18.
Après l'Intervention, Jarvyl Ouzer était venu faire rapport à son Colonel.
- … Ca a été chaud, les jumelles se sont fait surprendre et piéger dans le bassin. Heureusement on a pu prendre les pilleurs d'entrepôt à revers et elles ont pu sortir des lignes de mire.
- L'essentiel est que tout se soit bien terminé. Tahon Lyke ?
- Il s'est bien tordu la cheville, mais pas de rupture de ligaments ou de foulure. Il va clopiner un moment, mais je n'ai pas à demander son indisponibilité.
- C'est bien noté. Alors, Jarvyl, vous avez rassuré vos équipiers, depuis l'autre soir : à mes invitations on se remplit l'estomac et je ne mange personne, ni même ne mord ! ?
- Oui, ils ont regretté de ne pas avoir pu découvrir ce manoir. J'avoue n'en être toujours pas revenu !
- Il y aura d'autres occasions pour eux, assura le jeune homme.
Il esquissa un petit sourire.
- Nous avons hâte de nous réunir chez vous !
- Pas de souci, je vire mes sept enfants et ma femme et nous aurons toute la place nécessaire. Ils iront tous chez mes beaux-parents… En réalité, je n'aurai même pas à les forcer car ils adorent se rendre chez eux – mes beaux-parents sont forains !
- De toute façon, ne vous tracassez pas, on apportera chacun quelque chose. C'est notre habitude. En attendant, allez compléter votre rapport pour me l'envoyer.
Jarvyl quittant le bureau de son Colonel, ce dernier reprit la manipulation de ses bases de données.
Soreyn passa la tête par la porte du bureau d'Aldéran, frappant au montant.
- Entre ! Laisse-moi deviner : le fichier des congés ?
- Oui… Je n'ai pas encore reçu mon relevé, j'imagine que les autres également, et on ignore donc le montant de notre pécule. Je voulais te poser directement la question au lieu d'appeler les Ressources Humaines.
- J'y travaille, assura Aldéran. Je boucle ce fichier aujourd'hui et je l'enverrai avant de partir.
- Mais, il est déjà passé 18h !
- Je sais, j'en ai donc pour un bon moment encore. Tout sera en ordre demain fin de matinée du côté des RH, ne t'inquiète pas.
- Désolé de t'avoir importuné avec ça, mais comme demain est le dernier jour pour réserver mes vacances, je devais savoir si je pouvais compter sur ce pécule.
- Je ne pense pas avoir jamais été en retard, sourit son Colonel. Bien que je reconnaisse que cette fois c'est très juste question timing ! Tu veux que je te calcule déjà le montant de ton pécule ?
- Ce serait sympa !
- J'enverrai le décompte sur ton ordi courant de la soirée. Et je peux te retourner le fait qu'il est tard et qu'il est temps pour toi de rentrer auprès de ta femme et de vos jumeaux !
- C'était bien mon intention ! A demain, Aldie.
- Passe une bonne soirée. Talvérya est encore là ?
- Oui. Elle en a aussi pour un moment de se mettre à jour dans ses fichiers de suivi.
- Tu peux me l'envoyer, s'il te plaît ?
- D'accord.
Talvérya s'assit dans un des deux fauteuils en face de la table de travail de son Colonel.
- Oui, Aldéran ?
- Tu as des nouvelles de Sylvarande ?
- Aucune, pourquoi ?
- Je ne sais pas, j'ai d'étranges sensations et l'impression que ça la concerne… Et elle semble avoir changé de numéro de portable car je n'arrive plus à la joindre !
- Moi de même. Bien que nous n'ayions été qu'exceptionnellement en contact.
- Il semble aussi qu'elle ne rentre pratiquement jamais chez elle, j'ai trouvé porte close et son proprio ne l'a plus vue depuis trois semaines et elle est en congés depuis tout ce temps. Ce n'est pas dans ses habitudes, pour autant que je sache. Et vu ce que tu me disais l'autre jour…
- Je suis aussi inquiète mais il s'agit de ma Reine, je n'ai pas à la harceler. Et si elle avait besoin de moi, elle sait pouvoir compter sur moi. Désolée de ne pas en savoir plus !
- Je trouverai à m'arranger autrement.
Aldéran s'étira. Il était minuit passée et il venait enfin de boucler le fichier des congés des policiers de l'AL-99 qui auraient tous leur relevé dans la messagerie à leur arrivée.
C'était la seule tâche administrative qui lui plaisait et qu'il ne confiait à personne même si elle était fastidieuse au possible.
Il rangeait ses affaires dans un sac à dos, claquant des doigts pour attirer l'attention de Lense qui avait ronflé toute la soirée et qui bondit sur ses pattes.
Ayant enfilé son long manteau bleu électrique, il quitta son bureau. Il sortait de l'ascenseur quand son téléphone émit le bip de message entrant. Le numéro ne faisait pas partie de son répertoire mais seuls ses proches et amis avaient celui de son appareil privé.
« Un rendez-vous, à cette heure… ? ! »
Mais il haussa philosophiquement les épaules, vu l'heure justement et le fait que tout son petit monde était au pays des rêves depuis bien longtemps déjà !
Et après avoir embarqué dans son tout-terrain, il se dirigea vers l'un des quais du Port de Plaisance.
Depuis un échafaudage qui les dissimulait en plus de la quasi obscurité des lieux, Maji et Zhan Tornadéo observaient depuis un moment leur cible debout en bout du quai privé du Port de Plaisance.
- On pourrait… ? suggéra le premier capitaine sous les ordres duquel l'Ingénieur avait servi.
- Non, elle semble mûre, paniquée sans plus de prudences, mais je veux encore faire durer le plaisir, siffla ce dernier. Il faut que mes cibles collatérales sachent aussi pourquoi – et à partir de ce soir, ce sera le cas !
Les prunelles bleu foncé de Zhan s'assombrirent encore.
- Cette silhouette, ce n'est pas possible, quoique…
- Non, ce n'est pas celui auquel vous pensez, rectifia Maji qui songeait qu'effectivement l'arrivée d'Aldéran pouvait rappeler celle de son père lors d'une discussion houleuse entre les deux comparses de la nuit.
Aldéran passa sous un pylône lumineux.
- Je comprends ce que tu veux dire, Maji. Ce garçon, c'est…
- Oui, c'est le fils de celui qui n'a pas réussi à arriver à temps à votre rescousse, capitaine !
Aldéran identifiait enfin celle qui l'avait appelé !
- Sylvarande, mais à quoi donc joues-tu depuis trois semaines ? !
- J'ai des ennuis…
- Il nous avait bien semblé, en effet, rétorqua un peu sèchement Aldéran qui ressentait toutes les fatigues de la journée même s'il n'avait pas eu à sortir avec son Unité. Allez, dis-moi qui ?
- Je ne sais pas ! avoua la sylvidre à la crinière couleur de caramel.
Le jeune homme ne retint pas un profond soupir, son regard s'attardant ensuite sur le yacht qui se trouvait derrière sa demi-sœur.
- Comment étais-tu au courant pour notre yacht ?
En dépit de sa mine troublée, épuisée même et de ses nerfs visiblement à fleur de peau, Sylvarande eut un petit rire.
- Avec un nom pareil, j'aurais eu du mal à me tromper : le DeathPhantom ! Vous êtes vraiment prévisibles, dans la famille !
- Phantom est un de mes prénoms, grinça Aldéran qui sentait la moutarde lui monter au nez !
- Quels sont donc tes prénoms ?
Le jeune homme eut envie de tourner les talons, d'aller récupérer Lense qui traînait la truffe du côté du cani-site à l'entrée du quai, mais il s'entendit répondre machinalement.
- Aldéran Phantom Harlock. Effectivement un concentré bien peu original des prénoms de ma lignée ! Bon, alors, tu vas me dire ? On te menace ?
Sylvarande se glissa contre lui et par réflexe encore il la serra entre ses bras.
- On m'a tiré dessus, je me sens suivie en permanence, on a piégé ma voiture de location… J'ai beau changer de chambre où dormir presque tous les trois jours, je n'arrive pas à lâcher ceux qui me collent aux basques… Ils veulent ma mort, j'en usis sûre, et ce même si je n'ai même pas une égratignure depuis ces trois semaines où l'on joue ce chat poursuis la souris que je suis !
- Je comprends, mais je ne peux rien faire pour toi. Si tu ne portes pas plainte au Commissariat qui occupe le rez-de-chaussée de ma Tour d'Ivoire, aucune enquête ne sera ouverte.
- Je n'attends aucune protection, je me suis toujours – enfin la plupart du temps – débrouillée seule et je m'en suis sortie. Même si sur Terra IV, j'y serais devenue fibres végétales sans toi et notre père.
- Il y a quelque chose que je n'ai pas saisi, à cette époque, si proche… Papa n'a eu que des propos d'une dureté inqualifiable envers toi mais il n'a jamais posé le moindre acte agressif pouvant te blesser en cherchant à libérer Clio. Il n'a jamais même évoqué avec Toshiro la fabrication d'un gros lance-flammes. Et, au final, c'est moi qui ai déboulé avec mes flammes solaires.
- Je crois que c'est seulement à ce moment qu'il a réalisé qu'il ne pouvait me sacrifier, que tu n'accepterais jamais ma mort pour sauver cette Jurassienne, et que le jour où il reviendrait, c'est moi qu'il porterait loin de cet arbre maudit. Oui, sans les mots, il a posé dans les actes les revirements de ses sentiments et son acceptation entière de mon existence et de ma présence juste aux abords extérieurs de ton cercle de proches.
- Je trouve que le moment est mal choisi pour celui du flash-back émotionnel, grommela Aldéran. Qu'espères-tu de moi, pour avoir repris le contact avec ton nouveau téléphone ?
- Je ne sais pas… J'ai vraiment beaucoup trop peur et j'ai enfin accepté l'idée que je ne m'en sortirais pas seule… Je crains cependant de te mettre en danger à ton tour…
- Ca ne me changera guère du quotidien, persifla encore son demi-frère. Allez, raconte-moi tout, ensuite nous…
Des détonations claquèrent soudain.
Sylvarande émit un petit cri de terreur alors qu'Aldéran la plaquait au sol.
Ignorant d'où venaient les tirs, et ne demandant par ailleurs pas leur reste, Maji et Zhan battirent en retraite.
Après quelques instants, alors qu'il n'y avait pas de nouveaux tirs, Aldéran se redressa prudemment.
- Ca va, Sylvarande ?
La sylvidre tremblait comme une feuille, le teint plus vert que jamais, ne dissimulant désormais plus sa complète panique, mais un autre tressaillement violent l'agita.
- Tu as été blessé… en me protégeant !
- C'est superficiel, assura son demi-frère, et ce même si sa main gauche pissait le sang.
