Bon. Je viens de supprimer par accident plus de cent giga de séries et de films sur mon bien-aimé disque dur – définitivement virés de la corbeille, évidemment – et de miraculeusement trouver un moyen de les récupérer. Pas mal. Sinon, il fallait (et faut toujours) absolument que j'arrête d'écrire pour me concentrer un peu sur la fin de ma formidable année, mais apparemment j'ai encore failé. Tant pis, tant mieux, je ne sais pas. Il n'était pas du tout prévu que je m'étende autant sur Komui et Reever mais je suis une grande fanatique des relations étranges et ces deux-là risquent de gagner en importance au fil des chapitres, ils m'attendrissent franchement. Ce chapitre deux suit chronologiquement le premier et se déroule après la visite de Komui et celle de Kanda dans la chambre de Lenalee. Episode nocturne, donc. Je reviendrai plus attentivement et activement à la vie quotidienne de l'abbaye au prochain chapitre. Dans vice versa, il y a le vice autant que le retournement, et ça c'est kiffant. Btw, je n'ai rien contre les brocolis et malgré mes métaphores maritimes, je déteste la mer. Caidy, tes junkies sont toujours aussi beaux, merci de continuer de les faire vivre et de venir lire mes délires de gens paumés. Risaa, merci pour ta sensibilité touchante. Bonne lecture.

« A new error », Moderat « Dentelle », Daisybox ; « Echoes », The Rapture ; « Into asylum », IAMX.

« Ryan in the tub, Provincetown, Massachusetts, 1976 », Nan Goldin, 1976 ; « La Madone au Coeur blessé », Pierre et Gilles, 1991 « Le fumeur », Anton Giulio et Arturo Bragaglia, 1913


Fides

II- Vice versa


L'abbaye était un dédale de couloirs tortueux, de boyaux de pierre qu'éclairaient çà et là de hauts vitraux relatant les textes sacrés. Le soleil dégueulait sur le pavé froid des éclats de lumière multicolore, réchauffant pour un instant les pas pressés des Sœurs qui se hâtaient vers l'église abbatiale. Un trafic perpétuel agitait l'établissement ; moines en chemin vers leurs cellules, diacres et prêtres présidant aux prières des fidèles, lecteurs proclamant les Saintes Ecritures, cuisinières chargées de paniers, jeunes acolytes aux surplis blancs, nonnes aux visages secs et aux lèvres pincées, pratiquants venus assister à l'office… Le bâtiment fourmillait de vie, mais d'une vie silencieuse. Quelques murmures, quelques échos parfois, mais jamais le fouillis, la franche clameur qu'aboyait la rue du temps de la liberté. Peu loquace, Kanda se disait qu'il s'en foutait. Ces gens n'étaient que des étrangers, des ombres sans visages. Ils n'avaient pas leur place, dans son monde à lui ; il n'y avait jamais eu que deux trônes dans son univers, et Lenalee avait vite fait de régner sur celui qui se trouvait à côté du sien.

Des regards passionnés tombaient parfois sur les stigmates de ses poignets, mais il n'y prêtait pas plus attention.

Chaotique. Il n'existait pas de terme plus juste pour définir le bordel qui régissait sa mémoire depuis que ces deux croix tailladées dans sa chair étaient apparues, et cela le rendait dingue : tandis qu'il ne parvenait pas à se laver de certains souvenirs qui souillaient jusqu'à son cœur, il lui était impossible de se rappeler la manière dont il était devenu un martyr supplicié. Petit, il lui arrivait de se réveiller en sursaut, la peau comme chauffée au fer rouge, la poitrine subitement nouée. Lors de ses crises, tout se passait toujours très vite : les flashs, les fragments de visages, les bribes de mots qui ne voulaient rien dire, puis la vague de nausée qui étouffait le tout et débordait dans sa gorge, brûlant sa langue avant d'éclater en flaques de bile amère sur ses draps blancs.

Une sœur finissait par arriver, agacée de jouer la lingère au beau milieu de la nuit, et selon son humeur tâchait plus ou moins de calmer le gamin fébrile qui, secoué de spasmes fiévreux, avait tout l'air de revenir d'une valse avec le malin. C'était toujours dans ces moments-là qu'il voulait savoir, qu'on lui dise, qu'on lui redise comment tout avait commencé, espérant pouvoir débloquer d'autres éléments que s'efforçait de verrouiller sa mémoire. Alors la nonne s'asseyait froidement sur le lit frais et débitait l'habituel récit : un artiste l'avait trouvé effondré dans la rue les avant-bras englués de sang, les joues dégoulinant de larmes chaudes, consumé de fièvre et psalmodiant des prières que nul n'avait jamais entendues – d'obscurs motets louant l'amour du Seigneur. Le père Marc, pasteur de l'église la plus proche, avait à son tour confié le petit à la Mère Supérieure de l'Abbaye, qui s'était réjouie qu'un tel miracle ait lieu à la capitale. De nombreuses célébrations avaient eu lieu pour vénérer l'enfant élu, devenu en peu de temps un objet d'adoration qu'on exposait lors des messes comme un collectionneur vante la beauté de sa dernière acquisition.

Ses rêves ne lui laissant jamais rien, c'était tout ce qu'il avait pour essayer de comprendre. Kanda avait entendu cette histoire de nombreuses fois mais elle sonnait toujours comme le mythe de Thérèse d'Avila ou de Saint François d'Assise à ses oreilles, comme s'il s'agissait de la vie de quelqu'un d'autre et non pas de la sienne. Elle était vraie comme l'étaient la Création, le Péché originel, le Déluge. Elle était vraie comme l'étaient les sermons, les messes, tout ce que les autres décidaient. Parce qu'on lui disait que c'était la vérité, pas parce qu'il le savait.

Et faute de mieux, il se contentait de cela.

x

La foule se mouvait d'une cadence régulière, pressée puis libérée, comme digérée par l'immense estomac qu'était la salle de réception du manoir de Sheryl Kamelot.

L'orchestre entonnait une énième valse de Vienne et les danseurs tournoyaient sur la piste, lustrant le parquet déjà glissant. Les jeunes couples fusionnaient autant que le toléraient les moeurs, sous le regard et les cancaneries des vieilles veuves, tandis que les anciens s'efforçaient de tenir leur réputation, tête haute et noble. Des femmes discutaient poliment des derniers potins, complimentant avec une hypocrisie parfaite la fille de telle ou telle aristocrate pour sa grâce ou sa toilette. Celles que la nature n'avait pas gâtées rattrapaient leur retard à coup de perles et de dentelles, rivalisant avec leurs voisines aux formes généreuses. Les ladies s'échangeaient des flûtes de champagne du bout des doigts, se félicitaient de leur dernière séance de causeries, juraient que la capeline serait bientôt le must have de la saison. Les hommes n'en déployaient pas moins d'artifices, fagotés dans queues-de-pie et fracs aux pans de satin – si leurs habits étaient plus sobres, c'est que la rivalité s'était déplacée sur la taille de la moustache. C'est en tous cas ce que songea Komui lorsqu'un baron aux bacchantes extravagantes le salua de loin avant de rejoindre un groupe de gentlemen qui avaient apparemment fait du cigare un signe de ralliement.

Komui Lee le perdit rapidement du regard, entraîné par ses pas qui se devaient de suivre la mesure. Il entraperçut brièvement la mine moqueuse de Reever, qui semblait se délecter d'avoir réussi à lui coller la fille de la duchesse machin entre les bras. L'Australien lui avait soufflé à l'oreille un discours dont les mots-clés étaient relations et partenariat, et son boss n'avait eu d'autre choix que de jouer les galants. La jeune femme possédait une silhouette délicate que soulignait son corset brodé, le sourire aimable et les pommettes rougies par une pellicule de fard. Une rivière de diamants étincelait sur sa gorge, éblouissant les intéressés qui posaient les yeux sur sa poitrine opulente. Komui ne faisait pas partie de ces coureurs, songeant plutôt au savon que lui passerait Brigitte Fey s'il lui arrivait de planter la demoiselle. La valse achevée, il baisa délicatement la main gantée de sa cavalière et s'écarta de la piste de danse avant qu'une autre héritière ne lui tombe dessus.

« Alors, Désirée porte bien son nom ? l'aborda Reever en lui tendant une flûte de champagne.

— Désirée ? fit Komui avant de porter la coupe à ses lèvres. Elle s'appelle comme ça ? Putain, j'avais l'impression de danser avec un vieux pigeon entrain de s'ébrouer, tellement sa robe était envahissante... Et te marre pas, hein. C'est toi que j'enverrai « entretenir les relations », la prochaine fois. Non je te jure, la prochaine elle est pour toi, ajouta-t-il en ignorant le clin d'œil coquin que lui lança une veuve un brin collante.

— De quoi tu te plains ? T'as du succès, tu vois, railla son employé avec un mouvement de tête évocateur vers la séductrice.

— M'en parle pas, elle me harcèle depuis qu'on est arrivés. Je suis sûr que c'est elle qui m'a fichu une main aux- Tricia, quelle bonne surprise ! Si je puis me permettre, vous êtes resplendissante, madame Kamelot. »

Ses lèvres effleurèrent à peine la main tendue – il ne comptait plus le nombre de menottes baisées et de paluches serrées depuis le début de la soirée – et ses yeux se posèrent sur l'hôtesse de la réception. Tricia Kamelot était une femme à la silhouette frêle, du genre de celles qu'on marie trop tôt afin d'être sûr que les termes d' « épouse regrettée » figurent au moins sur leur épitaphe. Des cheveux presque blancs nattés serré, le teint pâle d'une poupée de porcelaine, les yeux fatigués soulignés d'un maquillage modeste l'épouse du maître des lieux semblait presque trop fragile pour tenir sur les escarpins qui chaussaient ses pieds d'enfant. Komui, qui avait appris à la connaître au fil des galas donnés par son conjoint, l'avait toujours estimée et apprécié. Cette femme était d'une bienveillance, d'une douceur et d'une sagesse rares, et étincelait plus par la pertinence de ses conseils que par sa toilette grenat néanmoins somptueuse.

« Vous appréciez la soirée ? demanda-t-elle d'une voix qui tenait plus du souffle qu'autre chose.

— Nous discutions justement de la qualité de vos invités, madame. Charmants, comme d'habitude. Beaucoup... d'affinités. Oh veuillez m'excuser de mon impolitesse : Tricia, je vous présente mon associé, Reever Wenham. Monsieur Wenham, Tricia Kamelot, la délicieuse épouse de notre hôte.

— Madame, enchanté de vous connaître enfin, récita poliment l'Australien avant de sceller leur rencontre par le traditionnel baisemain.

— Je vous en prie, monsieur Wenham. Je n'ai entendu que du bien de vous. Cela dit, Komui, je ne pense pas avoir croisé votre compagne, miss... Bridget, je crois me souvenir ? »

Komui se figea un instant, esquissa l'un des faux sourires qui faisaient sa spécialité et se promit d'écraser sans pitié le pied de Reever si celui-ci ne parvenait pas à réprimer son fou rire.

« Brigitte. Miss Brigitte Fey. Oh, une femme formidable, sans aucun doute, mais... Brigitte n'est pas ma compagne, vous m'en voyez désolé, débita-t-il avec l'air coincé qu'on arbore lorsque invité à un dîner, l'on se rend compte que le plat principal est essentiellement constitué de brocolis. J'ai cependant eu l'occasion de saluer votre époux tout à l'heure, un plaisant homme. Et votre fille est d'une vivacité d'esprit plutôt rare de nos jours, je dois admettre que c'est une lady tout à fait charmante.

— Un brin trop espiègle pour être une véritable lady, je le crains bien, mais que voulez-vous, les jeunes filles ne sont plus celles d'autrefois ! s'exclama Tricia avec un rire mesuré. Maintenant si vous voulez bien m'excuser, messieurs, je vois Rosemary – la nympho, songea péniblement Komui – me faire de grands signes. La pauvre vient de perdre son époux... Ne m'en voulez pas de refroidir l'atmosphère, je me demande parfois ce que je ferai si mon Sheryl venait à disparaître. Enfin... Passez une bonne soirée, nous nous recroiserons peut-être. »

Le sourire aimable qui étirait les lèvres de Komui retomba mollement et Reever se demanda combien de fois son patron s'était déjà retrouvé confronté aux mêmes interrogations que Tricia, certain que le prénom de Lenalee remplaçait alors celui de Sheryl Kamelot. Il y eut un silence sensible durant lequel le fond de champagne qui restait au fond de sa coupe lui parut captivant, puis Komui marmonna quelque chose au sujet d'un balcon et d'une cigarette et Reever dut presser le pas pour ne pas le perdre dans la forêt de hauts-de-forme satinés et de coiffes enrubannées que portaient les invités.

x

Elle ferme les yeux et comme d'habitude, c'est le jardin qui apparaît en premier. Le portail de fer forgé, les haies de buis, les peupliers et le portique sont exactement comme elle s'en souvient – comme Komui essaye de lui faire se souvenir. Ils ont changé de place mais la recette reste la même, les ingrédients ne font que s'inverser. L'air est frais et danse avec sa robe. Ses cheveux, joueurs, chatouillent sa nuque. L'allée pavée qu'elle remonte mène à une maison, à la maison, un bâtiment noblement planté au milieu du domaine. Porté par de belles colonnes doriques, il a de hautes fenêtres cernées de volets en bois et un toit d'ardoises bleues que caressent les rayons poudreux du soleil. La porte, massive et ornée d'un vitrail finement réalisé, n'attend qu'elle pour s'ouvrir. Les voix ne sont plus là pour lui dire quoi faire, il n'y a qu'elle et le garçon, ce garçon qui marche devant elle et qui ne l'attend pas, qui ne l'attend jamais. Une rivière de cheveux noirs se balance dans son dos, mais aucun indice ne lui permet de savoir s'il s'agit de Komui ou de Kanda – la démarche et les vêtements ne lui rappellent rien, et elle s'en serait sûrement inquiétée si sa mémoire n'avait pas la durée de vie des cierges de l'autel de la Vierge Marie, somptueuse dans son drapé de marbre.

Elle l'appelle une fois, recommence, mais sa voix ne sort pas. Elle sent le son sortir de sa gorge, vibrant dans sa trachée, mais elle ne l'entend pas. Le chemin de la maison se fait plus long, plus pénible la pierre défile bien sous ses pieds, mais l'allée semble s'étirer, l'éloigner à chaque pas un peu plus de son objectif. Il y a quelqu'un, derrière elle. Un autre garçon. Il marche, il marche sans s'arrêter, et elle sent que c'est important pour lui. Elle se retourne pour le regarder mais il n'y a personne dans son dos. Rien. Le garçon, le chemin déjà parcouru, le grand portail, tout a disparu. Il n'y a même pas de noir, même pas de blanc, juste du rien profond qui la cerne bientôt et la borde comme des draps de néant. Son corps n'est plus en contact avec quoi que ce soit et le nouvel appel qui essaye de s'extirper de ses lèvres ne vibre même plus.

Elle ferme la bouche, se laisse porter par l'absolu comme un corps ballotté par les vagues d'une mer vide d'eau et d'algues, sans la moindre anxiété.

Parce qu'elle le sait, bientôt son Seigneur viendra la sauver.

x

Un filet d'air frais courait sur la rambarde du balcon, glissant sur les doigts crispés de Komui comme une vague sur un banc de sable fatigué. Reever lâcha le bord de la porte-fenêtre à l'anglaise que son patron avait ouverte sans se soucier des courants d'air et le rejoignit dans la loggia que noyait un ciel d'encre. Il l'observa un instant, en retrait, comme une Eurydice détaille du regard le dos d'un Orphée trop impatient, songeant néanmoins que le rôle de la dryade convenait mieux à Lenalee Lee qu'à lui-même. La gamine crevait d'envie de partir avec son frère, Komui crevait d'envie de la garder avec elle, et tous deux étaient finalement en train de se laisser crever tout court. La veste de son habit chevauchait la balustrade de pierre et ses gants sortaient grossièrement de la poche de son pantalon taillé sur mesure. Il avait toujours aimé le contact du papier rêche de la cigarette contre ses doigts. Reever se surprit à sourire, amusé par ces habitudes ritualisées qu'il ne connaissait que trop bien.

« Besoin de respirer, lâcha brusquement le brun, devinant la présence de son ami. Ca va. »

S'accoudant à son tour sur le garde-fou, Reever regarda les lèvres blanches de son employeur souffler doucement un escalier de fumée qui grimpa vers les étoiles, aussi vaporeux que l'espoir qui le forçait encore à tenir le coup. Komui n'allait jamais bien lorsqu'il répondait à sa question avant qu'il n'ait eu le temps de la poser, et ils le savaient tous les deux. Sa voix était rauque, comme mordue par l'acide. Des mèches noires allaient et venaient sans conviction contre son front, battant une mesure bien plus anarchique que la régulière à trois temps des valses viennoises. Le parc du domaine, vaste et touffu, était lourd de silence et la nuit était d'une douceur indécente.

« Je savais pas que j'étais ton associé, dis-moi, fit remarquer l'Australien avec désinvolture, par-dessus la rumeur de la réception. Content de le savoir, n'oublie pas de me verser le salaire qui va avec.

— J'aurais préféré que tu retiennes le fait que j'ai préféré t'inviter toi plutôt que la chieuse, mais je suppose que c'est pas grave, » fit Komui d'une voix qui commençait à se dénouer.

Reever esquissa un demi sourire et emprunta l'embryon de cigarette rougeoyant qui menaçait de brûler les doigts de son aîné. Il prit une taffe qu'il savoura les yeux fermés avant de recracher un souffle de tabac qui salit un instant la noirceur du ciel et d'écraser le mégot mourant du bout de la semelle.

« Brigitte Fey n'est pas une chieuse, c'est toi qui vient l'emmerder à chaque fois. C'est presque quelqu'un de sympa, tu sais. Te marre pas, j'ai dit presque. Et remets tes gants, si tu veux pas que tes doigts tombent.

— T'es chiant, lança Komui avant d'arracher la paire de gants de sa poche. Fait pas froid. »

S'arrêtant dans son mouvement, il fixa un moment la soie blanche pendue au dessus du vide comme si elle était en train de lui délivrer un onzième commandement. Elle lui rappela une robe qu'il avait offerte à Lenalee quelques semaines plus tôt, le sourire de sa cadette lorsqu'il l'avait embrassée sur le front et la valise soigneusement préparée qu'elle avait calée dans un coin de l'autel qui lui servait de chambre. Il resta ainsi quelques secondes, puis sa voix se fit plus grave, plus concernée.

« Tu sais... »

Reever leva les yeux, fronçant les sourcils. Il n'était pas sûr de vouloir savoir ce que le cœur tourmenté de son patron allait lui lâcher dessus. Komui qui commençait une phrase de cette manière, c'était comme écouter le sifflement d'une bombe lui filer dessus à toute vitesse, déchirant nuages et repères, regarder le point noir grandir au dessus de sa tête et l'ombre immense noyer son corps entier. C'était aussi planter fermement ses pieds dans le sol, attendre que la grenade éclate et nous écorche corps et cœur.

« Tu sais, je déconnais pas, quand je parlais de nous associer. Je crois que ce serait mieux. Plus sage, peut-être. S'il m'arrivait quelque chose. »

Son ton était cruellement sérieux.

Les derniers mots avaient été murmurés avec une douceur et une précaution auxquelles Reever n'était pas habitué, comme une mère annonce à son enfant que papa n'est pas exactement parti en voyage. L'Australien se figea un instant, observant son patron reposer calmement sa paire de gants sur la balustrade du balcon, près de ses mains croisées. Son cœur venait de se prendre un bon vieux low kick balayette rotatif et Komui semblait n'en avoir rien à faire, comme si préparer son testament sur un balcon du manoir Kamelot était une chose des plus naturelles pour un businessman de vingt-neuf ans. La roue mécanique, violemment crochée, força la manœuvre et l'engrenage reprit sa rotation, arrachant Reever de sous l'obus menaçant. La colère, la douleur et la peine montèrent en lui en une fraction de seconde comme une marée furieuse, une Scylla déployant têtes et rage. Ses doigts furent saisis d'un tremblement, ses muscles se raidirent brusquement et il songea qu'il suffirait d'une seconde pour lui foutre son poing dans la gueule et le réveiller une bonne fois pour toutes. Il eut envie de répliquer farouchement qu'il l'emmerdait, que ce n'était pas le moment de crever, qu'il avait une sœur, une entreprise et un putain d'ami qui comptaient sur lui et qui tomberaient tous avec lui quoi qu'il arrive.

Au lieu de cela, il tourna amèrement la tête.

Les égarements de Komui l'épuisaient, et il crut un moment comprendre ce qu'il pouvait ressentir chaque fois qu'il rendait visite à sa sœur pour constater son déclin. Inconsciemment, la jeune fille arrachait à son frère la vie et la force qu'elle avait elle-même perdues, l'entraînant dans les méandres effrayants de la psychose. Une espèce de cercle vicieux se mettait en place, un dangereux « et si » qui devait dormir en Komui depuis un moment et qu'avait sûrement réveillé la réflexion de Tricia. Mais Reever n'était pas Komui, et il était hors de question qu'il se laisse emporter par les délires de son patron, qu'il laisse les mêmes erreurs se reproduire Komui resterait avec lui jusqu'au bout, c'était comme gravé dans leur chair et s'il avait été chrétien, l'Australien aurait juré qu'il s'agissait du projet qu'avait son Seigneur pour lui. Non, la douleur ne lancinait pas. Elle vous embourbait jusqu'à noyer vos poumons d'une mêlasse infecte, et le marécage ne cessait de s'étendre, cela même lorsque épuisé et sans ressources, vous cédiez enfin à sa pression. Reever n'avait rien d'un aventurier mais s'il fallait qu'il joue les Robinson, il ne se laisserait jamais enliser. Komui sur le dos, il remonterait fièrement la tourbière.

Parce qu'il y avait ça entre eux et que c'était trop puissant pour que quoi ce soit ne vienne jamais le dégueulasser.

Il saisit la veste de Komui d'un geste déterminé et la laissa tomber sur les épaules de son boss qui lui lança un regard surpris, avant de lui proposer de retourner à l'intérieur. Le Chinois hocha silencieusement la tête et prit les devants, passant lentement ses doigts nus dans ses boucles brunes avant de sourire à son employé, peut-être rassuré de voir qu'il y avait encore quelqu'un pour l'empêcher de faire le grand saut. Reever soupira sans rien dire, attrapa la paire de gants blancs sur la rambarde, la fourra dans sa poche et lui emboîta le pas. La porte-fenêtre se referma en grinçant derrière eux et la nuit retrouva son calme sinistre, vaguement perturbé par le bruit sourd de la réception.

Ils ne furent bientôt plus que des silhouettes brouillées par le double-vitrage qui les séparait de la vraie vie.

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Il ferme les yeux et comme d'habitude, tout lui revient aussitôt dans la gueule : les cris, l'odeur de pisse chaude, les ricanements des clochards ivres morts, le tintement des pièces dans la timbale rouillée, la neige perçante des nuits d'hiver, la boue grise qui sèche sur sa peau, les putains qui minaudent de l'autre côté du trottoir, la bouille d'ange d'Alma à ses côtés. Un homme trop bien habillé pour appartenir à leur petit monde le bouscule sans s'excuser, peut-être un client de cette nouvelle fille qui lui ressemble un peu. Il se relève et la bouche d'égout sur laquelle il marche laisse une empreinte blanche sur la plante de ses pieds, une marque qui disparaît bientôt, comme tous les maux disparaissent un jour. C'est ce que dit Alma, mais Kanda ne le croit pas.

L'animation qui règne sur le boulevard se calme petit à petit, le soleil court se pieuter et la ville se réveille dans un second souffle : la vie nocturne battra bientôt son plein. Les pubs crasseux ouvrent leurs portes, les bourgeois leurs porte-monnaie, les filles de joie leurs cuisses. Le froid commence à lancer ses couteaux, les nourrissons à gueuler dans les bras frêles de leurs mères. La clameur monte, les petits escrocs sortent de leurs taudis pour détrousser quelques passants. Les officiers de police frappent quelques vagabonds pour donner l'exemple mais rien ne change, rien ne change jamais. La main d'Alma saisit celle de Kanda et le conduit jusque dans leur coin, cette impasse fangeuse qu'ils ont aménagée en havre quelques jours plus tôt, après s'être fait piqué leur dernière planque. Ils se réfugient dans un tas de torchons crades et d'objets ramassés dans le caniveau, se serrent l'un contre l'autre comme des animaux en hibernation.

C'est à Alma de dormir, cette nuit. Les petits yeux bridés de Kanda s'efforcent de rester ouverts, perçant l'obscurité, alertes.

La silhouette d'une femme apparaît soudain en ombre chinoise au bout du boyau, hésitante et maladroite. Kanda entraperçoit son visage, ses yeux paniqués, les tremblements qui parcourent ses épaules. Il y a un enfant dans ses bras, plus jeune que lui, il pense, peut-être endormi, peut-être mort. Les larmes qui coulent sur les joues de la mendiante diluent la crasse qui couvre sa peau. La femme semble à bout de souffle, à bout de tout. Elle marmotte un charabia en une langue étrangère, un appel à l'aide ou quelque chose du genre. Les muscles contractés par le froid, la boule dans la gorge, Kanda lui gueule de dégager. Les sanglots de la clocharde redoublent, mais elle s'éloigne néanmoins en continuant de réciter son incessante litanie. Il entend encore sa voix d'enfant résonner dans la ruelle, mêlée au bruit des pas de la femme sur le pavé glacé.

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Lorsque Kanda se réveilla, nauséeux et épuisé comme s'il avait lui-même veillé toute la nuit, les visages de tous les gens qu'il avait vus dans son rêve s'effacèrent en une fraction de seconde de sa mémoire.

Nu et couvert de sueur, il n'avait plus que le vague souvenir d'un autre garçon dont il n'avait même pas retenu le prénom.


Thérèse d'Avila et Saint François d'Assise sont des personnages historiques de la religion chrétienne, tous deux réputés pour leurs spectaculaires extases mystiques. La Création, le Péché originel et le Déluge sont des épisodes de la Genèse. Orphée est un personnage de la mythologie grecque. Hadès, dieu des Enfers, lui permet de ramener sa femme Eurydice récemment décédée à condition qu'elle marche derrière lui pour remonter dans le monde des hommes et qu'il ne se retourne pas pour la regarder. Il cède finalement à la tentation, Eurydice disparaît et Orphée meurt de chagrin. Scylla est une sale bestiole chimérique de L'Odyssée d'Homère. Robinson Crusoé est le héros du roman éponyme écrit pat Daniel Defoe et publié en 1719.