13.

Une semaine avait été nécessaire pour que ceux de l'AZ-37 et du GD-12 s'installent à la Tour d'Ivoire, leurs nouveaux locaux pour le Bureau fusionné répondant désormais au matricule AL-99.

Cela avait été à Aldéran de choisir le matricule et il avait logiquement songé aux premières lettres de l'Arcadia et du Lightshadowet le souvenir du Galaxy Express l'avait traversé.

Trois jours durant, les camions de déménagement avaient effectué leur ballet entre les deux Bureaux et l'AL-99 et chacun avait passé les deux jours suivant à ranger ses affaires, vider les boîtes et à prendre ses nouveaux repères.

Aldéran arrêta sa moto sur l'un des trois emplacements de parking qui lui étaient réservés sortit ses affaires et prit l'ascenseur jusqu'à l'étage où se trouvaient rassemblées les Unités d'Intervention, sur l'immense plateau ouvert sur trois étages.

Par hasard, par choix, par instinct ou encore parce que son Lieutenant avait activement participé au sauvetage de leur Colonel, l'Unité Léviathan avaient ses tables de travail juste à côté de celles de l'Unité Anaconda.

Et, pour son deuxième café du matin, Aldéran pouvait s'entretenir avec ses amis de sujets divers et surtout pas professionnels !

Un quart d'heure plus tard, le jeune homme empruntait l'ascenseur transparent jusqu'à l'étage où il avait ses propres locaux, saluant au passage Shérynale et Lorèze ses secrétaires.

Tout était désormais différent et en même temps très familier et il sourit largement.


Ayant pris son après-midi, Aldéran s'était rendu à La Roseraieoù son frère l'avait invité à déjeuner.

- Delly est chez mes beaux-parents, avec les filles et elles ont même emmené Mia-Kun. Dès lors c'est très calme ici ! Ca me fait plaisir que tu aies pu te libérer.

- Nous sommes en pleine période de rodage, si je puis dire. Tout a doublé et nous devons nous faire à une refonte complète de notre organisation ! Mais, me concernant, je n'ai pas grand-chose à réviser puisque le transfert informatique s'est fait sans souci. Nous avons encore une semaine de prévue, sans Interventions, le temps que nous maîtrisons environnement, matériel ainsi que notre situation géographique ! Je pouvais donc m'absenter. Et puis, la luminosité de la Tour d'Ivoire jointe curieusement au silence relatif m'a collé une migraine de première !

- Tu as encore de la quiprine ?

- Un flacon à peine entamé, grinça Aldéran.

Skyrone fronça les sourcils tout en ayant servi deux verres de thé glacé et y ayant ajouté des fruits jaunes coupés en dés.

- Tu es sûr que c'est seulement l'environnement ? Tu as fait une belle chute l'autre nuit – sans ces ballots sous les plateformes de l'échafaudage tu te rompais proprement le cou !

Son cadet ne put s'empêcher de rire.

- Oui, il paraît. Je n'y ai pas assisté !

- Avec la concentration en barbituriques dans ton organisme tu aurais eu du mal à être conscient de quoi que ce soit, en effet. Sinon, tu ne te souviens de rien ?

- Non. Je me suis senti mal après qu'il m'ait fait goûter à sa liqueur de baies – aussi agréable que du liquide lubrifiant pour Mécanoïdes – je n'ai d'ailleurs pas pu en boire plus d'une gorgée, et puis plus rien jusqu'à ce que je me réveille à l'hôpital quatre jours plus tard. Enfin, ça n'a pas vraiment d'importance, mon témoignage n'est guère utile, les faits sont suffisamment accablants pour Kendeler. Il n'a eu qu'à déplacer mon tout-terrain – vu comment il était garé il était impossible de voir qui se mettait au volant - et à l'abandonner à ce chantier avant de revenir au Coin du feusans être vu pour me ramener à son penthouse dans son véhicule.

- Encore un qui finira ses jours au Pénitencier pour avoir voulu s'en prendre à toi ! Tu fais des ravages, petit frère !

- Je ne trouve vraiment pas ça drôle, grommela encore Aldéran. Je ne cherche pas les ennuis… Et je n'avais rien fait à Myron. C'était le simple jeu de la concurrence entre ses capacités et les miennes.

- Il n'en a pas accepté les règles, commenta Skyrone en versant un filet de vinaigre fruité sur la salade de riz et de légumes croquants. Il a enfreint tous ses principes par ambition et il a été parjure à tous ses serments de policier en portant la main sur toi. Tandis que toi, tu ne te poses guère de questions, tu traces en bousculant tout sur ton passage. Allez, assieds-toi et tu me diras ce que tu penses de ce nouveau cru produit par nos vignobles.

- Ah, je me demandais justement quand il allait être commercialisé !

13.

Venu à Skendromme Industryà la demande de sa mère, Aldéran devina à son sourire qu'elle avait de bonnes nouvelles !

- Ca concerne Heavy Melder ? jeta-t-il d'entrée après avoir pris place dans le salon privé.

- Oui, le petit sanctuaire de ton père est sauf.

- Pour combien de temps ? s'inquiéta le jeune homme en rajoutant un trait de caramel dans son café.

- Pour autant que durera sa vie. Je ne pouvais évidemment faire durer cette protection sur des générations, malheureusement.

- L'essentiel est que ce lieu soit préservé jusqu'au bout. Car il est évident que Toshiro s'éteindra en même temps que son ami de toujours. Comment as-tu fait ? questionna-t-il encore en affichant un sourire charmeur.

- Devine ?

- Tu n'as pas, simplement, acheté le terrain, sinon cela ferait des semaines que cette histoire serait résolue. Et papa n'aurait pas accepté une aide financière si basique.

- Je sais, mon monde lui a toujours donné des frissons. Moi qui n'ai eu qu'à naître pour tout recevoir de la vie, sans soucis, sans dangers, tous les plaisirs offerts jusqu'à l'écœurement ! Tout l'opposé de sa propre vie où il a dû batailler pour obtenir la moindre chose, et se le voir prendre si souvent sans pouvoir rien faire… Quelque part, je ne serai jamais qu'une petite gamine riche et pourrie gâtée qui a une vision très déformée de la réalité du monde – j'irais jusqu'à dire que je n'ai aucune idée dont la façon ce monde tourne et est dur au quotidien pour le commun des mortels ! Je crains que toi comme tes frères et sœurs, je ne vous aie un peu trop gâtés aussi – hormis pour Hoby et son passé douloureux dans les rues.

- Tu nous as bien fait élever, se contenta de répondre le jeune homme, parfaitement conscient que sa propre réponse représentait exactement ce que sa mère venait d'exprimer, et sur le fait qu'elle ne s'était guère occupée de ses trois enfants aînés ! Alors, quel lapin as-tu tiré de ton chapeau pour aider papa ?


- Un rapport minier, d'une certaine façon. J'ai fait sonder le sol et j'ai ensuite fait suivre le résultat auprès des autorités de Heavy Melder. Tu n'étais effectivement pas loin de la vérité, mon grand chéri : j'ai payé ces experts pour qu'ils écrivent que les sous-sols de la planète, avec un large périmètre autour de la tombe de Toshy et de l'épave du Deathshadow, étaient d'une extrême richesse en minerais, une source très utile pour approvisionner nos usines.

- C'est du chantage, rectifia Aldéran, toujours grand sourire aux lèvres.

- Oui, on peut l'exprimer ainsi, rit alors franchement Karémyne. Je leur ai interdit d'approcher des limites du sanctuaire pour me laisser extraire les minerais, ce qui pourrait bien prendre des années ! Et, pour compléter le mensonge, j'enverrai bel et bien mes outils de forage, d'extraction et de transport de ces ressources.

- Ca va te coûter un pont…

- Cela le vaut, fit simplement sa mère. Et que m'importe que ces autorités aient éventé ce plan simpliste, la seule chose qui importe est que ton père et Toshy soient en paix pour les années à venir.

- Exactement ! Bien joué, maman… Même si papa ne va que très moyennement apprécier, remarqua Aldéran, sombre, pas vraiment réjoui au final par l'annonce de sa mère. Encore une fois, tu as fait jouer tes relations et surtout tu uses et abuses de tes inépuisables réserves financières… Même si la solution de papa n'était guère mieux !

- Laisse-moi deviner : se positionner près du petit sanctuaire et tout dégommer ?

Et un commun éclat de rire les secoua. Aldéran leva sa tasse de café pour saluer la lumineuse blondeur de sa mère.

- Quoi que tu en penses, ma petite maman, papa et toi formez un couple du tonnerre !

- Explosif ?

- Comme il se doit. Je devais bien avoir quelques qualités pour séduire ce pirate écorché vif qui a manqué raser le Manoir en effectuant un atterrissage où il ne contrôlait plus rien !

- Tu me raconteras, un jour, toute l'histoire ? La première rencontre entre papa et Dankest a dû être assez caustique !

- On peut le dire… murmura Karémyne, ses prunelles bleu marine emplies de nostalgie, sur ces souvenirs si précieux et qu'elle ne partageait qu'avec celui qu'elle avait épousé !

Aldéran se leva pour venir spontanément l'étreindre.

- Je t'aime, maman !

- Pourquoi ? Pour avoir aidé ton père ?

- Pour tout : l'avoir aimé, nous aimer et nous aider tous grâce justement à cette écœurante fortune !

- Elle protège Sky et tes cadets, mais toi tu prends tellement de risques au quotidien… Et je passe sur les quatre jours de silence tout récents… Il t'est sûrement arrivé quelque chose, de grave, même si Ayvi a tout minimisé, se préservant autant qu'elle protégeait vos deux fils… Oui, ton univers me fait si peur, Aldie !

- C'est le monde que j'aime, où je me sens bien. Et depuis quelques années, j'ai l'orgueil de penser que j'ai trouvé – à ma petite mesure – ma place dans la mer d'étoiles.

- Je ne le sais que trop… soupira Karémyne en embrassant tendrement son fils à la chevelure flamboyante. Tu y retourneras bientôt ?

- Non, je dois d'abord m'occuper du AL-99 !

Mais Karémyne ne trouva absolument pas la réponse rassurante !