21.

Aldéran à peine rentré dans le bar au-dessus de l'entrée duquel claquait un grand drapeau noir déchiré et frappé de l'emblème des pirates, Maji ramassa le baluchon à ses pieds, contourna le bâtiment, traversa une petite cour, apercevant au passage derrière une fenêtre la longiligne silhouette d'une sylvidre à la chevelure de caramel qui était plongée dans la lecture d'un livre.

- Tout se présente au mieux, fit-il à l'adresse de Zhan qui le suivait de près.

- Comment aurait-il pu en être autrement, se réjouit ce dernier, depuis tout ce temps que nous pistons cette chose ! Tu ne vas pas flancher maintenant ?

- Certainement pas ! Je n'ai jamais voulu qu'une seule chose dans la vie : que ces plantes machiavéliques disparaissent !

Il s'adoucit cependant un instant.

- A une exception près, ajouta-t-il en serrant au creux de sa main un petit grelot doré.

Sans avoir croisé quiconque, il se glissa dans une pièce du premier étage et posa au sol son baluchon dont il sortit la bombe qu'il avait soigneusement fabriquée.

- Ca va tout faire s'écrouler !

Et il rit doucement.


Ban déposa un verre de red bourbon devant Aldéran.

- Tu veux que j'aille chercher Sylvarande ?

- Non, pas tout de suite.

- Où vas-tu l'emmener ?

- A bord du Lightshadow, finalement. Il est dans la montagne. Et même si les robots s'agitent tout partout, elle sera en sécurité, totalement, et les pièges de Toshiro la protégeront de toute intrusion.

- Tu sais ce que tu fais. C'est vrai que ce bar ouvert à tous vents quasi n'est pas la meilleure des planque, même si un adversaire des sylvidres aurait du mal à envisager que l'une d'elle pourrait se terrer ici !

- C'était bien ça l'ironie, approuva Aldéran en savourant son verre.

Il fit la grimace.

- Pourtant, j'ai l'impression que son ennemi a toujours exactement su où elle se trouvait… Mais je dois quand même me tromper sinon il y a longtemps qu'il aurait à nouveau attenté à la vie de ma demi-sœur !

Ban allait interroger le jeune homme quand son visage s'éclaira, qu'il posa un autre verre sur la table et le remplissait de red bourbon.

Aldéran tourna la tête, sourit.

- Papa ! Il n'était pas prévu que tu… Un souci, une urgence ?

- C'est peu de le dire : il n'y a plus de red bourbon à bord de l'Arcadia.

Aldéran et Ban eurent un petit rire.

- Et tu étais donc plus proche de Ragel qu'un des Metal Bloody Saloon de Bob ! reprit le premier.

- J'espère qu'il te reste une caisse ou deux pour me dépanner ? ajouta le pirate à la crinière de neige avec un petit sourire.

- Je peux vous les fournir, capitaine, pas de souci !

Après avoir téléphoné à Clio pour la rassurer également sur le sensible, sujet, Albator repoussa les mèches incandescentes qui recouvraient le front de son fils, dissimulant presque entièrement le sillon rosé qui allait en s'estompant.

- Des ennuis sur tes Interventions ?

- Là, oui. Pour ma main c'est Sylvarande.

En quelques mots, le jeune homme rapporta ce qui était arrivé à la sylvidre.

- Je suis malgré tout étonné que tu aies accepté de la cacher, Doc, remarqua le pirate.

- Moi aussi ! Mais pas autant de savoir qu'Aldie s'est interposé lors de cette fusillade, tout comme vous feriez de même, capitaine.

- Cette fille n'a jamais demandé à venir au monde. J'en suis responsable et il n'est que temps que j'assume mes actes passés.

- Toi, tu as vraiment changé du tout au tout ! murmura Aldéran.

- Je peux t'assurer que je ne suis vraiment pas fier de moi, reconnut son père. Je dois également reconnaître que Saharya n'y a pas été de mainmorte en me mettant devant le fait accompli.

- Saharya ?

- Bien sûr. Il n'y avait personne de mieux placé qu'elle pour me parler d'un enfant illégitime ! J'ai été tout simplement odieux envers cette sylvidre…

- Elle est tout à fait consciente de ton revirement, jeta soudain Aldéran. Elle l'a d'ailleurs perçu avant nous. Il y a peu, elle m'avouait n'avoir eu aucun doute quant à son sauvetage et celui de Clio… Dans son délire, elle savait que tu la sortirais de là.

- Sylvarande a une bien plus haute grandeur d'âme que moi, ce qui n'est guère difficile au demeurant, grinça le pirate.

Aldéran eut un sourire.

- Elle a la noblesse de cette Sylvidra et le meilleur de toi. D'une certaine façon, elle est la plus accomplie de tes enfants, voilà une déroutante conclusion, papa !

De la tête, ce dernier approuva.

- Maji est vraiment étrange, reprit Aldéran après que Ban l'ait resservi, lui et son père.

- A quel point de vue ? interrogea ce dernier.

- Je l'ai croisé en face de La Bannière, il parlait tout seul, avec de grands gestes !

- Maji est un excellent Ingénieur, mais il a toujours été assez exalté, remarqua le pirate. Il avait un côté déraisonnable qui le rendait assez imprévisible. Je dirais même qu'il a perdu la carte après avoir tiré sur le Zoness de Midori, il ne pensait plus qu'à brûler de la sylvidre, quel qu'en soit le prix !

- Midori, tu crois qu'elle se balade encore quelque part avec son grelot au cou ?

- Possible. Il y a toujours des fantômes de mon passé qui rôdent quelque part dans cette mer d'étoiles sans limites. Mais ils n'ont pas à influer sur cette journée !

Le fils et le père trinquèrent avec un sourire.


- C'est une petite merveille, commenta Zhan à l'adresse de Maji. Tu n'as pas perdu la main et réalisé là un bel ouvrage.

- La charge explosive est relativement faible mais je peux vous assurer qu'elle va entièrement ravager ce bâtiment, sourit l'ancien Ingénieur de la salle des machines de l'Arcadia. Où qu'elle soit, cette saleté d'ortie va y passer, ainsi que ceux qui l'ont protégée. Encore une trahison, la dernière.

- Laisse-moi deviner : tu songes à d'autres bombes ?

- Oui, la colonie des Planètes Vertes ne survivra plus très longtemps, siffla rageusement Maji en activant le décompte de la minuterie de sa machine infernale. J'irai là-bas avec le petit vaisseau que j'ai construit tout au long de ces années, bien que je pensais qu'il m'emmènerait vers une autre destination si je survivais à mes anciens compagnons de combat.

- Nous irons, rectifia Zhan alors que Maji quittait le réduit où il avait posé sa bombe.

Il jeta un coup d'œil à sa montre.

- J'ignore pourquoi Aldie est venu ici, mais il a dû repartir depuis, c'est l'essentiel !

Longeant les murs des couloirs déserts, Maji quitta rapidement le bâtiment piégé, s'éloignant à bonne distance.

- Pourquoi te mettre à douter soudain ? gronda le premier capitaine sous les ordres duquel il avait servi. Tu n'as pas la satisfaction de lui tordre le cou, de sentir sa vie s'en aller sous tes doigts, mais tu auras la certitude que cette hérésie de la Nature ne sera plus de ce monde dans quelques instants ! Je peux même t'avouer maintenant que tu feras d'une pierre trois coups !

- Comment cela ? s'étonna le vieux Marin.

- Tu n'avais pas voulu que cela se termine aussi brièvement, tu avais l'intention que la mort de cette sylvidre ébranle son demi-frère et son père, mais ils seront bientôt tous réunis !

- Comment cela ! ? glapit Maji qu'agitaient des sensations aussi contradictoires que violentes !

- Aldéran est toujours à l'intérieur et Albator vient de l'y rejoindre.

- Non ! Non, ce n'était pas prévu ainsi ! C'est…

- C'est trop tard laissa froidement tomber Zhan.

Et sous le regard désespéré de Maji, une explosion souffla entièrement La Bannière de la Liberté.

FIN