12.
Au matin, Myron quitta son penthouse du Centre Ville Est, poussant sa Jeep au moteur trafiqué pour le rendre très silencieux dans l'intense circulation de l'heure de pointe.
Arrivé au GD-12, il écouta sa secrétaire lui faire le résumé de la main courante de la nuit avant de lui indiquer les courriers qu'il avait à traiter en priorité, lui fournissant les informations nécessaire pour se faire, avant de lui soumettre les signataires des lettres qu'elle avait elle-même rédigées depuis son arrivée, plus d'une heure avant lui.
- Rien de particulier à signaler ? interrogea-t-il enfin.
- Le Lieutenant Ouzer a pris sa matinée.
- Ah, depuis quand on me met devant le fait accompli ? siffla le géant chauve. Je ne vois vraiment pas pourquoi ce serait à moi de m'adapter au planning de dernière minute d'un de mes agents ! ? A quoi ce crétin compte-t-il jouer durant la matinée ?
- Il m'a dit qu'il se rendait au Coin du feu, avec une certaine Ourosse afin de tenter de retracer le parcours du Colonel Skendromme.
- De quoi ? ! s'étrangla Myron. De quoi il se mêle cet abruti ! Il est Lieutenant de la Spéciale, pas Inspecteur, il n'a donc pas à investiguer, sur un sujet qui ne le concerne pas qui plus est ! Dès qu'il franchira les portes, qu'il vienne me voir, envois-lui le message sur son ordi !
- Oui, Colonel.
Et ce fut plutôt de méchante humeur que le Colonel du GD-12 rentra dans son propre bureau.
La ronde responsable des Communications de l'Unité Anaconda dont les lunettes à épaisse monture mangeaient la moitié du visage avait retrouvé le trapu Lieutenant du GD-12 devant les portes du Coin du feu.
- Vous semblez surprise ? remarqua Jarvyl.
- Je ne m'attendais pas à ce qu'un membre du Bureau du Colonel Kendeler se joigne à une enquête où pour notre part nous soupçonnons votre patron !
- Je suis un policier, j'ai travaillé aux côtés de votre Colonel et il est dans les ennuis dès lors il n'est que normal que je tente d'aider dans la mesure de mes moyens… Quant à vos soupçons, je n'ai pas à en tenir compte, seuls les faits m'importent, et il n'y en a guère. Alors, qu'avez-vous à proposer, Mlle Ourosse ?
- Je sais que les Inspecteurs chargés de l'enquête l'ont déjà vérifié mais je vais refaire le trajet du départ de mon Colonel… Le vôtre sera furieux quand il saura pour votre initiative ! insista-t-elle.
- J'ai l'habitude de ses humeurs, assura Jarvyl en tirant ainsi un sourire à son interlocutrice.
Son ordinateur au creux du bras, Jelka s'était tenue face aux portes pour l'instant fermées de l'établissement.
- Voilà, Aldéran avait rangé son véhicule devant l'établissement, le côté conducteur vers la porte d'entrée donc on ne peut le voir remonter dedans mais ça n'a guère d'importance. Il est reparti, droit vers le Boulevard de l'Ecluse.
Vu que le trajet n'avait duré que trois kilomètres, c'était à pieds que Jelka et Jarvyl avaient refait le parcours.
- L'idéal aurait été d'opérer cette sorte de reconstitution à la même heure de son départ, mais je crains que vous et moi ne disposions pas d'assez de temps libre pour cela ! remarqua Jarvyl.
- L'appel public, sans révéler pour quelles raisons, n'a permis de recueillir aucun témoignage, enchaîna Jelka. Il semble, que de façon naturelle, le tout-terrain de mon Colonel ait bel et bien repris le chemin du retour… Mais il a dévié à ce carrefour pour se ranger à cette entrée de chantier, près de cette espèce de parking de containers qui permettent de se diriger à pieds partout sans qu'on puisse voir quoi que ce soit… J'avoue que je ne comprends pas pourquoi. Il serait revenu si discrètement au Coin du feu qu'on n'a pu le pister ?
- Oui, ourquoi y retourner ?
- Aucune idée… Mais s'il l'avait fait, le Colonel Kendeler l'aurait signalé. Et, sincèrement, peut-être est-ce le fait que je ne sois pas une bonne agente de terrain, qui fait que j'envisage mal mon leader d'Unité faire demi-tour pour aller effectuer une mise aux « poings » avec Myron Kendeler – et qu'il aurait eu le dessous, ce qui expliquerait le fait que votre Colonel n'en pipe mot.
Jarvyl eut soudain un petit ricanement alors qu'ils s'en retournaient au Coin du feu, ayant fait chou blanc pour leur petite expérience.
- Mon Colonel est un dirigeant remarquable, un monstre d'intransigeance mais un homme qui ne refuse aucune responsabilité, couvrant ses policiers quand ils sont dans leur bon droit. En revanche, depuis le temps qu'il ne va plus sur le terrain et encore moins en salle de sport – malgré sa superbe condition physique naturelle – je ne parierais pas sur lui en corps-à-corps avec le vôtre ! Si bagarre, autre que verbale, il y avait eu, mon Colonel en aurait gardé des marques, n'aurait pas pu en dissimuler et sa façon de se mouvoir l'aurait trahi. Je suis formel, Mlle Ourosse, ces deux hommes ne se sont pas battus ! D'ailleurs, ils sont au-dessus d'une attitude aussi stupide.
- Mais mon Colonel a disparu, à un moment crucial ! protesta Jelka dans un sifflement de pur réflexe. Et quelle que soit l'identité de celui qui s'en est pris à lui, le temps est compté pour mon ami !
- Je ne l'ignore pas, assura Jarvyl. J'ai mon compte d'Interventions pour sauver des otages ou prisonniers… Et mon instinct me souffle que le Colonel Skendromme est dans un piège mortel à très brève échéance… J'imagine qu'il en a l'habitude, mais pas en étant sans doute hors d'état de pouvoir défendre ses chances.
De la tête, Jelka approuva alors qu'ils étaient de retour à leur point de départ, face au Coin du feu.
- Et maintenant ? soupira-t-elle.
- Reprenez l'analyse des caméras, des balises du tout-terrain du Colonel Skendromme et de la Jeep du mien, épluchez encore les appels de leurs téléphones portables.
Le Lieutenant de l'Unité Léviathan passa la langue sur ses lèvres.
- Et ne quittez plus l'écho de mon Colonel et s'il se dirigeait vers un lieu incongru, prévenez-moi, je ferai suivre le message à des renforts.
- Je le suis ?
- Certainement pas… De vous, en dépit de sa récente inexpérience du terrain, il ne ferait qu'une bouchée !
« Non, Lieutenant, si votre Colonel tentait quoi que ce soit contre le mien, je m'interposerais. Et ce même si je n'ai effectivement aucune chance face à lui ! », songea Jelka.
A son arrivée au GD-12, Jarvyl Ouzer avait pris connaissance dans sa messagerie de la convocation au bureau de son Colonel et il s'était présenté à lui.
Myron avait fait fermer la porte derrière son Lieutenant et la discussion avait eu lieu hors de portée d'oreilles indiscrètes.
Quand leur leader d'Unité les rejoignit ses membres comprirent à sa mine fermée – lui donnant plus l'air d'un taureau furieux que jamais – qu'il s'était fait plus que sérieusement remonter les bretelles !
- Tu l'avais bien cherché, ne put s'empêcher de jeter Luïsse son Artificière.
- Jarvyl, tu avais perdu la tête ou quoi de défier ouvertement le Colonel Kendeler ! ? ajouta l'autre jumelle mialienne sa sniper.
- Tu as eu de la chance qu'il ne te suspende pas, compléta encore Tahon le pilote du Van et en charge du relai logistique.
Jarvyl avait ouvert un tiroir, assemblé une des habituelles petites caisses de transport pour y entasser quelques affaires.
Le Lieutenant de l'Unité Léviathan affronta le regard de ses équipiers qui avaient parfaitement compris.
- Je suis déchargé de mes fonctions à la tête de l'Unité, pour une durée indéterminée, sans salaire… Je ne peux que vous prier d'être prudents et de veiller sur vos vies, pour ces Interventions d'un Code 1 à 4.
Jarvyl s'interrompit un instant, n'ayant finalement que quelques secondes pour décider du tournant supplémentaire à donner à sa vie !
- Si je devais vous contacter, personnellement, pour une opération non validée par notre Colonel, j'aimerais que vous répondiez présents, mais je comprendrais que vous ne réagissiez pas…
- Désolées, nous devinons à quoi tu fais allusion, mais autant pour ma jumelle que pour moi, nous ne risquerons notre carrière pour un inconnu… Et jusqu'à preuve du contraire, il n'y a que notre Colonel qui soit habilité à donner les ordres. Nous ne viendrons donc pas.
- Tahon ?
- Non plus !
Mais au soudain clin d'œil collectif de ceux de son Unité, Jarvyl comprit que plus que jamais les micros vicieusement placés rapportaient tous les propos au Colonel du GD-12, et que ses amis lui apportaient en réalité leur soutien entier !
Jarvyl emporta sa caisse, n'en menant malgré tout pas large, car s'il avait –officieusement – choisi le mauvais camp, sa carrière toute entière était remise en question et surtout il avait gravement mis en danger l'équilibre financier de sa famille nombreuse si sa suspension devait s'éterniser !
« Si seulement je n'avais pas l'absolue certitude que vous n'avez pas porté la main sur ce Colonel rouquin aux méthodes si déconcertantes ! Mes récentes réactions sont illogiques, je n'aurais pu les concevoir, il y a seulement quelques jours, mais elles me viennent du plus profond de mon être… Et cela même si au plus profond de moi je prie les dieux de me tromper ! ».
Sitôt rentré chez lui, Myron se dirigea vers sa chambre, entrouvrit la porte, esquissant plus qu'un sourire satisfait à la vue d'Aldéran allongé sur le lit, sur le ventre, le poignet droit menotté au montant du lit, dormant à poings fermés.
