Vivante, bruyante, colorée, la ville d'Ablithia avait toujours été le terrain d'une effervescente activité et d'échanges commerciaux prospères. Ses puissantes fortifications et ses innombrables gardes ayant fait le serment de protéger ses habitants, faisaient la fierté de la capitale. La cité et le pays étaient tous deux dirigés par le roi Marthus et son épouse la reine Geneviève d'une main forte, mais bienveillante. Bénis par les Gardiens, le couple royal avait également enfanté une princesse d'une rare beauté, la princesse Elise. Sa naissance sembla être un cadeau des Cieux, tant son tempérament déterminé et sensible semblait représenter à merveille l'identité du royaume.
Nuits et jours, les gardes patrouillaient dans la cité afin de garantir la sécurité des habitants. A Ablithia, comme pour la majorité des professions, on devenait généralement garde de père en fils, mais il était également possible de s'engager par sens du devoir. Après avoir terminé leur service ou leur ronde, et si le Devoir n'exigeait pas d'eux d'autres obligations, les gardes rentraient chez eux revoir épouse et enfants.

Hélas, la vie des mortels étant fragile, il arrivait parfois qu'un garde reçoive la vie de son enfant en échange de celle de sa bien-aimée. Privés de leur mère et accompagnés d'un père ne pouvant être présent pour prendre soin d'un être si dépendant, ces enfants étaient confiés à des nourrices du château durant leurs premières années. Les gardes désireux d'offrir à leur progéniture la présence parentale dont ils avaient besoin et dont le sens du devoir ne s'arrêtait pas à la protection du château, venaient ensuite les récupérer en fin de journée. Il était donc commun de voir quelques bambins, enfants et adolescents arpenter librement les couloirs du château, parfois coursés par une gouvernante essoufflée.

L'un de ces enfants se nommait Alexandre. C'était un garçon extraverti et serviable et dont les yeux et cheveux bruns avaient tout ce qu'il y avait de plus ordinaire. Il n'avait jamais connu sa mère, Solène, mais il avait commencé très jeune à aller lui rendre visite au cimetière quand son père l'emmenait. Lionel, car tel était le nom du garde en question, faisait partie de ces hommes responsables et présents dans la vie de leur enfant. Le décès de sa femme l'avait grandement peiné, mais il avait appris à chérir son fils comme le cadeau le plus précieux qu'elle lui avait jamais donné. Malgré la qualité de l'attention donnée par les nourrices du château, Lionel prenait à cœur de passer du temps avec Alexandre, et il lui arrivait souvent de le prendre avec lui durant les rondes ordinaires, quand tout était paisible.
Cette tendance à faire en sorte qu'Alexandre l'accompagne n'était cependant pas uniquement motivée par la volonté de s'occuper de son enfant, mais également par une peur de le perdre si d'aventure il s'éloignait de lui. La perte soudaine et violente de sa bien-aimée avait en effet laissé une grande blessure chez Lionel, qui craignait pour la sécurité de son fils. C'est pour cette raison qu'il retarda le moment où il allait lui apprendre à se servir d'une épée, malgré les insistances du concerné qui souhaitait imiter son père, et les encouragement des autres gardes. Il y consentit cependant finalement, et Alexandre montra rapidement l'étendue de son talent d'escrimeur. Voir son fils développer des compétences lui permettant de se défendre rassura un temps Lionel, qui prit part à ces entraînements avec joie.

L'anxiété revint cependant à mesure que le garçon grandissait et montrait de plus en plus le désir de suivre les traces de son père. Bien sûr, le royaume d'Ablithia jouissait d'une paix durable, mais devenir garde impliquait de se confronter à la violence des différents malfaiteurs qui peuplaient la région. Pire, il arrivait parfois qu'ils doivent directement affronter les terribles monstres, là au-dehors. Il avait également maintes fois observé la fougue et l'attrait de la justice avec lesquels son fils combattait. Alexandre s'était en effet souvent retrouvé à défendre les plus faibles, et ce en dépit de sa propre protection.
Les collègues de Lionel ne comprenaient pas ses inquiétudes. Tout cela ne faisait que montrer que le garçon possédait toutes les qualités pour faire un garde d'exception ! Ah si seulement eux aussi avaient un fils aussi impliqué dont ils pourraient être si fiers, et non cet espèce de mollasson sans aucune motivation à qui ils devaient remonter les bretelles quand ils rentraient chez eux ! Vraiment, Lionel ne comprenait pas la chance qu'il avait ! Et qu'il cesse de s'inquiéter ainsi, la paix d'Ablithia montrait bien que Cygne et Tucano, leurs Gardiens, les protégeaient. Pourquoi ne protégeraient-ils pas ce garçon si vertueux

Cette dernière remarque ne fit que peiner davantage Lionel. Les Célestelliens n'avaient pas offert une telle bénédiction à la mère de son fils. Comment osaient-ils sous-entendre que sa chère Solène était moins méritante ? Comment pouvaient-ils affirmer ces choses alors que leur propre épouse était encore vivante ?
Non, cela n'avait rien à voir avec un quelconque mérite. Le destin n'épargnait personne et aucun Gardien ne pouvait l'influencer. Une blessure vieille de plus d'une décennie et qu'il croyait avoir guérie refit soudainement surface et le père, à nouveau endeuillé, esquiva alors les demandes d'entraînement de son fils jusqu'à lui interdire de manier l'épée.

Alexandre passa donc le plus clair de sa préadolescence à errer dans la ville et le château à la recherche de stimulation. Bien heureusement, c'était un garçon curieux et sociable qui fraternisait rapidement avec autrui. Sa gentillesse et son humour étaient appréciés par grand nombre de personnes, et particulièrement par ses anciennes nourrices. Il alla donc souvent voir les enfants du château qui, comme lui, s'étaient retrouvés sans mère pour s'occuper d'eux, et sans père attentionné. Lui qui avait eu un père présent durant la majorité de sa vie se retrouvait également démuni, maintenant que la peine était revenue dans le cœur de son géniteur. Le garçon alla donc régulièrement visiter seul la tombe de sa mère, à qui il confiait parfois ses questionnements et rêves.
Il ne savait pas si réellement elle l'entendait. Il avait toujours cru en l'existence des Gardiens, car c'était le cas pour la majorité des habitants. Avait-il la foi ? Difficile à dire, mais l'existence de la magie et des monstres lui faisaient penser que des gens avec des ailes et des pouvoirs surpuissants, c'était tout de même bien possible. L'esprit de sa mère était donc peut-être là, quelque part.

Parfois, il lui arrivait de se poser des questions insolites, qui avaient souvent le don d'agacer les adultes, dérangés qu'on questionne ainsi des convictions. Il se résignait donc souvent à confier ces innocentes interrogations à sa mère.

- « Si quelqu'un échange les places des statues des deux Gardiens, est-ce qu'ils vont être perturbés et ne plus savoir qui ils sont ? »

- « Est-ce qu'on peut voir les Célestelliens dans les miroirs ? Est-ce qu'ils s'enfuiraient si on remplaçait tous les murs de la ville par des miroirs ? »

- « Comment est-ce qu'ils peuvent voler ? Ca n'a aucun sens de pouvoir voler avec un corps comme ça. S'ils utilisent de la magie pour voler, alors pourquoi est-ce qu'ils ont des ailes ? Est-ce que les Célestelliens sont en fait juste des pigeons ? Est-ce que ce pigeon sur la tombe d'à côté est un Célestellien ? Tucano, c'est toi ? »

- « Comment ils font pour s'habiller ? Remarque, si ce sont des pigeons, pourquoi est-ce qu'ils s'habilleraient ? »

Alexandre ne ressentait aucune souffrance quand il se posait ce genre de questions. Il avait bien conscience que tout ce qui touchait au divin lui échapperait toujours. Certaines choses le laissaient perplexes, mais cela n'avait pas beaucoup d'importance pour lui. Il garda donc ces questions pour lui et pour qui voudrait les entendre.

Le garçon était serviable, docile, mais pas au point de laisser de côté ce qui était important à ses yeux. Ainsi, malgré les interdictions de son père, il trouva rapidement une manière de s'entraîner à l'épée en cachette, usant souvent de ses compétences relationnelles pour trouver quelque complice sensible à sa cause. Il continua de fréquenter les nourrices et d'effectuer des va-et-vient entre la cuisine et les quartiers des serviteurs, où il acquit des compétences pratiques et utiles. Ces aptitudes trouvaient grâce aux yeux de son père, qui se voyait rassuré de voir son fils s'engager vers une carrière qui ne le mettrait pas en danger. Cependant, en cachette, Alexandre continuait de s'entraîner à l'épée, ce dans l'espoir de lui prouver, un jour, qu'il était digne de devenir un garde aussi accompli que lui.

Un jour, cependant, un tremblement de terre terrible déchaîna la terre entière. Des tuiles de toit tombèrent, des terrains glissèrent, et on compta de nombreux blessés au sein de la belle ville d'Ablithia. Fort heureusement, le roi Marthus réagît vite, et les blessés furent rapidement pris en charge par les prêtres et nonnes de la ville. Les gardes furent dépêchés pour élaborer un rapport sur les dégâts et aider à la reconstruction de la ville. Faisant à présent confiance à son fils, Lionel accepta que celui-ci l'accompagne durant quelques rondes, où il pourrait venir en aide aux habitants en quête d'assistance.

Quelques temps passèrent, et le cours de la vie sembla reprendre son cours tranquille et paisible. Lionel retourna au château, et songea aux moments agréables qu'il avait passés en présence de son fils. Alexandre semblait avoir tiré un trait sur ses idéaux d'escrime, et tout à sa douleur, son propre père l'avait négligé. Lionel décida donc de s'intéresser davantage à lui, et à ses centres d'intérêt, comme il l'avait fait jadis.
Alors qu'il venait d'effectuer une ronde sur les remparts du château, il aperçut son fils revenant d'une des ailes extérieures, essoufflé. Lorsqu'il le questionna là-dessus le soir venu, l'adolescent resta évasif et changea rapidement de sujet, arguant qu'il appréciait l'air frais qui s'y trouvait et déplaçant la conversation sur une anecdote amusante qu'il avait vécue ce jour-là. Son père resta perplexe, mais choisit de ne pas argumenter davantage ; il savait que les gens de cet âge pouvaient rapidement se mettre sur la défensive quand il s'agissait de leur intimité.

Plusieurs jours plus tard, cependant, il remarqua à nouveau son fils revenir de cet endroit, cette fois-ci arborant un air suspect, comme s'il souhaitait passer inaperçu. Les soupçons du garde grandirent, et il profita d'une relève pour s'introduire dans ce mystérieux endroit. Il n'y trouva tout d'abord rien d'autre que quelques branches et fleurs éparpillées sur le sol, jusqu'à ce qu'un éclat de lumière révélé par un rayon de soleil attire son attention. Il se dirigea donc dans la direction de ce mystérieux objet et crut que son cœur allait s'arrêter de battre lorsqu'il l'identifia. Là, dissimulé dans les buissons, se trouvait une épée de bronze, correspondant à la taille et le poids de son fils.
Le père ressentit un mélange terrible d'émotions : colère, déception, tristesse, crainte, mais également culpabilité. Cette dernière, incompréhensible et insupportable, le bouleversa terriblement et furieux, il empoigna l'épée. Il se dirigea vers le puit qui se trouvait là, et la jeta au fond de celui-ci. Une pointe de honte passa subrepticement dans son cœur, mais il la chassa avec rage. A ce moment précis, une alerte retentit, mais c'est à peine s'il entendit les cris de ses camarades.

Après avoir terminé son entraînement et avoir bien fait attention à ne pas être repéré, Alexandre était retourné dans les cuisines du château dans le but d'y trouver quelque friandise ou compagnie. Il allait bientôt falloir qu'il avoue la vérité à son père sur ses activités, et qu'il lui montre une bonne fois pour toute qu'il pouvait lui faire confiance. Mais, alors qu'il discutait depuis un moment avec le garçon de cuisine, un garde surgit dans la pièce et leur ordonna à tous de se mettre à l'abris. Un chevalier noir inconnu et d'une violence inouïe, venait de faire irruption dans la ville et avait déjà terrassé à lui seul une dizaine de garde. Ni une, ni deux, Alexandre se précipita vers les couloirs en direction de l'aile extérieure du château, là où il avait laissé ce dont il avait besoin. Une fois arrivé, il chercha désespérément son épée dans les buissons, mais ne la trouva pas. Il repensa au regard soupçonneux de son père de l'autre jour et comprit. Peu importe, il n'allait pas rester les bras croisés alors que tant de personnes risquaient leur vie.

Alexandre s'empara d'une branche qu'il ramassa sur le sol s'élança à travers les couloirs. Bientôt, il aperçut la silhouette du mystérieux chevalier, en prise aves une dizaine de gardes. L'adolescent n'avait jamais vu une telle chose : l'homme, si on pouvait l'appeler ainsi, était recouvert d'une armure noire terrifiante et chevauchait un cheval menaçant, lui aussi arborant d'innombrables parures ténébreuses. Il se battait avec une vigueur inhumaine et semblait n'être sensible à aucun coup. Alexandre déglutit et hésita, était-il vraiment de taille face à ce monstre ? Alors que les doutes fusaient à la vitesse de l'éclair à l'intérieur de son crâne, il fut ramené à la réalité par un cri de douleur provenant du lieu de combat. Il leva la tête et là, il vit son père, à terre et à genoux, la pointe de la lance du chevalier Karbon dirigée vers lui. Ses os se glacèrent lorsqu'il entendit la voix du chevalier.

- « Tu t'es bien battu. Néanmoins, je suis venu libérer la Dame que vous gardez prisonnière. Si tu tiens à la vie, tu t'ôteras de mon chemin ! »

Cette voix, elle semblait provenir du plus profond des Enfers. On aurait dit que l'homme était directement revenu d'outre-tombe. Le chevalier ouvrit sa visière et Lionel blêmit, pétrifié. Silencieusement, il implora que les Gardiens leur viennent en aide.

Situé derrière la scène, Alexandre ne fit qu'entendre la voix de l'homme. Il ne comprenait rien au charabia qu'il racontait. Une dame prisonnière ? Un chevalier avec une voix caverneuse qui veut la sauver ? Cela n'avait aucun sens. Avec horreur, il vit l'intrus tendre son bras et la diriger vers son père, qui ne bougeait toujours pas. Le garçon s'élança à grands pas et parât avec une prouesse exceptionnelle le coup. Cela surprit le chevalier durant quelques secondes, mais il reprit rapidement ses esprits. Il attaqua le bâton que tenait le garçon, qui se brisa naturellement sous le coup. L'adolescent n'ut pas le temps de voir l'impact car il fut rapidement projeté en arrière par son père qui prit le coup à sa place. Ce faisant, Alexandre se cogna contre une paroi et perdit connaissance, non sans avoir vu son père s'écrouler.

Lorsqu'il se réveilla, Alexandre se trouvait allongé sur un lit de l'infirmerie du château. Il avait mal à la tête et au dos, mais il semblait s'en être tiré avec peu de blessures malgré la confrontation directe qu'il avait eue avec le chevalier. Cela n'était pas le cas pour la majorité des individus occupant les lits voisins, qui gémissaient pour la plupart de douleur. Alors qu'il se remémorait les événements, il se rappela soudainement avoir vu son père tomber devant lui en prenant à sa place l'ultime coup qu'il devait recevoir. Son cœur rata un battement et il demanda nerveusement à une religieuse qui se trouvait là si elle l'avait aperçu. La jeune nonne lui envoya un regard désolé, qui l'inquiéta au plus au point, et le mena vers une autre salle où se trouvaient d'autres lits. Là, il vit son père qui gisait sur les draps. Vivant, mais terriblement blessé et inconscient.

Le coup du chevalier à son égard n'avait donc pas été mortel. Alexandre ressentit un immense soulagement, mais également de la colère, quelque chose qu'il ne ressentait que très rarement. Sans lui, son père aurait péri sous les coups de l'homme casqué. S'il n'avait pas dissimulé son épée, il n'aurait pas été contraint de s'armer d'une vulgaire branche, brisée au moindre choc. Son père avait toujours voulu le protéger, et voilà qu'aujourd'hui, eux deux se retrouvaient blessés à cause de ces sornettes ! L'infirmière qui se trouvait là le rassura en lui disant que son père avait de grandes chances de se remettre, mais que cela allait prendre du temps. Le chevalier avait également quitté le château en posant certaines conditions au roi. Alexandre sortit donc prestement de la pièce, sentant qu'il avait besoin de prendre l'air.
Une fois sorti du château, il se dirigea vers la place principale. Là, au milieu de la foule, il vit des collègues de son père étendre une affiche sur un panneau. Cela l'intrigua et il attendit qu'ils s'en aillent avant d'aller le lire

Un mystérieux chevalier portant une armure noire terrorise notre ville. Que quiconque étant assez brave pour le défier se présente au château.

Roi Marthus d'Ablithia

Le roi avait donc décidé de ne pas se soumettre aux conditions mystérieuses du chevalier. Alexandre pensa soudainement à se proposer, mais il balaya cette idée de sa tête. Seul, il ne pourrait rien accomplir, et personne ici ne serait assez fou pour accepter de l'accompagner. Il n'avait également plus d'épée, alors comment pouvait-il espérer se défendre ? Durant les jours qui suivirent, il tenta plusieurs fois de la retrouver, en vain. Quand il parvint enfin à la localiser, il fut frustré de constater le lieu où elle se trouvait, impossible d'accès dans l'état actuel de ses blessures. Il renonça donc pour l'instant et se contenta de tenter d'égayer les esprits des quelques personnes qu'il croiserait. Ca, au moins, il savait qu'il en était capable.

Un jour qu'il venait de sortir du marchand d'objets, il remarqua qu'une personne s'était arrêtée devant le panneau. C'était une jeune fille d'à peu près son âge, mais qui dégageait une étrange présence. Ses vêtements aussi étaient étranges et lui faisaient penser à ces accoutrements que certains troubadours portaient. Cependant, contrairement à ceux-ci, la fille arborait un air inexpressif et sérieux. Elle était également de petite taille et semblait si menue qu'Alexandre se demanda pourquoi elle semblait intéressée par le contenu de l'affiche. En fait, Alexandre la trouvait mignonne comme tout, particulièrement ses jolis cheveux roses mi-longs. Il ne remarqua donc pas le moment où elle partit en direction du château, tant il était absorbé par ses dizaines des questionnements habituels. Quand il vit qu'elle n'était plus là, il en déduisit qu'elle avait dû chercher un lieu où se produire, et retourna au château.

Il apporta quelques affaires au chevet de son père et se rendit dans l'aile extérieure du château. Qu'il puisse ou non récupérer son épée, il s'agissait d'un endroit où il se sentait bien et trouvait de l'apaisement. L'état de son père semblait s'améliorer et ses propres blessures ne lui faisaient presque plus mal. Peut-être fallait-il laisser quelqu'un d'extérieur s'occuper du chevalier, après tout. Peut-être qu'il pourrait aller à l'auberge du Havre des Aventuriers, qui venait de rouvrir, et tenter de revoir cette mystérieuse troubadour. Il s'assit donc dans l'herbe et ferma les yeux.

Lorsqu'il rouvrit les yeux, il sursauta. La fille aux cheveux roses se trouvait devant lui, les vêtements humides et un air légèrement agacé se lisait dans ses yeux bleu ciel. Dans sa main se trouvait son épée de bronze, préalablement jetée dans le puit.

- « Cette épée est à toi, n'est-ce pas ? », dit la fille d'un ton placide.

- « Euh…, répondit Alexandre, étonné par cette situation. Qu'est-ce que tu fais ici ? ». Sans s'en rendre compte, il rougit légèrement.

- « Les habitants de cette ville semblent avoir besoin d'assistance. Je me suis donc proposée au roi pour régler ce problème. En explorant quelque peu le château en quête d'information, j'ai remarqué ce puit et l'étrange lumière qui s'y reflétait. Je m'y suis donc glissée et j'ai trouvé cette arme, puis je suis remontée. Elle est à toi, n'est-ce pas ? ».

L'étrange fille avait déclaré ces phrases d'une manière incroyablement naturelle, sans interruption, comme si tout cela n'avait rien d'étrange et qu'elle venait simplement de faire éloge du temps qu'il faisait. Alexandre se sentit étrangement rassuré de rencontrer quelqu'un qui répondait aussi rapidement à l'ensemble de ses questions. La plupart du temps, ses questionnements semblaient agacer les autres, qui choisissaient alors de ne pas s'étendre en explications.

- « Euh, est-ce que… », Alexandre pensa un instant à lui demander si elle avait bien pris conscience des risques, mais il se renfrogna. Le visage de cette fille était certes mignon et délicat, mais il arborait également une expression de confiance et un calme olympien. Cette fille ne pensait pas qu'elle était à la hauteur. Elle le savait.

- « Dans l'état actuel des choses, je ne sais pas si je peux le vaincre, commença la mystérieuse demoiselle, il est à cheval, ce qui lui donne un avantage stratégique certain. En outre, sa force physique dépasse celle des mortels d'un très grand cran, ce qui me laisse penser qu'il n'est pas entièrement humain. J'ai aussi eu vent de rumeurs selon lesquelles un crâne en décomposition se trouverait sous sa visière, indiquant qu'il s'agit d'une sorte de mort-vivant. Cela expliquerait sa force fantastique, même si cela n'est pas cohérent avec la réalité des choses, étant donné que les morts-vivants sont censés être des monstres dont la conscience est limitée. Or, il semble être en quête d'une mission de la plus haute importance, ce qui implique des aptitudes cognitives élevées. Cependant, je n'ai jamais entendu parler d'un tel phénomène, donc je ne sais pas à quoi m'attendre. Je vais sans doute devoir me procurer un meilleur équipement. Cette épée, elle est à toi, n'est-ce pas ? »

A nouveau, l'étrange troubadour avait énoncé ces explications sans interruption. Elle semblait avoir pensé à tout et évalué toutes les situations possibles, tout en usant d'un raisonnement logique et factuel. Impressionné et amusé, Alexandre finit par réagir à la question que la jeune fille lui avait posé plusieurs fois.

- « Désolé, oui, c'est bien la mienne, déclara-t-il en prenant l'épée dans sa main, mais ce n'est pas moi qui l'ai mise là…, mais mon père… C'est compliqué… ».

Lui qui était si bavard en général, voilà qu'il avait du mal à sortir les mots de sa bouche. La jeune fille sembla cependant comprendre et hocha la tête avant de se relever pour partir.

- « Attends ! pressa Alexandre, si tu cherches de l'équipement, je peux t'aider à en trouver. Avec un peu de chance, je pourrai même t'obtenir un rabais aux magasins »

La demoiselle acquiesça, et lui offrit sourire qui, bien que léger, était doux et sincère. Elle lui tendit sa main pour l'aider à se relever, ce qui le fit rougir davantage. Alexandre sentir la bonne humeur qui l'habitait généralement revenir petit à petit en lui. Il se présenta alors :

- « Moi, c'est Alexandre, mais tu peux m'appeler Alex. J'ai toujours vécu à Ablithia, donc n'hésite pas à me demander des conseils si tu veux visiter la ville ! »

La jeune fille sembla apprécier l'enthousiasme que le garçon montrait à présent. D'une voix mélodieuse, elle répondit :

- « Enchantée de faire ta connaissance, Alex. Mon nom est Sayo, et je proviens de loin. »