Petits mots, petites notes
Kate entra à l'intérieur du café où ils avaient l'habitude de venir au milieu de la nuit et le chercha du regard, tandis que bruit de la sonnette qui s'activait dès que la porte était ouverte s'effaçait derrière elle.
La salle était plutôt longue, mais assez étroite. Toutes les banquettes étaient à gauche, tandis qu'à droite se tenait un bar surplombé par deux écrans de télévision qui diffusaient le même programme (en l'occurrence, un match de baseball). Castle s'asseyait toujours face à la porte, parce qu'il détestait ne pas savoir ce qui se passait dans le reste de la salle et parce qu'il aimait trouver une histoire à chaque personne qui franchissait l'entrée de ce café.
Elle fit signe de son bras libre à l'homme d'une soixantaine d'année qui tenait le bar pour la nuit – parce qu'il était insomniaque, leur avait-il avoué un soir où ils s'étaient assis devant lui plutôt qu'au fond de la salle – de lui apporter la même chose que d'habitude et avança vers l'endroit où son partenaire était assis.
Il se leva et l'accueillit avec un large sourire aux lèvres – et dans ses yeux, aussi. Elle fit glisser la boîte qu'elle tenait contre sa taille sur la table de bois et reporta son attention sur son visage trahissant son inquiétude.
Elle le vit ouvrir la bouche pour dire quelque chose, mais le coupa en l'embrassant, frissonnant légèrement lorsqu'elle le sentit poser ses mains sur ses épaules.
Puis elle s'écarta, mordillant sa lèvre inférieure en ouvrant lentement les yeux. S'il lui avait demandé, elle lui aurait dit qu'elle était fatiguée parce qu'il l'avait tirée des bras de Morphée. En réalité, c'était juste l'effet que ses bras à lui lui faisaient lorsqu'ils étaient autour d'elle.
- Tu les as lus ? demanda-t-il d'une voix anxieuse sans attendre, comme si cette question avait passé trop de temps au bout de sa langue et qu'elle était sortie dès qu'il avait ouvert la bouche.
Elle s'assit et il en fit de même, fixant ses moindres gestes du regard, à la recherche d'une quelconque information sur sa réponse.
(Il avait découvert au cours des mois qu'ils avaient passés ensemble qu'au réveil et avant son café, Kate mettait bien du temps à réagir à ce qu'il lui disait. Il s'était presque vexé la première fois qu'elle l'avait fait, avant de comprendre que c'était quelque chose qu'elle ne pouvait empêcher, et c'était devenu adorable de sa part, parce qu'elle était d'habitude réactive à tout ce qui se passait autour d'elle.)
Elle acquiesça en lui tendant la main au-dessus de la table, mais il ne la prit pas pour autant, attendant la suite – il savait qu'il y en avait une.
- Raconte-moi cette histoire, Castle.
Il se demanda de quelle histoire elle parlait, mais le comprit lorsqu'elle attrapa ses doigts du bout des siens. Elle ne le regardait pas, comme pour le laisser se confier un peu plus librement.
- Avant qu'écrire ne devienne mon métier, j'écrivais n'importe quoi et j'écrivais partout. A la caisse d'un super marché, au milieu d'une séance de cinéma. Je sortais un bloc note ou je prenais ce que j'avais sur la main, et je passais pour ce type irrespectueux qui fait quelque chose d'autre quand quelqu'un lui parle, mais j'écrivais. Ce n'était pas toujours de vraies histoires à proprement dit. La plupart du temps, c'était des phrases qui sortaient de nulle part, et qui ne concernaient pas toujours Derrick Storm.
Il s'arrêta pendant quelques secondes et malgré le bruit qui les entourait, elle aurait pu jurer entendre le son de sa respiration, lente mais régulière. Il y avait un petit nombre de résonnances qu'elle aurait voulu mettre sur CD pour les écouter lorsqu'elle s'offrait un de ces longs bains de détente après une longue affaire, et celle de la respiration de Richard Castle en faisait partie. Et peut-être – probablement – que ça aurait été le cas de la respiration de n'importe qui, parce qu'elle aimait vraiment entendre quelqu'un respirer assez fort pour être entendu sans pour autant le faire à bout de souffle, mais il y avait une partie d'elle-même qui l'aimait encore plus parce que c'était la sienne et pas celle de n'importe qui.
Il lui arrivait, lorsqu'ils étaient ensemble, de fermer les yeux et de se concentrer sur sa respiration et d'oublier tout le reste. C'était le but de la concentration, et ça marchait plutôt bien dans ce cas-là. Elle le sentait respirer, sur son oreille ou sur ses cheveux ou sur sa main, parfois même sur son ventre ou à d'autres endroits qui la faisaient rougir d'y penser, mais c'était toujours la même chose, le même rythme qu'elle entendait en même temps.
Ca l'endormait, lui faisait parfois perdre son propre souffle – des contrastes, un peu comme les différences de leur relation, qui pouvait être aussi sérieuse qu'amusante.
Kate tourna la tête, et la posa sur la main qui n'était pas au milieu dans la table. Son regard fatigué donnait à l'écrivain l'envie de l'embrasser et de la forcer à aller se coucher comme il le faisait lorsqu'elle restait assise sur le sol de son bureau ou de son salon, avec un verre de vin rouge et des dossiers étalés sous ses yeux.
Mais ce n'était pas le moment de l'embrasser – il aurait tout le temps du monde plus tard -, c'était celui de lui raconter cette partie de lui qu'elle ne connaissait pas.
- Je n'ai jamais arrêté. C'est toujours un réflexe, après toutes ces années et tous ces livres et tous ces mots, de prendre ce que j'ai sous la main lorsque j'ai en tête et de l'écrire. J'ai toujours peur de l'oublier.
Enfin, la voix évasive et à peine audible de la jeune femme fit son chemin jusqu'à sa bouche et elle répondit à tout ce qu'il venait de dire, même si elle savait qu'il n'avait pas fini.
- Comment ça se fait que je ne te vois jamais le faire ? Je ne te vois jamais prendre un bout de papier au commissariat ou quand on est ici.
Sa remarque était une question, qu'elle essayait de justifier au minimum parce qu'il avait un peu déteint sur elle et qu'elle ne pouvait maintenant plus s'empêcher d'ajouter quelques détails à ce qu'elle disait, mais pas trop parce qu'elle restait elle-même.
Castle prit sa main, celle qu'il tenait déjà dans la sienne, et la rapprocha de son visage, y posant sa joue. Il ne la regardait plus à présent, regardait plutôt le mur à sa droite. Parfois, le regard qu'il trouvait dans ses yeux était un trop pour qu'il puisse y rester, alors il tournait la tête et cherchait un bout de sa peau, celui qu'il pouvait trouver, parce qu'elle avait la peau la plus douce qu'il avait pu toucher et qu'il ne la croyait pas lorsqu'elle disait que c'était grâce à sa crème hydratante. Elle avait une peau douce. Fin de l'histoire. Qu'il pourrait raconter à travers un livre. En plusieurs tomes. Peu importe. Il aurait bien pu passer sa vie à raconter des histoires sur Kate Beckett. Elle lui inspirait des mots simples et des mots compliqués, mais principalement des vérités qu'il avait toujours eu du mal à formuler. Comme ce que sentir une peau douce sous sa joue faisait à un homme – ce que ça lui faisait.
- Principalement parce que j'essaie de le faire avec un peu plus de discrétion, maintenant. Je le fais quand tu vas aux toilettes ou quand tu disparais pendant quelques secondes avec Ryan.
Il entendit son rire, et sourit à son tour, parce que c'était l'effet qu'elle avait sur lui, avant de déposer un baiser sur ses phalanges. Parfois, lorsqu'elle se réveillait dans son lit et qu'il était en train d'écrire, son ordinateur sur les genoux, elle prenait une de ses mains et la mordillait dans tous les sens jusqu'à ce qu'il lui lise un passage de ce qu'il écrivait, et c'était comme ça qu'elle avait droit à des passages qui n'apparaitraient dans le manuscrit que tout le monde pourrait lire. Et elle riait à chaque fois, lui offrant ce sourire joueur qu'il avait tellement observé qu'il pouvait le voir derrière ses paupières closes, et dont il ne pouvait pourtant pas se lasser. Qu'est-ce qu'il aimait la voir sourire.
- J'en ai d'autres. Bien des histoires à propos de toi, de toi et moi, de ce que j'ai imaginé qu'on pourrait être avant, de ce que j'imagine maintenant.
Elle fut prise de court par ces quelques mots, parce qu'elle savait que Nikki Heat n'était pas le miroir exact de ses pensées à propos d'eux, mais qu'elle n'aurait jamais cru qu'il aurait écrit ces pensées-là sans les transformer un peu pour les rentre plus romantiques ou plus acceptables, si c'était possible.
- Elles ne sont pas complètes et elles n'ont pas toutes de sens, mais j'ai tellement de petites notes à te montrer, Kate.
Tellement de petits mots à te dire.
Il tourna la tête vers elle et déposa un baiser sur ses doigts à nouveau, ses yeux ne quittant à présent plus les siens. Elle se demanda si c'était possible d'avoir des yeux qui exprimaient autant. Et ce sourire trop grand pour lui, comme si la joie qu'il ressentait était trop grande pour tenir sur son visage.
Un peu plus tard, alors qu'elle était allongée sur son lit, jouant avec la taie bleu nuit de son oreiller tandis qu'il lui lisait ces petites phrases qu'elle lui inspirait, qui se transformaient en minutes de sa voix agréable à écouter dont ses oreilles se nourrissaient, elle l'interrompit, une main serrant sa cuisse.
- Castle ?
- Oui, mon amour ?
Elle sursauta et le frappa légèrement.
- Tu m'appelleras comme ça quand je serai trop vieille pour te défendre le faire, Richard Castle. Pas d'amour ou d'autres petits noms avant le grand âge.
- Pas d'amour, hein ? Tu veux que j'arrête de t'aimer ?
Il se pencha et la fixa, son nez se frottant au sien. Elle prit son visage dans ses mains et l'embrassa, mordillant sa lèvre avec ses dents.
- Tu peux continuer de le faire, ça me gène pas, répondit-elle, un peu essoufflée alors qu'ils ne s'étaient même pas embrassés à s'en couper le souffle comme ça leur arrivait parfois.
Il écarta les papiers qu'il avait dans les mains et se souleva au dessus de la femme couchée sur son lit, ses bras supportant son poids.
- Ben alors, qu'est-ce qui se passe mon amour, on se fait vieille ?
Il sentit une main se faufiler jusqu'au dos de sa tête et des doigts agripper son oreille – qui fut tirée jusqu'à ce qu'il promette de ne plus recommencer.
Mais il n'eut pas à la faire, elle trouva un moyen sans faille de le faire taire.
