15.

- Trois visites en une semaine, des soucis Aldie ? s'enquit Doc Ban après lui avoir fait glisser sur le comptoir dans sa direction le petit verre de liqueur.

- Non, pas spécialement, juste envie de me changer les idées.

Comme à son habitude, Maji était venu saluer le jeune homme mais son regard s'enflamma soudain et il quitta La Bannière de la Libertéavec bruit, en ronchonnant.

- Il ne m'acceptera jamais, murmura Sylvarande. Je n'aurais pas dû venir…

- Tu es libre d'aller où tu veux, et ici encore plus qu'ailleurs, rétorqua-t-il légèrement. Ca me peine que Maji continue de réagir ainsi, mais c'est ainsi… Allez, à ta santé !

- Mais, pourquoi ?… Enfin, si je suis au courant pour cette Midori. Il mettra toutes les sylvidres dans le même panier, jusqu'à son dernier souffle ?

- Je le crains. L'amour absolu qu'il avait pour sa fille s'est muée en une haine absolue du peuple sylvidre et pour lui tous les moyens auraient été bons pour l'éradiquer à jamais quitte pour cela à mettre l'Arcadia et son équipage en danger… Et le moins que l'on puisse c'est que notre père a failli faire les frais de son attachement d'alors à cette Midori… Quoique, encore aujourd'hui quelque chose me souffle qu'il s'agit en réalité de la seule sylvidre qu'il aurait épargnée dans sa croisade meurtrière et qu'aujourd'hui encore il la ferait passer avant n'importe qui pour la protéger !

- Notre père m'a donné accès aux Archives de l'Arcadia. Il n'a finalement jamais été avéré que cette Midori ait bien péri à bord du Zoness sur lequel Maji avait personnellement tiré ! reprit Sylvarande en buvant son eau aromatisée.

Aldéran tiqua.

- Tu crois qu'elle pourrait encore être en vie ?

- Nous sommes des plantes, le soleil nous régénère chaque jour et dès lors notre espérance de vie est longue, très longue ! Et hormis la maladie, le chagrin ou une atteinte à notre propre existence, nous pouvons atteindre jusqu'à trois fois votre longévité d'humains.

Sylvarande prit une poignée de cacahuètes au creux de sa main et les picora lentement.

- Mais le mieux placé pour retrouver une des nôtres, c'est toi ! reprit-elle. Avec ma Grande Protectrice tu peux capter l'étincelle de chacune d'entre nous !

Aldéran secoua négativement la tête.

- Il y a longtemps que Saharya a bloqué ce contact entre tes sœurs et moi, mon cerveau d'humain n'y résisterait pas – surtout depuis l'armée créée par Ghell car là ça fait vraiment trop de monde. Leurs appels et questions concernant leur survie après qu'on aie défait les Stalzarts et Docrass de Ghell Ismal ont failli me faire exploser le ciboulot ! Si jamais je passe par le Sanctuaire de Saharya d'ici quelques mois, je lui poserai la question.

- Tu es certain de repartir dans l'espace ? questionna doucement sa demi-sœur.

- Oui. J'ai l'intention d'aller revoir les Dengmer qui m'avaient recueilli sur Junab. Cette fois, je pourrai mieux répondre à leurs questions !

- Je trouve sympa que tu retournes auprès de cette famille.

- J'y ai passé de tellement bons moments. Trop bons parce que je ne me souvenais guère de mon autre vie… ?

- C'est bien possible, remarqua Doc en intervenant. Au fait, goûte-moi ceci.

Aldéran prit le petit verre sur pied servi par Ban, renifla mais il n'identifia pas l'odeur, agréable au demeurant, et il but une gorgée.

- Alors, Aldie ?

- C'est délicieux ! Curieusement très fort au palais mais frais en bouche. Qu'est-ce que c'est ?

- De la liqueur de baies.

Le jeune homme tressaillit.

- De la liqueur de baies ! La même que Kendeler prétendait me servir ?

- C'est ce qu'il aurait effectivement dû te donner. Je n'ai aucune idée en revanche de ce qu'il t'a réellement fait avaler !

- Hum, vraiment trop bonne cette vraie liqueur de baies, sur ce point il ne mentait pas !

- Tu pourras emporter la bouteille.

- Chouette !

Et même si à l'instar de Maji trois autres anciens Marins de l'Arcadia avaient quitté le bar à l'entrée de Sylvarande, la soirée se poursuivit tranquillement et agréablement pour Aldéran, Sylvarande et Doc.

Lense dormait derrière le comptoir, Mi-Kun roulé en boule contre son flanc.


Partagé entre la rage et la tristesse, Maji était reparti pour une de ces errances qui lui avaient été si familières lors des jours sombres après son bonheur perdu – la mort de sa sylvidre d'épouse et l'enlèvement de leur fillette.

Le Marin aux rares cheveux blancs sous le bandana avait longtemps cru avoir fait le deuil de cette peine, avoir même chassé de sa mémoire ces douloureux souvenirs, la succession des trahisons et des désillusions.

Très longtemps, il avait véritablement nagé dans un véritable délire hallucinatoire d'hostilité envers le peuple végétal, où sa raison s'était souvent perdue et où il n'avait eu quasiment aucune conscience de ses actes, agissant par automatismes dans la salle des machines de l'Arcadia.

Et puis un jour le vaisseau terrien l'avait emporté sur l'Armada et même le Docrass Royal et il n'avait plus trouvé aucun sens à sa vie. Il s'était alors fait débarquer sur la première planète peuplée croisée et y avait subsisté plutôt mal que bien.

Au gré de ses pérégrinations, passager clandestin le plus souvent, il avait fini par débarquer sur Ragel et le drapeau pirate flottant à côté de l'enseigne de La Bannière de la Libertélui avait rendu son « chez lui »… jusqu'à ce qu'une certaine Talvérya Musguelle en franchisse le seuil, suivie par une resplendissant sœur végétale à la chevelure couleur de caramel – ce qui n'était rien d'autre que l'ultime trahison !

L'ancien Ingénieur de la salle des machines avait encore tenté de ne pas céder à ses démons intérieurs, avait lutté des mois, des années, mais la présence de plus en plus appuyée de la nouvelle Reine des Sylvidres auprès d'Aldéran avait tout ravagé en lui, inexorablement.

Il avait vu ses nouvelles et dernières certitudes s'envoler, balayées par un vent cruel et seule sa profonde amitié, son affection même pour le rouquin, lui avait un moment permis de tolérer l'inacceptable.

Mais la venue, la nuit précédente, de Sylvarande à La Bannière de la Liberté, le lieu interdit par excellence à ce qu'elle était avait libéré toutes les rancœurs et aversions qui n'avaient malgré tout pas cessé de s'accumuler !

Maji n'en pouvait plus, n'était plus que haine et il savait qu'il lui faudrait sous peu passer à l'action, autant pour faire disparaître une créature qui n'était même pas censée exister que pour punir ceux qui avaient permis qu'elle se développe et s'incruste !

Epuisé, transi par la pluie qui n'avait cessé de tomber, plongeant la galactopole dans une sortie de brouillard humide, Maji était longtemps demeuré sur un banc du Grand Parc, loin de tout passage, presqu'invisible et de toute façon ignoré de tous.

- Cette plante vénéneuse doit disparaître. Elle souille tout qui est proche d'elle… Elle a achevé de corrompre mon traître d'ancien capitaine et sa nouille molle de fils ! Il est grand temps de remettre de l'ordre dans ce champ de mauvaises herbes… Mais comment vais-je bien pouvoir faire ?

- Moi, je sais !

Maji leva les yeux sur la grande silhouette devant lui, le faible éclairage ne lui permettant de ne rien voir que les contours noirs.

- Qui êtes-vous ?

- Tu m'as oublié ? Non, je ne crois pas…

L'inconnu avança d'un pas.

- C'est vous, capitaine, vous êtes revenu d'entre les morts ! tressaillit Maji.

- Exactement. Et je pense que nous avons, toujours, les mêmes adversaires !

Maji eut alors un éclatant et mauvais sourire.

- Nous allons pouvoir nous entraider je pense. Nous avons tous les deux des comptes à régler, je ne connais pas de meilleure association !