8.
Depuis la vitre sans tain de son bureau, Kochelle Hendron observait Aldéran et Myron qui patientaient dans sa salle d'attente.
Elle se tourna vers les trois hommes qui se trouvaient avec elle.
- Je crois que nous approchons du terme de cette expérience. Voici les deux Colonels que nous avons à évaluer afin de choisir celui qui prendra la direction de la Tour d'Ivoire. J'espère que vous avez bien pris entière connaissance de leur dossier ?
- Nous savons tout d'eux, assura le trio d'experts dépêchés par la Centrale des Polices. Par lequel souhaitez-vous commencer, Madame ?
- Privilège de l'âge, je vais faire appeler Kendeler.
- Ils semblent calmes et détendus, remarqua l'un des experts.
- Tous les deux sont suffisamment intelligents que pour avoir compris que l'Evaluation commençait dès qu'ils avaient franchi le seuil de ce bâtiment ! Vous n'aurez rien à dire, mais soyez attentifs à tout !
- A vos ordres, Madame.
Kochelle passa dans sa salle de réunion où la table unique formait un carré, entourant un projecteur holographique, s'installa.
Le secrétaire de la Coordinatrice des Polices revint dans la salle d'attente.
- Colonel Kendeler, si vous voulez bien me suivre.
Myron se leva, esquissa un sourire à l'adresse d'Aldéran et emboîta le pas au secrétaire.
Kochelle Hendron avait mené son Evaluation de façon classique, se contentant de questions auxquelles le Colonel du GD-12 avait répondu de façon posée et précise.
- Et, pourquoi devrions-nous vous choisir pour diriger ce nouveau Bureau ? interrogea-t-elle après quelques minutes.
- Mon dossier d'aptitudes parle pour moi, fit Myron. Je m'occupe du GD-12 depuis des années et il n'y a pas eu la moindre plainte à l'encontre d'un de mes hommes ou de la mienne et il n'y a pas davantage de souci administratif. J'ai la vanité de penser que je suis parfait dans ce rôle que je maîtrise totalement depuis toutes ces années. Mon GD-12 est l'un des Bureaux les plus performants de Ragel et il se maintient à ce niveau sans faillir.
- En effet, vos statistiques sont impressionnantes. Mais, le futur Bureau de la Tour d'Ivoire sera un véritable monstre à diriger, une concentration affolante de matériel et d'individus. Pouvez-vous gérer cela ?
- Sans le moindre souci, j'en ai la certitude !
- J'avoue aimer votre assurance et je n'ignore pas qu'elle repose sur de brillants états de service. Je vous remercie, Colonel Kendeler, vous pouvez disposer… Repartez-vous pour le GD-12 ou attendez-vous la fin de l'entrevue de votre collègue ?
- La politesse m'impose de patienter. Mais l'estime que j'ai pour lui me fait le faire par plaisir, assura Myron en quittant la salle de réunion.
Kochelle se tourna vers le trio d'experts.
- Votre première appréciation ?
- Cet homme a autant de franchise qu'un serpent ! Il nous a débité exactement ce que nous souhaitions entendre ! Bien qu'il faille reconnaître que son parcours est exemplaire et que sa direction du GD-12 est en effet sans faille !
- Bien, passons à Skendromme en ce cas.
Après avoir exposé son parcours, depuis l'entrée au Camp Militaire du SIGiP peu avant sa majorité, Aldéran avait ensuite attendu les questions, banales au demeurant et sans surprise et auxquelles il avait répondu sans sourciller.
- Colonel Skendromme, pouvez-vous nous expliquer le décalage entre votre formation Militaire et la, relative, légèreté avec laquelle vous gérez l'AZ-37 ? pria la Coordinatrice des Polices.
- Mon expérience au SIGiP m'a appris à laisser une certaine liberté aux individus. Et Melgon Doufert que j'ai comme leader d'Unité avant qu'il ne devienne mon Colonel a continué à m'indiquer cette voie. Et quand ce fut à mon tour de reprendre l'AZ-37, j'ai estimé que mes agents fonctionnaient avec cette autonomie, qu'ils prenaient même plaisir à se gérer, tout en demeurant sous mon exclusive supervision. Et durant ces années, j'ai pu apprécier leur efficacité et leur implication dans le travail. En les responsabilisant il m'a semblé qu'ils mettaient davantage de cœur à l'ouvrage. La marge de liberté que je leur laissais n'excluait nullement que je ne leur ai passé aucun manquement tout comme j'assumais les éventuelles conséquences de leurs actes dans le feu de l'action. Et je ne pouvais que tout savoir de leurs conditions de travail puisque j'accompagne toujours mon Unité sur le terrain.
- Encore une attitude peu courante, remarqua Kochelle. Vous n'avez jamais trouvé excessif cette prise de risques alors que vous êtes en charge du Bureau ?
- Je ne peux pas vivre sans sensations fortes. Les tâches administratives font partie de mes responsabilités, mais il me faut l'adrénaline des Interventions, ne serait-ce que pour ne pas perdre de vue la réalité du terrain à laquelle mes agents sont confrontés au quotidien.
Kochelle croisa les mains sur la table.
- Je vais vous poser la même question qu'au Colonel Kendeler : pourquoi devrions-nous vous choisir pour diriger ce nouveau Bureau ?
Aldéran ne put s'empêcher d'avoir un petit rire.
- Je n'en ai absolument aucune idée ! lâcha-t-il avant de se reprendre. Ma façon de faire ne se modifiera pas car ce système fonctionne et je pense que mes agents l'apprécient. Et s'il me faudrait bien évidemment m'adapter aux habitudes de ceux du GD-12 pour refondre l'organisation générale, mon fond ne changera pas et cette légèreté que vous évoquiez perdurera tant que les faits ou les personnes ne me fassent réviser mon jugement et mes dispositions.
- Vous n'aurez sans doute plus la possibilité d'aller en Intervention avec votre Unité, releva Kochelle. Pouvez-vous vous faire à cette idée ?
- Non ! Je trouverai le moyen d'être en accord avec mes principes et mes sensations, et sans que le futur Bureau n'ait à en pâtir.
- Je vois. Je pense que les experts et moi-même avons pris bonne note de vos propos, Colonel Skendromme. Vous pouvez reprendre vos occupations.
Aldéran se leva, salua et se retira.
- Ils vous ont bien cuisiné, fit le Colonel du GD-12 quand le jeune homme reparut.
- Rien que des banalités, je vous assure, Myron. J'avoue d'ailleurs ne pas avoir bien compris les raisons de cette convocation pour évaluation… Depuis le temps qu'ils réfléchissent, leur opinion doit déjà être faites, c'est une évidence ! Ils ne pouvaient pas non plus espérer que nous nous colletions ou commencions à nous dégommer mutuellement lors de l'entretien !
- Je ne sais pas non plus, reconnut Myron. A un de ces jours, Aldéran ?
- Avec plaisir.
Mais ce fut avec une identique mine fermée qu'ils se séparèrent pour chacun regagner leur Bureau.
De retour à son domicile, Myron avait activé le téléphone acheté sur son trajet.
- Alors, tu as pu rentrer dans le système et accéder aux premières conclusions de la Séance d'Evaluation ? interrogea-t-il sèchement à son interlocutrice.
- Je ne crois pas que tu vas apprécier ce que je vais te dire…
- Comme si je ne le soupçonnais pas depuis toutes ces semaines, siffla le géant chauve. C'est ce chien fou de rouquin ?
- Oui… C'est ce côté libre tout en dirigeant remarquablement l'AZ-37, tout en étant en contact étroit avec le terrain et les difficultés de ses hommes, qui fait pencher la balance en sa faveur. Mais la décision n'est pas encore mentionnée, noir sur blanc si je puis dire. Ils peuvent encore réfléchir et reve…
- Aucune chance. Tu pourras passer demain au GD-12, je te remettrai ton enveloppe.
Myron avait ensuite utilisé son téléphone habituel pour passer un autre appel.
- Bonsoir, Aldéran. Une autre sortie au Coin du feu, ça vous dirait ?… D'accord, à jeudi soir donc !
Il coupa la communication.
