17.
Sa voiture en panne, Jarvyl avait embarqué dans celle de Soreyn pour se rendre à la mensuelle soirée entre membres de l'Unité.
Cela avait au tour d'Aldéran de recevoir mais étant en congé pour trois jours, il avait invité ses équipiers à Skendromme Manor où ils passeraient la nuit.
- J'imagine que le Colonel Skendeler n'a jamais convié qui que ce soit à une soirée, ne put s'empêcher de glousser Soreyn peu alors qu'ils roulaient sur les avenues de la galactopole.
- Même pas à un déjeuner professionnel où on se serait fait livrer des sandwiches ! rétorqua Jarvyl avec un petit rire.
A l'instar de presque tous les policiers de l'ancien GD-12, il s'était considérablement détendu sous la direction unique d'Aldéran.
- En revanche, je ne comprends toujours pas celui qui fut votre leader d'Unité…
- Si vous vous référez en effet à ces responsabilités de notre Colonel c'est que sa présence sur le terrain vous déstabilise toujours autant, et pas parce que vous devez alors vous soumettre à son autorité lorsque nos Unités sont réunies !
Jarvyl eut un signe affirmatif de la tête.
- Je ne parle pas pour moi, je n'ai pas d'autre ambition que de bien faire mon boulot et de garder mes équipiers en vie, mais je pense que pour beaucoup de policiers, ceux qui en ont les capacités du moins, arriver à un poste où la relative tranquillité des journées s'ajoute à un bon niveau financier est un luxe dont on ne peut que vouloir profiter. Ne vous méprenez pas non plus, Soreyn, il n'y a nulle jalousie en moi mais diriger un Bureau et toujours désirer courir autant de risques en Interventions m'échappe, me sidère même ! Le Colonel Skendromme devrait plutôt avoir le désir de profiter des avantages matériels de sa position ?
Soreyn éclata de rire.
- J'ai comme l'impression que vous faites la même erreur qu'Ayvanère à sa première venue à notre ancien Bureau, le considérant, pour sa part, pour une jeune recrue aisément corruptible. Vous trouvez qu'Aldéran devrait enfin savourer son équilibre financier, songer à sa sécurité, autant pour lui que pour sa petite famille ?
- Je ne le pensais pas aussi crûment, mais c'était l'idée générale.
- Ce n'est guère un secret, Jarvyl, mais notre Colonel ne vit que pour les sensations que lui procurent les Interventions. Il a toujours recherché les poussées d'adrénaline… Et franchement, s'il n'avait voulu que la stabilité matérielle, il se serait contenté de se la couler douce en touchant ses participations aux bénéfices.
- Que voulez-vous dire ?
- Jarvyl, vous n'avez donc pas percuté au nom qu'Aldéran porte ? ! Regardez là-bas cette enseigne, ajouta Soreyn en désignant un haut immeuble au loin.
- Skendromme Industry… Oui, les chantiers navals, on ne voit qu'eux depuis qu'ils sont en charge de la fabrication de tous les appareils de chantiers et que leur logo s'y étale en grand ! C'est une branche de sa famille ?
- On peut le dire : son grand-père et sa mère !
Jarvyl tressaillit violemment.
- Alors, ce n'est pas juste l'appellation de la maison, c'est à un véritable manoir que nous nous rendons ? !
- Oui… Ce sera la première fois que je le découvrirai aussi.
Rassemblés sur la piste privée de la partie de l'astroport réservée aux Vols Intérieurs, ceux des Unités Anacondas et Léviathan avaient pris place dans le cargo familial des Skendromme qui avait décollé pour un court voyage jusqu'au domaine.
Pour laisser son époux avec ses amis, Ayvanère était partie pour le chalet thermal près du petit lac artificiel, avec Alguénor et Alyénor pour quelques séances de soins.
Aldéran s'était alors mis aux fourneaux pour préparer le repas qu'il comptait servir.
Le plus long avait été de débiter les aliments avant de monter ses brochettes de poissons, viandes, légumes et fruits qui seraient disposées au-dessus de la cheminée de la terrasse semi-couverte au dernier moment. Diverses salades, salées et sucrées seraient proposées en accompagnement ainsi que de fines pâtes justes poêlées au beurre. Et pour finir, il ferait sauter les crêpes à la demande et plusieurs choix de confitures et de pâtes chocolatées seraient proposés.
Il finissait les assortiments de toasts de l'apéritif quand on l'avertit que ses invités venaient d'arriver.
Et à la perspective d'une agréable soirée, il sourit largement, quittant la cuisine pour accueillir ses visiteurs.
- Ceux de votre Unité se seraient-ils défiés ? fit-il à l'adresse de Jarvyl.
Le leader de l'Unité Léviathan ne répondit pas tout de suite car à l'instar de ceux de l'Unité Anaconda, il avait été proprement estomaqué par Skendromme Manor !
La démesure des lieux n'avait été égalée que par la qualité des matériaux nobles et de son aménagement somptueux !
Rien que le salon où ils prenaient l'apéritif était sans doute aussi grand qu'un de leurs appartements.
Et si Aldéran avait tenté de les mettre à l'aise, seul le Majordome les ayant introduits et pas un seul domestique ne s'était ensuite manifesté, ils se sentaient de façon compréhensible, totalement perdus ! Et pour couronner le tout, ils n'osaient pas trop bouger de peur de renverser un fragile bibelot ou d'en balayer par un geste trop brusque dans le feu de la conversation.
Ils avaient néanmoins apprécié l'accueil sincèrement chaleureux d'Aldéran – surtout pour Jarvyl le dernier venu dans le cercle très proche – et ils avaient alors seulement réalisés que celui qui était avant tout leur ami était aussi l'héritier d'un des plus grands noms qui soit et d'un empire financier presqu'incalculable.
De fait, Soreyn cligna de l'œil à l'adresse d'un Jarvyl qui semblait plutôt surpris de voir Aldéran aller et venir pour les servir, en courtes bottes de peau sable, pantalons de cuir prune et chemise d'un doux vert par-dessus.
- Non, pas « méfiés », Aldéran fit le trapu policier qui avait été soigneusement drillé par Soreyn durant le voyage. Vous les avez surtout très surpris ! Ils n'ont pas osé répondre par la positive !
- Je ne pensais pas leur faire peur. Ils vous ont donc envoyé en reconnaissance ?
- Oui, c'est exactement cela ! se détendit alors franchement Jarvyl. Et moi j'étais trop curieux que pour refuser votre invitation !
Il fronça les sourcils.
- Où est votre équipière Talvérya Musguelle ? s'étonna-t-il.
- Elle a averti être en retard. Une histoire personnelle. Je ne l'ai donc pas pressée, fit Aldéran en s'asseyant enfin alors que chacun avait son verre et son petit plateau personnel avec les bouchées accompagnant l'apéritif.
- Elle aura un jet particulier pour l'amener ? ne put s'empêcher de glousser Darys Lougar.
- Exactement !
Et tous éclatèrent de rire, l'entière bonne humeur enfin revenue et ce de façon définitive !
- Vous avez vraiment tout préparé vous-mêmes, pour le repas, Aldéran ?
- Bien sûr. Rien d'exceptionnel ou de renversant, mais j'ai tenu des goûts de vous et j'espère que ça vous plaira.
- Tu nous as toujours régalés, sourit Soreyn en levant à son adresse son verre d'alcool très sucré. Affole à nouveau nos papilles, Aldie !
Aldéran se leva cependant rapidement, ayant aperçu sa mère qui traversait le Grand Hall.
- Tu retournes à RadCity ?
- Je dois profiter de la fin du week-end pour étudier quelques dossiers à mon appartement. Et, tout comme Karémyne, je te laisse à tes amis !
- On à peine réussi à se croiser, ma petite maman, murmura chaleureusement et très tendrement le jeune homme en l'enlaçant. Tu es arrivée en coup de vent ce matin…
- Mon quotidien, mon grand chéri ! Tu prenais quelques jours de repos après les prémices de ce nouveau Bureau et moi je suis à fond dans de nouveaux contrats ! Ton père a raison, Aldie : je ne suis qu'un requin aux dents longues… Mais ainsi est le monde des affaires, je dois y survivre au milieu de bien pires que moi, et tout faire pour te livrer l'héritage, amélioré, que j'ai moi-même reçu pour le seul fait de venir au monde ! Oui, mon rouquin préféré, je ne serai jamais qu'un nouveau-né ayant pété dans la soie et y ayant ensuite copulé pour y trouver le plus inattendu des équilibres émotionnels avec ton père. Apprécie cette soirée, mon grand, tu la mérites et ces personnes dans le salon sont toutes tes amis !
- Je sais… J'espérais serrer des liens à ceux les anciens du GD-12 via Jarvyl Ouzer. Il m'a sauvé la vie alors que tout aurait dû le pousser au contraire sous la lobotomisation de Kendeler – il a oublié la liberté de pensée et de cœur de ses policiers, je ne peux que m'en réjouir ! Bon retour à ton appart, ma petite maman, mais ne veille pas trop tard.
- Mais, mon grand chéri, j'ai beau être une blonde poupée de porcelaine dans mon palais de sucre d'orge, je suis aussi la fille de Dankest !
- Tu es une guerrière, dans ton genre. Je t'aime, ma maman !
- Et moi donc !
Et après avoir étreint encore longuement sa mère de cœur, Aldéran retourna auprès de ses invités, les faisant saliver à l'énoncé de son – pourtant simple – menu avant qu'ils ne le dévorent !
Talvérya s'était présentée au dessert, désolée de son épouvantable retard.
Ses autres invités s'étant partagés entre la bibliothèque et la salle de billard tout en appréciant plus sagement les digestifs, Aldéran avait cependant pu lui servir un repas sur le pouce avec le peu que ses voraces convives avaient laissé !
- Tu as pu résoudre tes… soucis ? questionna-t-il doucement.
- Non… Ce ne sont d'ailleurs pas les miens… Aldéran, tu ne captes donc plus rien des prières de ma Reine ou des pensées de ses sujettes ?
- Rien du tout. Je ne m'en plains pas… Est-ce que je dois déduire de tes quelques propos que c'est ta Reine qui te préoccupe ?
- Elle ne demande aucune aide et n'en acceptera aucune !
- Je n'en avais pas l'intention. J'ai suffisamment de retours de flammes avec mes propres emmerdes que pour me charger de ceux des autres ! Sylvarande, elle va bien ?
- Elle va se débrouiller seule. Merci de te soucier d'elle.
- Elle est ma sœur… J'ai eu du mal à l'accepter, encore bien plus que mon père, mais sans la tolérer dans son cercle il la reconnaît bel et bien comme issue de lui.
Aldéran ouvrit une nouvelle bouteille d'eau gazeuse pour sa tardive invitée.
- Sylvarande va bien ? insista-t-il.
- Elle ne m'a rien dit… J'ai juste deviné. Je la sens inquiète, menacée, et se méfiant de tout et de tous… Mais elle a aussi ressenti cela toute sa vie, elle ne va pas en faire un fromage maintenant !
- En ce cas, finis ton dessert, Talvérya, ensuite je te conduirai à ton appartement pour la nuit.
Et, bâillant, il escorta la sylvidre avant d'aller lui-même se coucher.
