. Je suis de toute façon très mal placé pour lui reprocher d'agir selon ses envies !
Aldéran rit doucement, se leva.
- Ce n'est pas tout ça, mais une nouvelle semaine commence. Je vais aller reposer mes vieux muscles à mon bureau !
Shérynale tendit une tasse de café au jeune homme.
- Bienvenue chez vous, Colonel.
- Oui, c'est exactement cela, Shérye : je suis chez moi !
Détendu, apaisé même, Aldéran s'installa à sa table de travail, écoutant sa secrétaire lui faire un résumé de ce qui s'était passé durant le mois qu'il avait passé au GD-12.
- Vous m'annulez toutes les dispositions prisent par le Colonel Skendromme, vous effacez jusqu'aux traces de son passage et vous me laissez ensuite l'accès à la Centrale afin que j'entre mes nouveaux codes d'accès !
- Très bien, Colonel.
- Au fait, Lorèze, ne vous avisez plus jamais d'arriver en retard sinon je me verrai contraint de me priver de vos services.
- Veuillez m'en excuser, Colonel. Une urgence familiale…
- Votre raison m'indiffère, inutile d'y user votre peu d'imagination.
Myron se détourna et alla s'installer à sa table de travail.
« Ce soir, on se revoit, Aldéran Skendromme. Je suis vraiment curieux de ce que cela va donner ! ».
Pour d'autres raisons, avec des regrets pour le mois écoulé, sa secrétaire songeait également à un certain rouquin.
Le Coin du feu était une taverne située non loin des entrepôts portuaires et de l'immense chantier devant creuser de nouveaux bassins.
C'était sans surprise que de nombreux ouvriers et navigateurs fluviaux ou maritimes y venaient pour un verre ou pour un repas.
La salle n'était cependant pas bruyante bien que bondée et si tous les âges, emplois et espèces étaient mêlés, l'atmosphère n'était qu'amicale.
Aldéran traversa la salle principale de la brasserie, ayant aperçu Myron à l'un des deux comptoirs.
L'endroit évoquait, de très loin, La Bannière de la Liberté car les marins qui se trouvaient au Coin du feu n'étaient en rien des pirates, sauf qu'ils éclusaient tout aussi sec !
- Vous êtes en retard, remarqua le Colonel du GD-12.
- Les embouteillages de fin de semaine. J'étais pourtant parti avec presque une heure d'avance, mais je me suis encore fait surprendre ! Enfin, je me disais que vous ne partiriez pas avant la fin du quart d'heure académique !
- Il s'est écoulé trois fois le quart d'heure académique, gloussa le géant chauve alors que le barman, et patron, leur avait servi deux chopes de bière rousse.
- Oui, j'avais constaté aussi. Sympa, cet endroit. Pas de soucis de circulation pour vous ?
- Le patron est un ami de longue date. Quant à moi, je dispose d'une garçonnière à deux pâtés de maison !
- D'accord ! Je partais dès lors avec un handicap. On mange quoi ici ?
- Surtout du poisson, renseigna Myron. Mais, si vous me faites confiance, laissez-moi composer le menu… Je l'ai déjà fait envoyer en cuisine, en réalité !
- Je m'en doutais. Ca me va parfaitement, Myron.
- En ce cas, allons nous installer à une table de la salle voisine, c'est plus calme et mon ami m'y réserve toujours le coin le moins agité !
Finalement pas fâché de la soirée qui s'annonçait, Aldéran suivit le Colonel du GD-12 qui le précédait, sans donc voir le mauvais sourire de ce dernier.
