Chapitre 0 : Bella arrive à Forks – 17 sept 2022
Bella's POV:
Escale de deux heures à Los Angeles. Pas assez pour aller flâner à Mission district°. Dommage.
De toute façon, au mieux, j'aurais ramassé un numéro de téléphone pour ensuite me morfondre à Forks en solitaire avec le souvenir d'une jolie fille de Los Angeles. Inutile de s'imposer cette peine. Son visage s'effacerait jour après jour pour ne me laisser que le manque.
Avec ces files d'attente aux postes de sécurité, s'il me reste assez de temps pour prendre un café ce sera beau. Sérieux, ça n'avance pas ! Et ce débile qui bloque toute la file en cherchant son passeport depuis des plombes !
Je souris intérieurement en voyant l'agacement monter en moi. Résonnent encore dans mon esprit les mots de mon coach Harvey : « Mets des mots sur tes peurs ! Tue ta haine ! »
Pauvre Harvey. Je lui en ai fait baver… Quel chouette type ! Et quelle patience ! Au combat de Minneapolis lorsque je suis partie en vrille et que la fille est partie sur une civière, je n'entendais plus sa voix ni la mienne. Je le voyais hurler mais je n'entendais plus. C'est le respect de l'arbitre qui a sauvé la pauvre fille. Aux vestiaires, il n'a rien dit pendant les assouplissements. Pas une critique. Rien. Il a attendu mon signal. Personne d'autre que lui ne pouvait me comprendre aussi bien.
Harvey m'aura supportée durant ces 7 mois d'entrainement et de compétition. Merci l'ami. Je vais essayer de trouver les mots, je te promets. Il était mon coach, mon ami et mon psy. Il va me manquer. Il me manque déjà.
Je dois avoir l'air bête à pleurer dans la file d'attente. Les mecs derrière les caméras doivent se dire que j'ai cinq kilos de plastic autour du ventre et que j'ai le doigt qui tremble sur le bouton. Si ça pouvait me faire passer plus vite, je veux bien une fouille au corps par la jolie fille en uniforme là-bas.
Touillage de café froid, les yeux dans rien. Starbeurk. C'était plus possible avec maman. Pas du même monde. Il fallait que je glisse. Mes longues conversations avec Harvey finissaient souvent sur elle, sur mes engueulades avec elle. Ou alors avec mon rapport aux mecs, au patriarcat. « Les vraies filles sont des mecs » me dit-il un jour en citant Despentes. Comment une meuf comme moi pourrait s'identifier au modèle hétéro sur talons aiguilles ? La pensée me fait sourire. Bing ! Aussitôt, le mec en face me sourit en retour ! /o\ … dégage ! Même pas le droit de sourire ? Où est ma place alors ?! Lâchez-moi ! Tous.
Tu vois Harvey, j'arrive à mettre des mots sur mes problèmes. Mais ça les résout pas. C'est pas moi le problème, c'est eux. Moi et maman, dès le début, c'était pas possible. Avec le recul, je me dis qu'elle était tellement hétéro qu'elle en devenait militante ! Et comment militer pour l'hétéronorme, lorsque c'est … la norme ? Elle avait lentement trouvé sa solution : polluer la vie de sa fille lesbienne. Prouver au monde entier qu'elle faisait plus qu'accepter la domination masculine puisqu'elle s'attaquait à l'ennemie. Dire que c'est moi qu'elle trainait en psychothérapie à huit ans ! Elle et son syndrome de Stockholm ! Allez Renée, rendez-vous dans vingt ans quand tu seras seule, ménopausée et amère…
Des mots à mettre sur mes blessures, j'en ai plein. Et après … ?
Leur café est imbuvable.
Six heures plus tard, je me pèle à Seattle. Woosh ! J'avais oublié le froid. Quel changement ! Mais le changement c'est ce que je suis venue chercher alors je veux bien qu'il neige, qu'il grêle des crapauds buffles ! Envoyez, je suis prête ! J'ai un moral d'acier. Bella est de retour sur ses terres natales. Forks me revoilà !
Le temps de récupérer ma grande valise même pas pleine – merci Renée pour tout l'amour que tu m'as témoigné pendant ces treize années – et je retrouve Charlie, mon père, que je n'avais pas revu depuis bientôt trois ans. Bien-sûr, de nous deux, c'est moi qui ai le plus changé mais moi je n'ai pas pris de cheveux gris. Enfin si, mais gris-violets. Et c'est une teinture. Il a aussi plus de rides autour des yeux. Les rides du sourire dirait-il. Mais des sourires ou des rires, chez Charlie, ça n'arrive pas vraiment souvent, vu son boulot. Alors je penche plutôt pour l'âge.
- Salut Bell', bon voyage ?
- Bonjour Charlie. Oui très bien merci. Contente de te revoir.
- Hmmpf
Pour lui, ça veut dire : « moi aussi. Si tu savais comme tu m'as manqué depuis trois ans ! J'en ai du mal à retenir mes larmes et c'est pour cela que je te serre si longtemps dans mes bras car je ne veux pas que tu vois mes yeux humides »
Mais des fois, ça veut juste dire « ouais moi aussi »
Je crois savoir d'où je tenais ma difficulté à placer des mots sur mes maux finalement.
Merci Harvey.
Sur la route qui mène à Forks, on parle longuement de Phoenix, des compétitions, de Renée… En fait c'est surtout moi qui parle. Non, ce n'est que moi. Il ne se donne même pas la peine de relancer une discussion lorsque, déçue, je me concentre sur la goutte d'eau sur le pare-brise qui monte quand on roule vite et redescend quand … Oui, il s'en fout carrément. C'est Charlie. J'avais juste oublié.
J'avais aussi oublié la forêt. Pas la forêt. L'omniprésence de la forêt. Elle est juste partout ! Forks est un pays de bucherons. Le berceau-même du patriarcat. A Phoenix, un mec qui porte une trousse à outil et tous les regards se tournent gênés. A Forks, on roule en pick-up sale avec deux tronçonneuses derrière. Ici, la nature on se la cogne.
Mouais, ça va pas être simple de me trouver une jolie fille. Et là, je ne reviens pas un mois pour les vacances, je reviens y vivre minimum un an avant la fac.
Je retrouve la maison adossée au bois, ma vieille balançoire toujours accrochée à l'érable avec sa chaine rouillée, le petit bout de terrain devant, plein de boue où on gare la voiture. Rien n'a changé. Rien ne change jamais à Forks. Cet endroit est hors du temps. On ne change pas une forêt.
Ma chambre à l'étage à droite, les posters au mur dont j'ai un peu honte à présent, des peluches dont je ne me souviens plus. Tous ces fétiches témoignent de passions, de coups de cœur que j'ai eu mais je ne m'en souviens plus. J'ai l'affreux sentiment de m'être moi-même abandonnée, d'avoir lentement étouffé la petite Bella. Sentiment mêlé de honte et de culpabilité. Je me revois galopant dans ces escaliers et me jeter sur mon lit en riant aux éclats. L'insouciance, la joie, le bonheur vrai et simple de la petite Bella au milieu de ses poupées que je ne reconnais même plus. Je me suis trahie !
Charlie bredouille deux mots puis me laisse. Et c'est tant mieux car l'émotion monte en moi et je sens que je vais craquer.
Déjà les larmes tombent sur mes lèvres. Des larmes que je ne cherche même pas à retenir. Je sanglote à genoux sur le parquet sale. Je hais Renée pour ce qu'elle m'a fait.
« Renée, un jour, je mettrai des maux sur tes mots »
Après le souper, je demande à Charlie de me faire voir des photos de mon enfance. Il me rapporte une grosse boite de fer blanc où je retrouve, entassées en vrac chronologique des photos de plus en plus jaunies. Comme je m'y attendais, Charlie n'a pris que très peu de photos de moi depuis mon éxil à Phoenix. C'est à peine si j'y trouve des traces depuis mon départ lorsque j'avais quatre ans. Un gâteau d'anniversaire avec sept bougies et un pull dont je me souviens encore. Un autre gâteau avec six bougies et la peluche de Dingo qui allait éponger toutes mes larmes à Phoenix et où il est probablement déjà enfermé dans un carton avec toutes mes affaires à la cave. Une série de photos dans la neige devant la maison de grand-mère Marie où je semblais très heureuse à coté de mon bonhomme de neige. Et puis une série de photos prises à l'intérieur de chez elle et un gâteau à quatre bougies. Je suis émue de revoir son regard intense. J'avais oublié l'intensité de son regard. C'est elle qui m'a transmis ses yeux bleu-vert magnifiques … et mon caractère d'après Charlie.
- Où est-elle enterrée ? Inutile de lui en dire plus. Il ne pouvait s'agir que de Marie.
- Dans la concession Swan, troisième allée à droite.
- J'irai demain. Tu viens ?
- Il vaut mieux que tu y ailles seule.
- Comment s'est passée ta jeunesse avec elle ?
- Difficile. Pas pour rien qu'elle vivait en ermite tu sais ?
- Mais moi, je l'adorais.
- Elle t'adorait aussi. Ça oui ! Elle t'adorait.
- Qu'est-ce qu'elle m'a manqué !
- Toi aussi tu lui as manqué. Elle venait à pied jusqu'ici pour me le dire.
- …
- Elle est morte deux mois après ton départ tu sais ?
Je range les photos. Je garde celle de Marie qui me tient fièrement sur ses genoux.
- 'soir Charlie
- 'soir Bella
Dans l'escalier, je serre les dents mais les larmes arrivent tout de même.
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Il a plu toute la matinée, comme souvent à Forks. C'est un soleil timide qui pointe à présent.
Dehors, Billie Black et Jacob discutent avec Charlie à côté d'un vieux pick-up Ford.
Je les retrouve pour me présenter.
- Bella, je te présente ton cadeau de bienvenue, me dit Charlie en tapant de la main sur la vieille caisse rouillée.
- Wow ! merci Charlie
Jacob m'explique le double débrayage et je file en direction du cimetière. En chemin, à la lisière de la forêt, j'aperçois une touffe de couleur. Je m'arrête pour y cueillir une énorme gerbe de fleurs sauvages puis je continue ma route. Troisième allée à droite. J'appréhende. Je vois sa tombe d'ici. J'en suis loin et je n'ai jamais mis les pieds dans ce cimetière mais, déjà, je sais laquelle est sa tombe. Et j'ai l'impression étrange que si j'avance, ne serait-ce que d'un pas, je vais renouer avec le passé. Créer un pont entre hier et aujourd'hui. Debout dans l'allée avec ma gerbe de fleurs, j'ai quatre ans. Je fais un pas. Puis un autre. Je sens le lien se refaire entre aujourd'hui et ma jeunesse volée. Un frisson. Je ressens un frisson le long de ma colonne vertébrale. Lorsqu'enfin je dépose la gerbe, le frisson a disparu. « Marie Elisabeth Swan 1942- 2009 »
Je pose mes mains sur la pierre froide. J'ai des larmes plein les yeux et je chiale toutes mes vexations, toute ma haine. Toutes ces larmes farouchement ravalées à Phoenix, je les dépose là, sur sa tombe.
Je voulais tuer, hurler, frapper. Je n'ai pas bougé. J'ai juste chialé comme une gosse de quatre ans qu'on sépare de sa grand-mère et de son père. Et j'ai senti ma haine se canaliser, se concentrer en une force intérieure. Quelque chose de positif. Quelque chose de Marie.
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Le lendemain c'est ma rentrée tardive au lycée de Forks.
Du moins, c'était prévu comme ça. Mais depuis mon retour, je ne fais que pleurer.
J'en veux à mort à Renée. Je me vengerai. Le rendez-vous est pris.
Mais en attendant, je suis démolie. Alors la rentrée, je m'en fiche comme de l'an 12.
Aujourd'hui, j'irai en pèlerinage. J'irai retrouver la cabane de Marie dans les bois au nord de Forks, cette maison sur les photos, derrière le bonhomme de neige de la petite Bella, quatre ans, à qui il manque une dent et que j'aimerais tant serrer dans mes bras.
°Mission district : un des quartiers lesbiens de Los Angeles
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Notes : j'ai trente chapitres à poster mais il me manque encore des chapitres à intercaler pour allèger. Cette histoire, bien que terminée, est encore en construction. Je voudrais y rajouter des POV ( Point de vue) différents, notamment celui d'Aro. Donc, si vous commencez à la lire en avril 2023, il se peut que vous ne lisiez pas la version définitive.
C'est ma première histoire, alors soyez sympas et constructives/ifs sur les commentaires :-)
