Dans le taxi qui roulait en direction de La Push, la tension allait croissant. En approchant des terres d'origine de leur défunte mère, Amélia et Théo pressentaient que les réponses qu'ils cherchaient depuis de longs mois étaient désormais à portée de main, plus près d'eux que jamais. Bientôt, ils seraient à la réserve quileute. Là-bas, ils comptaient bien découvrir ce qu'ils étaient venus chercher. Ils voulaient tant y croire !
Pour Théo, le sujet était de plus grande importance encore. C'était sa vie à lui qui avait été touchée. Cependant, sans Amélia, jamais il n'aurait osé s'aventurer sur ces terres étrangères. S'ils ne devaient y trouver aucunes réponses, alors Théo ne savait véritablement pas s'il le supporterait. Il avait besoin de ces réponses.
Amélia, elle, se sentait surtout inquiète pour son frère. Elle espérait ne pas avoir fait erreur en décidant de ce voyage. Pourtant, elle avait eu beau retourner le problème dans tous les sens, le verdict était toujours le même : si réponses il y avait, elles ne pouvaient que se trouver sur le territoire quileute.
Si le frère et la sœur se rendaient en terres inconnues, tous les deux avaient un peu la sensation de rentrer à la maison, parce que c'était cet endroit qui avait vu naitre et grandir leur mère. Si elle avait ensuite décidé de quitter la réserve, traçant un trait sur sa famille pour d'obscures raisons qu'elle n'avait jamais souhaitées partager avec personne, La Push avait longtemps été son foyer. En foulant la même terre qu'elle, les deux enfants espéraient pouvoir s'approcher un peu plus de leur mère.
La pluie tombait à flot et Amélia peinait à distinguer le paysage à travers la vitre arrière du taxi. Tout était si sombre sur cette route encadrée par de hauts et larges conifères. La jeune femme aurait presque pu croire qu'il faisait nuit, si seulement l'horloge du taxi n'indiquait pas seize heures.
À côté d'elle, Théo avait fermé les yeux. Amélia l'observa avec curiosité, pensant un instant qu'il s'était endormi.
— Je sais que tu me regardes, petite sœur.
Amélia sourit, dévoilant des fossettes.
— Je déteste quand tu fais ça. Et quand tu m'appelles petite sœur alors que je suis clairement la seule adulte ici.
— Non, tu adores ça, répliqua-t-il. Et si on s'en tient aux indices visuelles, je suis le seul ici à avoir l'air d'un adulte.
Et il avait raison, alors un petit rire s'échappa de la bouche d'Amélia.
— Qu'est ce que tu fais ? demanda-t-elle plus sérieusement.
— J'écoute les sons de la forêt, murmura-t-il pour ne pas être entendu du chauffeur de taxi. Tu ne peux pas imaginer toute la vie qui fourmille ici !
— Comme je t'envie de pouvoir entendre tout ça !
Théo ne répondit rien. Amélia devina ce qui lui traversait l'esprit. Dans le fond, Théo aurait préféré être normal. Amélia était toujours celle qui voyait le bon côté des choses, parce qu'il fallait bien que quelqu'un le fasse, mais son frère ne rêvait que de normalité depuis que sa vie avait été bouleversée. Il se sentait si désespérément seul depuis que l'étrange avait surgi dans sa vie, si désespérément inadapté. Sa sœur comprenait ce qu'il pouvait ressentir, mais rien de ce qu'elle pouvait dire ou faire n'y changeait quoi que ce soit.
Ainsi, la jeune femme gardait espoir que tout change quand ils obtiendraient des réponses à leurs questions. Parce qu'ils allaient obtenir ces réponses, il ne pouvait en aller autrement. Elle ferait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour mener à bien cette quête, pour le bien de Théo. Tout ce qu'elle voulait, c'était que son petit frère soit heureux. Rien de plus, rien de moins.
Amélia observa son frère pendant de longues secondes tandis qu'il écoutait les sons de la forêt. Il avait cet air concentré sur le visage, celui qui lui faisait légèrement froncer les sourcils et le nez. Il avait conscience qu'elle le contemplait à nouveau mais, cette fois, il ne fit aucune remarque.
Amélia ne vint rompre le silence que lorsqu'un panneau indiquant l'entrée de la réserve quileute apparut sur le bord de la route.
— Théo ! s'exclama-t-elle. On arrive !
Théo ouvrit les yeux, avide de contempler les environs de ses propres yeux. Alors ils y étaient finalement, sur les terres de la famille de leur mère. Ces terres quileutes emplies de mystères dont jamais Emmie Black n'avait souhaité parler. Aujourd'hui cependant, Amélia et Théo comptaient bien découvrir par eux-mêmes les mystères de ces lieux, en espérant qu'ils soient connectés au secret qui touchait l'existence du jeune homme.
Après n'avoir vu que la forêt pendant de longs kilomètres, les premières maisons apparurent. Elles étaient de tailles modestes, en rondins, alignées les unes après les autres. Cependant, le taxi ne s'attarda pas du côté de ce premier amoncellement de maisons et poursuivit son chemin le long d'une route déserte. Enfin, l'océan apparut, happant les regards d'Amélia et Théo, leur coupant le souffle.
Trop vite à leur goût, les arbres vinrent cependant leur masquer la vue, puis ils débouchèrent sur le cœur du village quileute. Les maisons en rondin étaient de nouveau là, peintes en beige, en bleu, en rouge, ou bien laissées dans leur état naturel, de la couleur du bois. Il y avait également des maisons en parements mais, là encore, uniquement de tailles modestes. Aucune maison ne sortait du lot dans le village quileute. Pas de villas, pas de maisons qui en mettaient plein la vue. Uniquement de la simplicité.
Amélia trouva le village conforme à l'idée qu'elle se faisait des quileutes. Des gens modestes qui plaçaient tout le monde sur un même pied d'égalité. La vie dans une jolie harmonie.
Bientôt, le taxi s'arrêta devant un hôtel qui s'étendait tout en largeur sur le bord de la route. Bien qu'Amélia ne puisse pas le voir d'ici, elle savait que les fenêtres sur la façade arrière de l'hôtel, menant sur des balconnets, avaient vue sur l'océan. En réservant les chambres pour elle et son frère, elle avait d'ailleurs expressément demandé une chambre avec vue, ce que la gentille réceptionniste au téléphone lui avait rapidement assuré.
En sortant du taxi, Amélia sentit comme une solennité dans l'instant. Elle posa ses deux pieds sur l'asphalte, les contemplant longuement, se faisant la réflexion qu'elle touchait enfin le sol qu'avait arpenté longtemps avant elle sa mère. Une vague de tristesse l'envahit au même instant. Théo et elle n'avaient que peu connu leur mère. Elle était morte alors qu'ils étaient encore si jeunes. D'elle, ne demeuraient que de vagues sensations, à peine des souvenirs. Seules les photos rendaient ce passé tangible.
Le frère et la sœur avaient toujours souffert de son absence, celle-ci faisant peser un manque dans leur existence, une pièce manquante dans le puzzle de leur vie, une pièce à jamais perdue. Ni l'un ni l'autre n'avaient pensé que leur père leur serait arraché ensuite, pas avant un bon bout de temps en tout cas, pas avant qu'ils aient eu le temps de vivre, voire d'avoir leurs propres enfants…
Pourtant, le sort semblait s'acharner sur eux et c'était ce qui avait facilité leur décision de venir jusqu'ici, à La Push. Ils avaient tous les deux ressenti ce besoin pressant de se rapprocher de cette part de leur vie qui leur avait toujours été cachée, d'autant plus depuis le phénomène qui avait bouleversé l'existence de Théo.
Après avoir récupéré leurs valises dans le coffre du taxi, Amélia et Théo s'orientèrent vers la réception de l'hôtel où une gentille dame quileute les accueillit avec un sourire avenant. Amélia identifia en elle la dame du téléphone. Ils se présentèrent et elle se réjouit de leur arrivée, s'empressant de les guider jusqu'à leurs chambres, persuadée qu'ils étaient épuisés de leur voyage.
Pourtant, ni Amélia ni Théo n'était vraiment fatigué, en dépit des longs vols et de l'interminable trajet en taxi qui avait suivi. Non, ils se sentaient plus éveillés que jamais maintenant qu'ils étaient enfin arrivés à destination.
À l'étage, ils découvrirent chacun leur tour une jolie chambre boisée, à la décoration typiquement quileute. Ils se sentirent tout de suite bien dans cet environnement. Ravie de les voir ainsi enchantés, la dame de la réception leur donna quelques dernières indications puis les laissa seuls.
Le frère et la sœur s'installèrent dans la chambre d'Amélia. Leurs regards se rivèrent rapidement vers la vue derrière la fenêtre, l'océan et ses remous, agité par le vent et la pluie venant des cieux. Même avec cette météo plus que défavorable, l'endroit était sublime. Amélia aurait rêvé d'aller se balader dès maintenant sur la plage qui se trouvait sous ses yeux, mais le temps n'était définitivement pas propice à un tel projet. Ainsi, elle se résolut à rester bien à l'abri ici, avec Théo.
Tous les deux entreprirent de discuter du programme à venir. Impatients qu'ils étaient, ils établirent de tenter dès le lendemain d'entrer en contact avec des membres de la famille de leur mère, en admettant que certains soient toujours dans les parages. Ils interrogeraient la dame de l'hôtel à ce sujet à la première occasion.
— Ce n'est pas si grand ici, elle saura bien quelque chose, supposa Amélia.
— Espérons-le.
Amélia passa un bras autour des épaules de son petit frère, encore impressionnée par la largeur qu'elles avaient acquises au cours de la dernière année. Son petit frère n'était plus si petit et elle peinait souvent à s'en persuader.
— On va trouver des réponses à ce qui t'arrive, Théo. Je te le promets.
Amélia savait bien qu'elle ne pouvait être certaine de rien, en réalité. Cependant, son instinct lui soufflait qu'elle avait raison. Elle sentait que cet endroit abritait une étrange magie, un mystère palpable dans l'air. Restait juste à savoir lequel... Avec un peu de chance, il était lié à ce qui arrivait à son frère et la fin de son calvaire sonnerait enfin. Bien sûr, ça, c'était dans le meilleur des cas.
Les deux jeunes français se reposèrent le reste de l'après midi et ne descendirent que le soir venu pour manger un morceau. Le petit hôtel proposait des plateaux repas et Amélia et Théo décidèrent de déguster le leur dans la salle à manger du rez-de-chaussée. Peu accaparée par le travail et parce qu'ils avaient évoqué leur souhait de lui poser quelques questions, la réceptionniste leur tint compagnie un moment.
— Nous aurions aimé savoir si des membres de la famille Black habitent toujours dans le coin, l'interrogea Amélia.
— Bien sûr, s'empressa-t-elle d'acquiescer. Billy Black est même le chef du conseil tribal. C'est bien de cette famille dont vous me parlez ?
— Je suppose. Notre mère se nommait Emmie Black mais nous ne connaissons rien de sa famille.
— Oh, Emmie vous dites ? releva la dame d'un air étonné. Il me semble que Billy avait une petite sœur prénommée Emmie. À moins que ça ait été Ellie ? Ou Emily ? Je ne sais plus très bien. En tout cas, ce que je sais, c'est qu'elle est un jour partie pour ne plus jamais revenir.
— Ça ressemble bien à ce qu'on connaît de cette histoire, acquiesça Amélia.
— Vous avez dit que votre mère se nommait Emmie ? reprit la réceptionniste en insistant sur le temps passé du verbe. Est-elle...
Amélia hocha la tête.
— Depuis de nombreuses années déjà, lui expliqua-t-elle. Nous étions très jeunes. Nous sommes venus jusqu'ici pour en apprendre un peu plus sur ses origines et, par la même occasion, les nôtres.
— Eh bien, si Emmie était bien celle que je pense, vous feriez bien d'aller rendre visite à Billy Black. Je vous indiquerais son adresse si vous le souhaitez.
— Nous voulons bien, acquiesça Amélia avec un sourire. Merci beaucoup, madame.
— Appelez-moi Donna ! répliqua la concernée. Dites moi, comment trouvez vous La Push jusqu'ici ?
— J'aime l'air revigorant de cet endroit. J'aime la proximité de l'océan. L'endroit semble très accueillant.
D'un hochement de tête, Théo marqua son approbation.
— C'est un bel endroit où vivre, admit-t-il.
— C'est un si bel endroit où vivre que je me demande bien quelle raison avait notre mère pour décider de le quitter pour toujours... remarqua Amélia.
— Beaucoup de choses peuvent faire fuir les jeunes gens d'ici, rétorqua Donna. C'est un endroit modeste où il existe très peu de perspectives de vie. Pour quiconque a de l'ambition, s'en aller vers les grandes villes est fréquent.
— Elle a coupé tout contact avec sa famille, insista Amélia. Il a du se passer quelque chose pour qu'elle prenne de si extrêmes mesures. La question n'est pas là, bien sûr, mais j'essaie seulement de la comprendre. Dans tous les cas, nous sommes contents d'être venus jusqu'ici. Pas vrai, Théo ?
— On aurait loupé quelque chose, approuva celui-ci.
Amélia laissa échapper malgré elle un bruyant bâillement. Elle s'en excusa mais Donna balaya ses excuses d'un geste.
— Vous avez fait une longue route. Une bonne nuit de sommeil vous attend ! Revenez me voir demain matin et je vous indiquerai le chemin jusqu'au domicile de Billy.
Le frère et la sœur la remercièrent et montèrent dans leurs chambres respectives. Ils se souhaitèrent une bonne nuit avant de se séparer. Tous les deux ne tardèrent ensuite pas à s'endormir.
Théo dormit d'un sommeil sans rêve tandis que celui d'Amelia fut habité par différents songes : elle rêva d'avions, d'océans et d'un loup gigantesque qui courait à travers une épaisse forêt, faisant déguerpir tous les petits mammifères sur son passage et s'envoler des dizaines et des dizaines de petits oiseaux effrayés. L'animal était impressionnant, d'une taille monstrueuse, mais le rêve était féérique et lui laissa une douce impression au réveil.
Au matin, Amélia eut l'impression d'avoir dormi à peine quelques heures. Pourtant, le ciel était déjà clair au travers des rideaux. Elle comprit qu'elle était encore sous l'effet du décalage horaire. Peu de temps après, quelqu'un vint frapper à sa porte. Elle se releva difficilement, enfilant un gilet au passage, puis ouvrit la porte à son frère.
— Déjà réveillé ? constata-t-elle.
— Ça t'étonne ? J'ai toujours été plus matinal que toi.
— Ça, c'est bien vrai, dut-elle admettre.
— Prête pour cette première journée à La Push ?
— Après une bonne douche, oui !
— Il fait beau aujourd'hui, lui apprit son frère. Si on allait faire un tour à la plage ce matin ? Nous irons embêter Billy Black cette après midi.
— Je ne peux pas refuser une telle proposition ! s'enthousiasma sa sœur.
Après qu'Amélia ait profité d'une bonne douche chaude, le frère et la sœur descendirent donc à la réception. Ils y retrouvèrent Donna qui paraissait en pleine forme, comme toujours et à toute heure. Amélia lui apprit leurs plans pour la journée et Donna leur souhaita de profiter de leur passage à First Beach, un endroit qu'elle jugeait particulièrement ressourçant.
L'air était assez encore assez frais dehors, mais le soleil perçait les nuages de temps à autre, réchauffant l'air ambiant. Ils descendirent un petit chemin qui menait à First Beach et furent tous deux immédiatement émerveillés par l'endroit.
A l'endroit de la plage où ils se trouvaient, parmi le sable, on trouvait d'immenses bois flottés. Au loin, le frère et la sœur aperçurent également un amoncellement de galets. Dans le sable humide, ils remarquèrent tout un tas de traces de pas, signe que la plage avait du être déjà fréquentée tôt le matin.
Tous les deux restèrent un moment assis à contempler les vagues. Pour profiter du son apaisant de la mer, Amélia ferma les yeux. Théo, lui, pour une fois, se focalisait sur ce que ses yeux lui montraient, comme si les sons ne lui suffisaient pas pour capturer la beauté de l'endroit.
En se trouvant ici, Théo avait l'agréable sensation de se trouver chez lui, comme s'il avait toujours connu cet endroit. Il se demanda un instant s'il aurait la force de s'en aller d'ici, le moment venu, avant de se dire qu'il aurait tout le temps de se faire à l'idée. Leur séjour ne faisait que commencer et ils avaient encore tant à faire, tant à apprendre, tant à découvrir.
Théo avait plus que hâte de s'y mettre sérieusement ! Peut-être était-il sur le point de découvrir d'où lui venait cette incroyable faculté, celle qu'il avait souvent peiné à croire réelle au cours de la dernière année, celle de se transformer en un immense loup...
